Cinéma / PHANTOM THREAD de Paul -Thomas Anderson

Un couturier Londonien apprécié de la haute société obnubilé par son art. Dominateur, obstiné et renfermé , au caractère implacable. La confrontation avec Alma, sa nouvelle égérie est construite sous influence Hitchcockienne, en forme de relation toxique décapante . Le nouveau grand film du cinéaste de The Will Be Blood et Inhérent vice …

Dès les premières images, sous la sophistication des apparences et du luxe dans la grande maison de Reynold Wilcocks ( Daniel -Day Lewis) où règnent le fantôme de la mère aimée disparue, la silhouette hautaine de la sœur, cyril ( Lesley Manville ) qui vieille a tout, et ce dernier muré , lui , dans une sorte de distanciation glacée et égoïste que la moindre sollicitation indispose, lorsqu’il est plongé dans son travail . En montage parallèle , les mots d’une femme , Alma (Vicky Krieps ) déclarant à un psychologue l’amour fou  qu’elle éprouve pour cet homme «  je lui ait donné tout ce dont il a besoin » qu’elle ne veut pas perdre . D’emblée dans la surprenante juxtaposition parallèle fragmentée du montage proposé par le cinéaste , s’insinue le mystère d’une relation et d’événements disparates auxquels il nous convoque, et dont il nous faudra rassembler, le puzzle de ce « Phanton tread » , ce « fil invisible  » ( titre du film ) , auquel il nous convie ». L’habileté du récit et de la mise en scène, renvoyant à l’idée de l’assemblage de tissus d’étoffe pour modeler une robe. Le parallèle du métier de couturier et celui du cinéaste assemblant par le montage le mouvement narratif de ses plans pour construire son film, devient emblématique . De la même manière, lorsque Reynolds cache dans les  ourlets des robes , des objets reliques ou messages destinés à faire perdurer ( au delà de la mort?…) le lien secret qui les unit à lui . Et qu’il distille également au cœur de sa mise en scène les clins- d’oeil cinématographiques, ou les détails complices afin de « tisser » , son lien secret avec le spectateur…

Reynolds( Daniel Day Lewis ) et Alma( Vicky Krieps ) – Crédit Photo : Universal Pictures –

On pourrait multiplier les exemples de cette «  connivence » complice à laquelle il nous convie . Deux magnifiques scènes l’illustrent , nous rendant voyeurs -complices de leurs réactions. Celle du jeu de la séduction en sous -entendus via la nourriture que Reynolds utilise envers Alma dont il est tombé amoureux, à un petit déjeuner ultra -copieux. Séquence sublime, où en forme d’appât , nourriture et sensualité sont associés dans un « jeu » de non-dits , dont on savoure les effets et réactions . Le cinéaste en prolongeant même les  sous -entendus de « l’appétit  et de la gourmandise » en question, comme élément de séduction et de désir sexuel . Mais celui-ci peut avoir son revers et devenir dérangeant dans un contexte et un cadre où il doit être retenu . Comme l’illustre la séquence du petit déjeuner dans le cadre la maison-atelier , où Alma désormais installée , beurrant ses tartines avec trop de bruit indispose , Reynolds et le rend furieux. C’est le mâle et ses manières révélatrices de la différence de classe sociale qui les sépare ( elle l’ex servante d’auberge devenue son égérie, et lui le gentleman de la haute ) , ce dernier lui renvoyant à la figure ses « goûts » à l’élégance discutable, en matière de cuisine  !. L’humiliation à laquelle Reynolds l’expose cherchant à en faire un femme soumise , un objet …presque un fantôme . La renvoyant de la position de muse et mannequin modèle vivant, à la position de mannequin -objet , réduit à la nature morte comme ceux qui ornent, immobiles , les devantures des magasins de mode. Mais la muse vivante, va montrer ses griffes et faire entendre désormais sa voix …

Reynolds ( Daniel Day Lewis )  dans l’atelier  attentif  aux résultat de travail porté par le mannequin  ( Crédit Photo , Universal Pictures )

Refusant d’être reléguée au rang de ces rombières de la haute, clientes ou bienfaitrices du couturier. Ces admiratrices qui « tournent » autour de lui , cédant à ses caprices et dont certaines rêvent même «  d’être enterrées dans une de ses créations ! » . Toute une machinerie des apparences aliénatrices en marche , pas question pour Alma de se laisser enfermer dans le rôle de potiche . Ni de subir,…c’est à la mise en marche  qui va lui permettre de changer la donne et de renverser les rapports . Thématique chère au films du cinéaste dont les héros, en crise , refusent de se laisser enfermer dans un système aliénant . Son énergie mue par une passion pour laquelle elle est « prête à tout » pour la conserver et la raviver chez Reynolds dont elle a « percé » le symptôme de l’aliénation ( souligné par la belle partition musicale de Johnny Greewood le guitariste de Radiohead ) et du mur psychologique dont il est prisonnier . Celui des « codes » de vie et d’une morale, héritage victorien. Ceux qui le figent dans son art et l’empêchent de s’ouvrir à elle , mais aussi aux autres . Préférant rester conforté dans ses égoïstes rapports de forces et ses sautes d’humeur qui hérissent même sa sœur . La seule peut-être qui jusque là, a su le modeler et avec laquelle il fait souvent profil bas . Ne l’a-t-elle pas menacé, lors d’une confrontation de le « détruire » s’il continue à lui tenir tête ! . Alma , sachant que l’art qui les a réunis peut aussi s’ouvrir à la fusion amoureuse , va tenter elle , la thérapie de la « purge » alimentaire ( on vous laisse découvrir laquelle… ) destinée à libérer ce dernier de ses « mauvaises humeurs » . Ce sera bien plus efficace que ses échappées – refuge , dans sa propriété au bord de mer où il va s’isoler pour s’extraire du poids des mondanités et du stress du travail qui le rend parfois si irritable .. .

Cyril , La soeur de reynolds ( Leslay Manville) – Crédit Photo : Universal Pictures –

La stratégie mise en marche par Alma qui prend la dimension de la passion obsessionnelle et va l’engager dans un spirale folle , où le jeu de l’amour et de la mort , se retrouve au cœur . Le vertige de la soumission et de la domination . Solitude , monstruosité et fantômes du passé qui s’insinuent. Et l’intensité des confrontations et des disputes ne font que s’amplifier et risquer d’atteindre l’irréparable. Le suspense est total entretenu , jusqu’à la sublime idée qui germe dans l’esprit d’Alma, où,  les métiers qui les ont réunis  vont lui servir d’accroche réparatrice . Celle qui lui permettra de libérer Reynolds des carcans et réflexes qui en dehors de l’osmose créative rend l’intimité de leur quotidien , un enfer !. Ces disputes incessantes qui minent désormais leur rapports . La sérénité qu’elle avait trouvée avec lui en partageant l’amour de son art la couture. C’est en le soignant avec celui qui a été le sien , la nourriture, qu’elle permettra à Reynolds de retrouver l’intégrité de son corps . Et la sérénité du couple qui a souffert des distances  crées par Reynolds dont le corps parasité  ne pourra trouver le répit , qu’en retrouvant l’osmose avec le sien . La recette trouvée , l’acceptation de  Reynolds de changer de posture ( superbe scène de l’omelette aux champignons ) , et se soumettre au « rituel » d’Alma, acceptant de devenir … son modèle gustatif ! . Juste retour du rapport des forces , renvoyant a la scène de  la mise à l’épreuve d’Alma et de sa mémoire des plats commandés qu’il lui avait fait subir au restaurant . La complicité réparatrice du couple, enfin acceptée. Le combat de la solitude et de l’enfermement déjoué , mené en un suspense haletant , laissant percevoir qu’à tout moment … tout pourrait basculer . Au cœur d’un récit où la toxicité est au cœur des rapports humains , et puis  habilement , ce qui pourrait ressembler à un  « happy-end », Paul Thomas Anderson, le renvoie  à l’imprévisible, laissant planer encore le mystère …servi par deux comédiens prodigieux qui le prolongent, avec délice.

La force du cinéma de Paul Thomas Anderson , tient dans l’écriture scénaristique qui l’illustre , nous maintenant en haleine afin de nous plonger dans l’incertitude par des fulgurances aux formes stylistiques surprenantes où l’inattendu surgit toujours là où on ne l’attend pas, et change la donne. Son immersion, ici, dans le monde de la couture et l’univers des apparences d’un société moraliste à laquelle il renvoie à la monstruosité  qu’ elle engendre, sa mise en scène et en abîme, pour l’ envoyer au tapis comme le ferait     l’uppercut rageur d’un boxeur . Son cinéma déstabilisant est salutaire, défiant les clichés les plus éculés qu’il enveloppe dans une cohérence formelle , leur offrant l’énergie et la singularité . Proposant une vision des individus et du monde dont la richesse du regard est inépuisable comme celle des tableaux, dont à chaque vision, les détails qui y sont glissés par les peintres créateurs , ne cessent d’enrichir le mystère qu’ils nous invitent à percer …

(Etienne Ballérini)

PHANTOM THREAD de Paul Thomas Anderson- 2017 – Durée : 2 h 10.
Avec: Daniel Day Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manvielle , Brian Gleeson, GinaMcKee, Sue Clark, Harriet Leicht , Joan Brown, Dinah Nicholson , Julie Duck…

LIEN : Bande-Annonce du Film , Phantom Thread de Paul Thomas Anderson .

Crédit Photo : Universal Pictures

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