Cinéma / L’ORDRE DES CHOSES d’Andrea Segre

Simple goutte d’eau ? Parenthèse ? Prise de conscience des distributeurs français ? Après plusieurs films sortis ces dernières semaines (Fortunata, Cœurs purs, Il Figlio Manuel), L’Ordre des choses atteste de la vitalité du cinéma italien actuel, que l’on peut découvrir aujourd’hui dans les salles et non plus seulement dans les festivals.

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L’affiche française du film

La question des migrants (réfugiés) a déjà été abordée dans le cinéma transalpin. Mediterranea (2015), premier long-métrage de Jonas Carpignano, s’intéressait avec un réalisme proche du documentaire au quotidien de deux burkinabais qui ont quitté leur pays pour rejoindre le Sud de l’Italie. Avec Fuocoammare, Ours d’or à Berlin (2016), Gianfranco Rosi décrivait l’arrivée des migrants sur l’île sicilienne de Lampedusa. L’Ordre des choses en est le prolongement. Rien d’étonnant pour Andrea Segre dont le premier long métrage de fiction, La Petite Venise (2011) suivait les pas de Shun Li, une jeune chinoise arrivée clandestinement en Italie et sous l’emprise d’un réseau qui organise l’immigration. Une suite logique de son parcours d’universitaire et de documentariste. Réalisateur de plusieurs documentaires sur les migrants, il poursuit une démarche cohérente avec cette troisième fiction, présentée en séance spéciale à la Mostra de Venise 2017.

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La visite du centre de détention – Crédit photo : Shellac Distribution

Au tout début du film, il est précisé que les personnages et événements dépeints sont fictifs, mais la réalité sociale évoquée est bien réelle. La frontière entre fiction et documentaire est d’ailleurs poreuse. Le réalisateur et son scénariste ont rencontré des fonctionnaires italiens et européens, spécialistes des questions migratoires. Du fait de son travail de documentariste, le cinéaste est aussi en contact depuis plusieurs années avec des demandeurs d’asiles africains et des associations qui défendent leurs droits. Ainsi, les personnages de migrants du centre de détention qui apparaissent à l’écran sont des personnes qui ont réellement été détenues en Libye, et de préciser : « (…) Dagmawi Yimer, le protagoniste de Como un uomo sulla tierra (doc), m’a aidé à reconstruire les centres de détention libyens. Il les a connus et à demandé à d’autres mais africains de nous apporter leur témoignage afin que la reconstitution soit la plus fidèle possible ».

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Corrado Rinaldi (Paolo Pierobon) et son épouse (Valentina Carnelutti) – Crédit photo : Shellac Distribution

Mais bien plus que le parcours ou les conditions de vie des migrants, Andrea Segre choisit un angle différent et opte pour un point de vue singulier, celui du policier. Corrado Rinaldi (Paolo Pierobon) est un haut fonctionnaire de la police italienne. Policier expérimenté et intègre, spécialisé dans les questions migratoires, il est envoyé en Libye par son pays et l’Union européenne avec deux collègues, un Français et un Allemand. Leur mission est de négocier le maintien des réfugiés sur le sol africain. Sur place, il va découvrir la sombre réalité d’un centre de détention avec la faim, les maladies et les sévices pour des migrants venus d’Afrique sub-saharienne, gardés par des miliciens commandés par un puissant chef tribal qui est son seul interlocuteur. Swada (Yusra Warsama), une jeune Somalienne dont le frère est mort dans des conditions étranges, implore l’aide de Rinaldi…

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 Swada (Yusra Warsama) – Crédit photo : Shellac Distribution

Avec L’Ordre des choses, Andrea Segre dénonce la politique de refoulement menée par l’Italie, en coordination avec l’Allemagne et la France, et avec l’appui de l’Union européenne. Les réfugiés ont été détenus, en toute connaissance de cause sur les conséquences humaines, en Libye, pays où il n’y a plus d’autorité, dans des centres gérés par des miliciens en cheville avec des trafiquants, au mépris de leurs droits les plus élémentaires. On pourra reprocher une mise en scène classique, reposant essentiellement sur les oppositions et contrastes entre Europe et Libye, une vie confortable et aisée d’un côté, la misère et le chaos de l’autre, mais pour le cinéaste, l’essentiel est ailleurs. Il entend ainsi coller au plus près d’une réalité qu’il connaît très bien et en rendre compte sans excès dramaturgique, sans pathos. A ce titre, on soulignera la qualité de l’interprétation de Paolo Pierobon, sobre et juste, dans son rôle de représentant de l’ordre peu à peu gagné par le doute et qui doit faire face à l’éternel conflit entre la morale et la raison d’État.
Film politique qui renoue avec une certaine tradition d’un cinéma italien dont Francesco Rosi fut le chef de file, L’Ordre des choses atteint  son but, celui de réveiller les consciences, même si le chemin est encore très long…
En novembre 2017, CNN, a diffusé les images d’un reportage montrant des migrants africains vendus aux enchères en Libye. En décembre, Amnesty International a dénoncé dans un rapport la complicité des gouvernements européens avec les garde-côtes libyens, les services de détention et les passeurs dans un système d’abus et d’exploitation des réfugiés.

L’Ordre des choses (L’ordine delle cose) d’Andrea Segre ( Drame, Italie/France – 1h55). Avec Paolo Pierobon, Giuseppe Battiston,Valentina Carnelutti, Yusra Warsama, Olivier Rabourdin.

Voir également :

Le blog d’Andrea Segre (italien/anglais)
La bande annonce du film (Shellac Distribution – 2mn – VOSTF)

Philippe Descottes

 

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