Cinéma / Rencontre avec Claudia Huaiquimilla, la réalisatrice de MALA JUNTA

A la veille de la diffusion du palmarès de la 29e édition de Cinelatino (2017) nous avions rencontré Claudia Huaiquimilla, la réalisatrice (née d’un père mapuche et d’une mère chilienne) de Mala Junta. Son premier long métrage qui allait être récompensé par deux prix et une mention…

MALA JUNTA Claudia
Claudia Huaiquimilla – Crédit photo : Pousta / @dragontortuga

Pourquoi le cinéma ?
Claudia Huaiquimilla :
« J’avais du mal à m’exprimer depuis toute petite, aussi je me suis tourné vers l’art. J’ai effectué mes études à l’Université catholique du Chili, à Santiago. Au départ, c’était vers la communication et le journalisme. Mais c’était trop axé sur l’Information et ça ne me convenait pas, alors je me suis dirigé vers l’audiovisuel et le cinéma. Si je fais du cinéma, c’est pour faire entendre ma voix. »

Vos débuts en tant que réalisatrice ?
C.H. : « Dans le cadre de l’Université, j’ai réalisé San Juan, la noche más larga, un court métrage (ndlr Mention spéciale du jury à Clermont-Ferrand) dans lequel Eliseo Fernández, qui interprète Cheo dans Mala Junta, et qui est mon cousin, jouait un enfant pyromane. Il avait 9 ans à l’époque. C’était, en quelque sorte, un « prequel » du long métrage qui peut être vu comme le prolongement. C’était Cheo avant sa rencontre avec Tano.« 

Quels souvenirs gardez-vous de cette première expérience ?
C.H. : « C’était très difficile, car je n’avais pas d’argent, je me suis appuyé sur ma famille, les amis, la communauté mapuche. Les acteurs étaient des non-professionnels. Mais cette expérience quasi expérimentale a été très enrichissante pour passer au long métrage. »

Comment est née l’idée de Mala Junta ?
C.H. :« Elle est née d’une réflexion très personnelle. Je voulais traiter de l’incompréhension des parents et de la société envers les jeunes qui ne « rentrent pas dans des cases »… Les deux personnages principaux sont l’un et l’autre déracinés et je voulais leur donner la possibilité d’un avenir commun. Ils sont opposés, mais ils ont chacun quelque chose qui manque à l’autre et cette « mala junta » (mauvaise influence) sera en fait une bonne rencontre. Il y a une part d’autobiographie dans ces deux personnages… Les relations conflictuelles de Tanio sont un peu celles que j’avais quand j’étais jeune, et, comme Cheo, je suis d’origine Mapuche. »

Le passage du court au long n’a pas du être facile…
C.H. : « Le fait d’être une femme était déjà un handicap. L’idée que la réalisation c’est avant tout une affaire d’homme persiste. C’est très compliqué de trouver de l’argent au Chili pour monter un projet de film, notamment lorsqu’on aborde certains sujets. Il était impossible de récolter des fonds privés avec un film sur les Mapuche. Si on a pu obtenir l’aide d’un fonds régional, on a eu recours au financement participatif et investi nos économies…Et pour la post-production, ce sont les récompenses obtenues en festivals, notamment à Valdivia en 2016, qui nous ont permis de la mener à bien. Sinon, le capital était surtout humain. Ma famille, mes proches et, bien sûr, toute la communauté mapuche, laquelle s’est impliquée à tous les niveaux de la production. Comme ils avaient aimé le court métrage, ils ont poursuivi l’expérience avec le long

Cette fois vous avez également fait appel à des comédiens professionnels…
C.H. : « Oui. Andrew Bargsted (Tano) a déjà tourné dans quelques films et l’expérience du théâtre et les comédiens qui jouent les adultes sont connus, comme Ariel Mateluna qui était dans Mon ami Machuca (2004) de Andrés Wood (ndlr : la rencontre de Gonzalo et Pedro, deux enfants de milieux différents dans le Chili d’Allende, en 1973, quelques mois avant le coup d’Etat militaire de Pinochet). Un film qui d’ailleurs m’a beaucoup inspiré. »

A ce propos, quels sont les films ou les cinéastes qui vous ont influencée ou marquée ?
C.H. : « La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese, un film qui a été interdit au Chili. Je l’ai vu pendant cette période. J’ai trouvé cette interdiction totalement ridicule et compris le pouvoir du cinéma. Les 400 coups de François Truffaut. J’aime le cinéma de Raoul Ruiz pour son portrait humoristique de la société chilienne. Mes parents appartiennent à la classe moyenne, pauvre, et ma mère achetait sur les marchés des films piratés avec le logo du Festival de Cannes, la Palme… aussi j’aime beaucoup le cinéma des frères Dardenne et de Michael Haneke. »

Comment le film a-t-il été perçu au Chili ?
C.H. : « Il n’est pas encore sorti au Chili (ndlr depuis, il a été distribué, en mai 2017). C’est un choix politique. Je souhaitais qu’il soit d’abord montré à la communauté mapuche. Car au Chili, très souvent, les minorités qui sont concernées n’ont pas la possibilité de voir les films faits sur eux. Du même coup, les portes de certains festivals de cinéma chiliens se sont fermées. Mala Junta a néanmoins été présenté en Europe, il a été sélectionné à Göteborg puis à Cinelatino de Toulouse. »

Cette année (2017), deux autres films de la compétition évoquaient la question des populations indigènes. Rey, de Niles Atallah, déjà sur les Mapuches, et La Fille alligator (Não devore meu coração), de Felipe Bragança, sur les Guaranis. Il y a deux ans (2015) Ixcanul de Jayro Bustamante abordait la situation des Mayas au Guatemala…
C.H. : « J’ai écrit le scénario en pensant à une problématique chilienne. Mais je me suis rendu compte par la suite, et notamment à Cinelatino de Toulouse, qu’elle concernait d’autres pays ! »

MALA JUNTA Palmarès
Cinelatino (Toulouse – 2017) – Crédit photo : Brice Pamisire

Le sujet a-t-il déjà été traité au Chili ?
C.H. : « Oui, il y a L’Eté des poissons volants (2014) de Marcela Said, un long métrage de fiction qui a été mal accueilli au Chili car vu sous l’angle de la bourgeoisie, et Newen Mapuche (2010) un documentaire d’Elena Varela. »

Sur le plan personnel, en tant que Mapuche, comment avez-vous vécu la discrimination ?
C.H. : « Je n’ai pas été confrontée à la violence que l’on peut voir dans le film, mais j’ai connu la discrimination, depuis l’enfance, à l’école, après, au travail et dans le milieu du cinéma. Le cinéma au Chili c’est pour la bourgeoisie, réservé à une classe sociale assez élevée. »

Avez-vous un autre projet de long-métrage ?
C.H. : «  Oui. Motin. Il est né à la suite des recherches que nous avons effectuées pour le personnage de Tano. Dans un article j’ai lu que les jeunes d’un centre de détention chilien. S’étaient révoltés pour réclamer de meilleures conditions de détention, et avaient mis le feu au centre. Le film racontera leur dernière journée. »

Entretien réalisé le 23 mars 2017 à l’occasion de Cinelatino (Toulouse – Remerciements à Claudia et à l’équipe du film, sans oublier Morgana, Alexia et Isabelle).

Depuis cette rencontre, Mala Junta a été présenté dans de nombreux festivals internationaux où il a remporté plusieurs prix. Au Chili, malgré un petit nombre de salles commerciales (mais beaucoup de diffusions alternatives), il fait partie des films les plus vus de l’année 2017.

Voir également :
La critique du film

Philippe Descottes

 

 

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