Cinéma / RAZZIA de Nabil Ayouch

Deux ans après Much Loved, long métrage de fiction sur la prostitution qui avait été interdit au Maroc, Nabil Ayouch réalise Razzia, un film choral qui pose un regard sur les contradictions de la société marocaine.

Razzia Affiche
L’affiche française du film

En 2012, Nabil Ayouch évoquait dans Les Chevaux de Dieu la tentation de la radicalisation et revenait sur les attentats kamikazes qui avaient ensanglanté Casablanca en 2003. Dans Much Loved, en 2015, il abordait la prostitution à Marrakech, ce qui lui avait valu, outre l’interdiction de son film au Maroc, des réactions violentes et des menaces de mort. Avec Razzia, il pose de nouveau un regard sur la société marocaine et retrouve, pour partie, Casablanca, « sa ville », où il a décidé de s’installer, lui le Parisien de naissance, en 1999, à 30 ans.

On pourra regretter que l’affiche française ne se focalise que sur le personnage de Salima, interprété par Maryam Touzani, par ailleurs excellente dans son premier rôle (elle est également journaliste et coscénariste), puisque Razzia est un film choral faisant intervenir plusieurs protagonistes et qui nous offre par la même occasion une série de portraits justes et touchants. A commencer par celui d’Abdellah (Amine Ennaji), le maître d’école dans un petit village du Haut-Atlas en 1982. Il dispense un enseignement en berbère, la seule langue comprise par ses élèves. Mais le gouvernement impose désormais d’enseigner l’arabe classique. Une arabisation forcée qui le contraint à renoncer, à quitter ceux qu’il aime et à laisser la place à des professeurs du Moyen-Orient qui apportent avec eux une idéologie et l’islam salafiste, différent de l’islam marocain plus ouvert et tolérant.

Razzia 01
Abdellah (Amine Ennaji) l’instituteur – Crédit photo : Ad Vitam

Les intrigues se déplacent ensuite à Casablanca, de nos jours, pour suivre Salima, une femme moderne mais qui n’entend pas rester l’épouse au foyer que veut son mari. Enceinte, elle se pose la question de savoir si elle doit garder ou non son enfant. Et puis, il y a Hakim (Abdelilah Rachid), le jeune homosexuel dont l’idole est Freddie Mercury et qui veut devenir chanteur malgré le mépris de son père, mais aussi Monsieur Jo (Arieh Worthalter), le restaurateur juif qui découvre à ses dépens la réalité du conflit entre les religions, ou encore Inès (Dounia Binebine), l’adolescente issue d’un milieu aisé, qui ne parle que la langue française. Tous sont les représentants de minorités qui constituent aussi une majorité. Tous ont des désirs, une soif de liberté, mais ils leur faut se battre pour les exprimer, les vivre.

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Salima (Maryam Touzani) – Crédit photo : Ad Vitam

Dans une société de plus en plus déshumanisée, la violence prend d’autres dimensions, d’autres formes. Elle est le fait de la jeunesse. L’une, pauvre, descend dans la rue, tandis que l’autre, dorée, se tape dessus. Pour quelles issues ? « Simple » coup d’épée dans l’eau ou les signes d’un mouvement de plus grande ampleur ? La démarche de Nabil Ayouch est politique, mais il ne s’érige pas en donneur de leçons, il ne fait que constater les dysfonctionnements et les contradictions d’une société. Le film est-il pessimiste ou, malgré tout, optimiste ? Même si le réalisateur donne quelques pistes, c’est au spectateur de se forger son opinion.

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Hakim (Abdelilah Rachid) – Crédit photo : Ad Vitam

Le film est construit sur des oppositions : passé/présent, campagne/ville, hommes/femmes, pauvres/riches, tradition/modernité, langue imposée/langue choisie, et aborde des sujets aussi divers que la condition féminine, la jeunesse, la tolérance, les libertés individuelles, l’enseignement, le chômage ou la contestation sociale et politique. En dehors du contexte marocain, si un parallèle peut être fait avec l’Algérie et la Tunisie, pays qui ont également appliqué les réformes de l’arabisation avec l’enseignement de l’arabe classique, on s’aperçoit qu’une bonne partie des oppositions et des thèmes évoqués dépassent le cadre géographique du Maghreb et qu’ils concernent également la société occidentale, et le monde en général. Ce qui fait toute la richesse et l’intérêt de Razzia.

Razzia de Nabil Ayouch (Drame – 2017 – Maroc / France / Belgique – 119 mn) avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter, Amine Ennaji

Voir également :
– la bande annonce du film (Ad Vitam – Vostf)
Nabil Ayouch et Maryam Touzani dans C à Vous (11mn)

Philippe Descottes

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