Théâtre / LE NOUVEAU MONDE par Gilles Cailleau.

Quand vous allez au spectacle, au théâtre, vous savez à peu près à quoi vous allez vous attendre, ce qui ne vous empêche pas d’avoir des surprises, autant dans un sens que dans l’autre. Pour la première représentation de ce « Nouveau Monde », je ne savais absolument pas à quoi m’attendre, et au fond c’est bien mieux comme ça…

Et question surprise, bonheur de découvrir un nouveau monde (c’est le cas de le dire), j’ai été servi sur un plateau. De théâtre. Car ce « nouveau monde » ne se découvrait pas dans la salle Pierre Brasseur mais sur le plateau de la salle Pierre Brasseur. Mais avant toute chose intéressons nous au « faiseur de théâtre » -comme le dit Thomas Bernhard- Gilles Cailleau.
En effet, plus que l’inexistante expression d’homme de théâtre, Gilles Cailleau est bien un « faiseur de théâtre »  Comédien dans Shakespeare, garçon de théâtre depuis 1986, il a tout fait dans ce métier : comédien, acrobate, décorateur, éclairagiste, écrivain, électricien, chauffeur routier, monteur, régisseur, directeur technique. Metteur en scène et depuis moins de temps, violoniste et accordéoniste. Il fabrique le théâtre, et le théâtre en train de se faire. C’est un processus en cours d’élaboration (work in progress, comme disent les amoureux de la langue française).
Au demeurant (d’oignions) les spectateurs du TNN le connaissent puisqu’il était déjà venu début 2015 pour ce que j’appellerais la « Shakespeare ‘s parade » (ne m’en voulez pas, M’âme Brook) avec Le tour complet du cœur. C’était sous chapiteau, là il récidive (bouteille).

Gilles Cailleau dans Le nouveau Monde

Moi, vous m’connaissez ? J’suis franco de port. Ce nouveau monde m’a laissé « sur le cul. » Si l’on devrait tracer le fil rouge, ce serait de dire qu’il s’agit de rêver le monde avant qu’il nous cauchemarde. C’est une rêve-partie qui s’adresse au rêveur qui est en chacun de nous. Rêve éveillé, rêve lucide, et, soyons oxymorique, rêve conscient. Il commence où il doit commencer et finit quand il doit finir. Il utilise la stylistique circassienne, ce qui ne veut pas dire qu’elle vient de Circassie, région historique située nord de la Mer noire et à l’Est du Caucase, mais provient des arts du Cirque. Epopée du rêve, monde qui mute de Charybde en Sylla.
Attention : Gilles Cailleau ne vient pas parler du monde. Il veut raconter la suite de ce présent sauvage, ce qui va venir, il veut plonger dans l’inconnu, comme un enfant, il veut émettre des hypothèses. C’est un spectacle où Gilles danse, où il lance des couteaux, où il se met en équilibre, où il se lance contre les murs. Il joue aux marionnettes, aux petits avions, il fabrique des bateaux en papier. Il cloue des planches, il les attache avec des ficelles, il essaye, il tombe, il réessaye.
Après tout, laissons-lui la parole : Le XXe siècle était vertical, le XXIe siècle est horizontal. Au XXe, on veut aller haut, on conquiert le ciel, l’espace, on construit des tours, le pouvoir est dictatorial, vertical aussi, Staline, Hitler, Pinochet, Mao sont en haut, leur pouvoir descend de marche en marche. Le XXIe commence par casser 2 tours, son avenir est lié à l’océan plat, des gens se déplacent en tous sens vers un horizon, les villes s’étalent, les frontières dessinent des plans, le pouvoir se ramifie, se dilue, en tous cas il essaie…
Quand je dis qu’il fabrique le théâtre, c’est un « faber » dans toutes les acceptations du terme : ce qu’il fabrique, qu’il construit avec ses mots, avec ses mains, avec ses pieds, avec ses objets, avec son espace. Même lorsqu’il utilise le réenregistrement (re-recording pour les amoureux de la langue française), cette technologie est la traduction, l’utilisation d’une pensée, d’une pensée que l’on verrait à l’œuvre. Pour saisir cela, il faudrait avoir à l’esprit la phrase de Mao : « l’existence du gâteau se prouve en le mangeant », ou la parole de Spinoza : « le concept de chien n’aboie pas ».

Je sais, je sais, « ce qui se conçoit bien… » Mes mots pour le dire qui arrivent aisément, c’est le spectacle lui-même. Vous n’avez jamais vu ça. Croyez-moi. Alors, bien sûr, chaque fois que l’on parle de quelque chose qu’au fond on n’arrive pas à « prendre avec » (com – prendre), on dit : « Ah ! C’est de la poésie » Je préfère l’image du rêve conscient. Je sais les deux tours, je sais les migrants. Mais je vous les rêve. Le rêveur qui est en chacun de nous.
Lorsque j’ai vu les premiers instants de ce tour du monde, j’ai pensé au moment où, dans un concert, les musiciens s’accordent. Ca ne fait pas partie de la partition, mais c’est indispensable. Et j’ai pensé in petto (dans mon for intérieur, pour ceux qui ne supporte pas le latin) : « Voilà, ce spectacle va s’entamer au moment où il doit se faire ». J’attendais donc le même processus – mais inverse- pour la fin. Et je n’ai pas été déçu. Il y a ce que l’on pense être la situation finale – puis il y a la coda.
Il n’y a aucune raison pour que le spectacle ne provienne que de la scène (la piste en l’occurrence) : Gilles Cailleau nous convoque à son écriture. Et ça n’a rien à voir avec un spectacle « interactif. » Il fait venir un jeune spectateur sur scène : et ce n’est pas un alibi, ce spectateur participe à la construction de la dramaturgie, il la fait, il l’écrit.
Allez voir. Vous n’allez pas savoir où vous vous trouvez. Et si vous vous en remettez, je mange mon chapeau.Ecriture, scénographie et interprétation du « Nouveau Monde » : Gilles Cailleau. Mise en piste Julie Denisse. Accessoires Christophe Brot costumes Virginie Breger lumière Christophe Bruyas, Philippe Germaneau son Thibaud Boislève production Attention Fragile. Je vous passe la liste des coproducteurs, sachez qu’il y a le TNN et je n’ai pas été étonné d’y retrouver la compagnie ARCHAOS et le Pole National Cirque Méditerranée.
Le public est installé sur le plateau de la salle Pierre Brasseur. (Jauge limitée) Donc, fissa pour téléphoner
TNN : 04 93 13 19 –  Vendredi 17 , 20h30 – Samedi 18, 20h00 – Mardi 21 ,20h00 -Mercredi 22, 20h00  et  jeudi 23 , 20h00.

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Ali, ces lignes sont pour toi. Ali Boudiaf. Tu t’es barré à… L’âge, on s’en fout. L’âge de ceux qui manquent… « Cent ans après, coquin de sort/Il manquait encore.» Dans ton parcours de petit taureau, y avait eu la boxe, le théâtre. Après tout un ring n’est-il pas une scène ? Dans ton existence, dans le théâtre, t’avais qu’une morale : tout donner. C’est au TNN que je t’avais vu dans « Les poings qui volent », de Gabriel Horowitz, mise en scène par Gilles Février, tous deux ayant pratiqué la boxe… et toi itou. Mon Gillou, qui vit à Nice, est aujourd’hui, 17 octobre, à son enterrement. Sois pas triste, mon Gillou, j’suis sûr qu’il est avec Nougaro, en train de chanter : « Quatre boules de cuir tournent dans la lumière… » Ah j’suis con j’suis en train d’ chialer…

Jacques Barbarin

( Crédit Photos :  Claire Bossuet )

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Un commentaire

  1. Bonjour Jacques et merci pour cette belle présentation. J’ai entendu Gilles Cailleau sur France bleu Azur. Il est bien intéressant. Dommage. Je suis à Paris en ce moment. Au revoir

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