Théâtre / La fuite ! БЕГ [comédie en huit songes]

D’abord vous dire que je suis un Boulgakov*-addict. Son humour, son ironie, son écriture me touche plus que celle –pourquoi le masculin l’emporterait-il sur le féminin – de Fiodor Mikhaïlovitch (Dostoïevski, of course). J’ai donc jubilé grave quand j’ai vu que le TNN présentait un œuvre de Mikhaïl Afanassievitch quez je ne connaissais pas, La fuite ! БЕГ (comédie en huit songes). Mais mon état jubilatoire s’accru quand je vis le nom de la metteur en scène, Macha Makeïeff  (non, vous me ferais pas écrire metteuse en scène). Je n’avais pas été insensible – loin s’en faut, à son travail sur Trissotin ou les femmes savantes**
De cette pièce, commencée en 1928 et quatre fois réécrite, qui raconte la révolution soviétique du côté des vaincus et l’exil des Russes blancs, Mikhaïl Boulgakov (1891-1940), victime de la censure stalinienne, n’a jamais vu la mise en scène. Elle sera montée pour la première fois en URSS en 1956. « Cette pièce est un manifeste de liberté artistique. Elle raconte a priori quelque chose de la grande Histoire russe, la guerre civile« , résume Macha Makeïeff.
Crimée, 1920 : ceux que l’on appelle les « Russes blancs » sont aux abois, la guerre civile qui a suivi le coup d’état bolchévique est perdue. Il ne reste d’autre issue que la fuite vers la Crimée, Sébastopol, Constantinople, puis Paris… En huit songes fantastiques, entre cauchemars et illuminations, Boulgakov transfigure le chaos d’une déroute. Dans cette situation d’urgence folle d’un monde ancien qui s’effondre apparaît une galerie de personnages étonnants : civils chassés et état-major vaincu, des êtres jetés hors de leur monde, déclassés, réprouvés, portés par une fièvre de vivre dans le pur style du théâtre satirique russe. S’enchaînent ainsi désirs de revanche, désirs de retour, folie du jeu, morphine et typhus, trahisons, espions drolatiques…
Et l’on sent l’accointance  que peut avoir Macha Makeïeff avec ce texte et tout simplement avec Boulgakov, avec la Russie*** : ses grands-parents, des russes blancs, ont fui les bolcheviks en 1920 et se sont installés en France. Elle le raconte brièvement au début du spectacle en voix off. La pièce de Boulgakov c’est un peu l’histoire de sa famille déracinée.
Le spectacle se rythme en songes, et il faut prendre le terme « songe » au pied le la lettre, ne serait-ce que la force des lumières de Jean Bellorini, mélange de clair obscur, d’onirisme, voire d’onirisme cauchemardesque (comme le dit le poète, « onirisme insensé des couleurs segmentales »). C’est à la limite du truisme que de dire que chaque image est un tableau. Il me revient cette phrase de Primo Levy, au début de « Si c’est  un homme » : Tout baignait dans un silence d’aquarium, de scène vue en rêve.
Mais nous parlons de songe, ce qui n’est pas précisément le rêve. Alexandre Dumas parle ainsi du songe » « ce moment de somnolence et le sommeil réel un intervalle pareil à celui du crépuscule, qui sépare le jour de la nuit, intervalle bizarre et indescriptible pendant lequel la réalité se confond avec le rêve, de manière qu’il n’y a ni rêve ni réalité; […]. »  Le songe apparait donc dans un état de semi-veille, frontière du conscient et du non-conscient. Si cette pièce  – et cette mise en scène me faisait  évoquer une œuvre musicale, ce serait la Symphonie fantastique de Berlioz, dont l’un des mouvements les plus fameux porte de nom de « Songe d’une nuit d’été ».
Au demeurant, pour être toujours sur la métaphore musicale, je dirais qu’à l’instar d’une œuvre musicale, les huit songes de La fuite ! sont autant de ce qu’on appelle en musique des « mouvements » (La Fantastique en possède cinq).
Il y a en plus une donnée qui nous fait mettre en présence d’une « œuvre » : tout se passe comme si Makeïeff et Ballérini « changeaient de braquet » entre la première et la deuxième partie. C’est la continuation de la narration, du schème, mais (continuons la métaphore musicale) la tonalité a changé. Dans la première partie nous sommes en Russie, avec peut-être des souvenirs imprécis, leur douleur à faire revenir leur évocation, qu’indique ce que j’appellerais les « lumières isolantes» de Bellorini, également un voile d’avant scène – je ne peux dénommer autrement ce fin rideau translucide), présent à chaque début de « songe », le mouvement brownien qui s’empare « time to time » de la direction d’acteur, la fine mise en scène qui accentue ce « flouté ».  La deuxième partie, c’est l’exil, les repères sont perdus mais la nostalgie du souvenir reste vivace. Par leurs clarifications, mise en scène et lumières mettent le point sur l’âpreté, l’inclémence du nouveau vécu.
Macha Makeïeff est au diapason intime de ce texte. D’œuvre en œuvre, elle poursuit une écriture qui n’appartient qu’à elle. Je retrouve la « patte » qui m’avait séduit dans « Trissottin ou les femmes savantes ». Et je m’imagine qu’elle n’a pas cessé de pense affectivement à l’immensité du « Maître et Marguerite », dont «  La fuite ! »est très proche              .
Et ne pas oublier que Boulgakov est l’auteur du « Roman de Molière » ainsi que de la pièce de théâtre « Molière ou la Cabale des dévots ». Et que l’on appelait Gogol « le Molière russe »
Au demeurant, comme l’écrit Georges Nivat : « Boulgakov se dit le successeur des deux grands poètes comiques qu’il vénère : Molière et Gogol. »urant, comme l’écrit Georges Nivat : « Boulgakov se dit le successeur des deux grands poètes comiques qu’il vénère : Molière et Gogol. »
Onze comédiens se partagent les nombreux rôles de la pièce, à la fois acteurs, chanteurs, danseurs mais aussi tous musiciens, ayant tous appris un air d’accordéon notamment pour accompagner le tango polonais qu’ils chantent en chœur en fin de spectacle. Les voir sur scène donne son sens à l’expression « troupe de théâtre ». Ils sont onze, comme une équipe de football. C’est l’O.M (Olympique Makeïeff)
Macha, pour revenir, c’est quand vous voulez.

* Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov (189-1940) est un écrivain et médecin. Mikhaïl Boulgakov travaille d’abord comme médecin durant la  1ère Guerre mondiale, la révolution et la guerre civile russe (indispensable : les Carnets d’un médecin). À partir de 1920, il abandonne cette profession pour se consacrer au journalisme et à la littérature, où il est confronté, tout au long de sa carrière, aux difficultés de la censure soviétique.
** https://ciaovivalaculture.com/2015/10/17/trissottin-ou-les-femmes-savantes/
*** https://ciaovivalaculture.com/2016/03/11/theatre-lumiere-dodessa/

Crédits photos du spectacle : Boris Horvat

 

 

 

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