Théâtre / Azerty ou les mots perdus

Il était une fois…. Il était une fois à Nice une drôle de compagnie théâtrale qui portait un drôle de nom : « B.A.L ». Et puis elle faisait des drôles de pestacles : Quand on les regarde,  comme ça, nous qu’on aime bien tout classer, tant on est cartésien : tiens du théâtre jeune public ! On ne dit pas du théâtre pour enfant, car nous sommes sémantiquement corrects. Mais, comme dans le tableau de Dali, si l’on soulève la peau de l’eau pour y voir le chien nu…


D’abord, le nom. J’écrivais, dans ciaovivalaculture en 2014 :
Elle [la compagnie] se définit comme un O.T.N.I (Objet Théâtral Non Identifié) et c’est vrai qu’il y a un peu de ça, ne serait-ce que par son art de brouiller les pistes. A Commencer par son nom : la compagnie B.A.L. On pense à un bal, et on se dit : « non, ce n’est pas ça. » Et pourtant : Bal d’Arts Légers…Thierry Vincent, son lider maximo, nous doit bien un brin d’explication.
« Il y a peut-être deux explications. D’abord pour rendre hommage à Rosella Hightower,
[danseuse étoile et professeur de danse franco-américaine  (1920-2008) En 1961 elle fonde à  Cannes le Centre de danse international Rosella Hightower.]  étoile de la danse qui j’ai longtemps travaillé à son école : la danse, art léger par excellence. Et deuxièmement parce que, après quelques années de résidence au Théâtre de Nice avec Jacques Weber, je m’apercevais de la difficulté  de tourner des productions qui, sans être gigantesques étaient difficilement transportables. Il fallait que je réinvente pour ma compagnie un théâtre léger qui puisse aller dans des véhicules légers et qui puisse aller dans des endroits improbables »
Et voici leur dernière création, Azerty ou les mots perdus. Azerty, quésaco ?  C’est est un arrangement spécifique  caractères typographiques sur les touches des machines à écrire et des claviers d’ordinateurs. Son nom provient des six premières lettres de la première rangée des touches alphabétiques. C’est un joli mot, agréable à prononcer. On dirait presque un nom : « Et avec ça, Madame Azerty, je vous sers quoi ? »
La synthèse de l’histoire ? (le pitch, comme disent les gens cultivés.) Il était une fois un théâtre où les mots avaient pris la fuite. Une auteur de théâtre, Azerty, et une actrice, Zoémie, partent à leur recherche. Elles ne tardent pas à s’apercevoir que les lettres sont timides, les mots ont leur caractère, peut-être même une âme. Elles rencontrent le Grand Dictionnaire qui tremble de devenir un P’tit Dico. Il leur parle des mots oubliés, des mots qui disparaissent, comme “emberlucoquer”, “abscons” ou “didascalie”…
Et ce que narre ce spectacle, avec Thierry Vincent, ses comédiennes, sa scénographie ses costumes, ses lumières, au delà du conte, c’est la grande aventure des mots. Que véhicule un mot, comment disparait-il, quelle conséquence entraine sa disparition. Thierry Vincent est un amoureux des mots, on ne peut lui en vouloir s’il en joue, s’il joue avec. Au demeurant, le jeu est le maître-mot (c’est le cas de le dire) de cet Azerty ou les mots perdus.
J’ai pensé, derrière la surface de ce conte -jamais le titre de la compagnie n’a autant « collé » à l’une de leur production- à 1984 d’Orwell, où Big Brother, pour réduire les libertés, fait disparaître les mots… Mais tout cela sur un mode léger…. Le mot, gage de liberté, parce que le mot, c’est la pensée, donc la vie.
Et cela m’a mis en tête les quatre premier vers du poème de Borges, « Le Golem »
Dans Cratyle*, le grec, et se tromperait-il,
Dit que le mot est l’archétype de la chose.

Dans les lettres de « rose » embaume la fleur rose
Et le Nil entre en crue aux lettres du mot « Nil »
Derrière le mot se cache la chose et donc la pensée de la chose : si nous n’avons plus de mot, nous n’avons plus de pensée : comment pouvons nous penser la liberté si le mot liberté n’existe plus ? C’est cela que, sous son habillage, sous ses coutures, nous incite à diriger notre réflexion Azerty ou les mots perdus.
Il s’agit même d’une réflexion sur le théâtre, presque d’une mise en abime : au départ, le metteur en scène teste avec la comédienne de différentes façons d’entrer sur scène. Puis, devant la disparition des mots, celle-ci va se mettre à leur recherche. Et l’on apprend à la fin que…. Ah non ! je ne vais pas me livrer à la délation ! Z’avez qu’à aller voir le pestacle !
Bien sûr, vous pouvez emmener vos chères petites têtes blondes voir Azerty ou les mots perdus ! Quant à vous, vous vous devez d’ aller le voir.
Je vous prie de m’excuser de lever le camp, mais demain matin je dois me lever dés potron-minet aux fins de faciliter les révisions de mon investigation pour mon intégration en propédeutique. Et croyez-moi, cela ne se fait pas avec de la poudre de perlimpinpin. Moi aussi, j’aime les mots anciens. Ils agrandissent ma liberté.

Jacques Barbarin

Azerty ou les mots perdus texte, mise en scène & dessins Thierry Vincent
Avec Élise Clary, Élodie Tampon-Lajarriette, Thierry Vincent avec la voix d’André Amar conseillère à l’écriture théâtrale Alexandra Tobelaim scénographie Philippe Maurin costumes Gigi Cazes lumière Alexandre Toscani La Cie B.A.L. est en résidence au Centre culturel La Providence – Nice.
Prochaines représentations TNN 03 93 13 19 00, Samedi 4 novembre 11h
Théâtre Francis Gag, 4 rue de la Croix Vieux-Nice Mercredi 15 à 15h
Espace Association Place Garibaldi  Samedi 18 15h

* Le Cratyle est un dialogue de logique de Platon portant sur la question de la rectitude desnoms.

 

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