Cinéma / LA BELLE ET LA MEUTE de Kaouther Ben Hania & Entretien avec la comédienne Mariam Al Ferjani

ARTE MARE Cannes - LA BELLE et la Meute - Equipe - Photo Philippe Prost
L’équipe du film – UCR / Cannes 2017 – Crédit photo : Philippe Prost

La cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania s’est révélée par le documentaire Les Imams vont à l’école (2010). Après Le Challat de Tunis, fiction à l’aspect documentaire, en 2014, elle a réalisé récemment Zaineh n’aime pas la neige, un nouveau documentaire, Tanit d’or aux 27e Journées cinématographiques de Carthage et Prix Ulysse au Festival Cinemed de Montpellier en 2016. Avec La Belle et la meute, elle revient à la fiction. Mariam est une jeune Tunisienne de cette génération qui s’est battue pour la démocratie. Elle est étudiante et logée dans un foyer de jeunes filles. Avec ses copines elle se rend à une soirée privée où règne une bonne ambiance. La fête va se transformer en une nuit de cauchemar. Le récit construit en neuf chapitres en distille le mécanisme en forme de constat d’autant plus accablant que celui-ci est adapté d’une histoire vraie. A la sortie de la soirée, lors d’une promenade sur le bord de mer avec un copain, Youssef (Ghanem Zrelli), Mariam (interprétée par la jeune comédienne Mariam Al Ferjani, remarquable) est abordée par des policiers et sera violée. Par le biais des neuf chapitres conduits avec une maîtrise exceptionnelle et en plans-séquences, la cinéaste construit un récit implacable sur le laisser faire d’une société machiste où la femme est déconsidérée. Ici au lieu d’être secourue, soutenue et défendue, elle va se retrouver rejetée et culpabilisée. Une descente aux enfers au cours d’une nuit où rien ne lui sera épargné. Quelques exemples : à la clinique privée, elle se heurte à la machine administrative, car elle n’a pas de papiers lesquels sont restés dans la voitures du violeur. A l’hôpital on refuse de la faire ausculter par le médecin légiste car elle n’a pas de document attestant d’un viol . On la renvoie alors à la police pour porter plainte…et l’examen médical ce sera après ! Au commissariat de police avec son ami de promenade, Youssef, leur témoignage ne cesse d’être contesté par les policiers qui prétendront qu’avec son copain elle a été surprise en situation indécente punie par la loi.

ARTE MARE Cannes - LA BELLE et la Meute -Photo Film
La Belle et la Meute de Kaouther Ben Hania – Crédit photo : Jour2Fête

Bref, de victime elle deviendra accusée …et toutes les pressions possibles se mettent en route (la hiérarchie est informée) pour que la plainte ne soit pas enregistrée. Même la journaliste qui a l’hôpital avait écouté son témoignage et promis de l’aider si besoin reste injoignable. Parfois, quand même, quelques gestes d’humanité (une infirmière de l’hôpital, un policier qui tente de freiner ses collègues les plus vindicatifs). Mais toutes ces humiliations ne feront que renforcer dans sa détermination une Mariam perdue et qui était prête au début à laisser tomber… Non, elle a la volonté de faire face à ses accusateurs : «  je vais me battre pour que votre crime soit puni ! » Magnifique Mariam, qui fait dès lors de son combat un symbole et un plaidoyer pour toutes celles qui ont du céder ! Un grand film citoyen.
Présenté dans la sélection Un Certain Regard, La Belle et la meute a été l’un des chocs du Festival de Cannes 2017. Au récent festival Arte Mare de Bastia, il a été récompensé par trois prix : Grand Prix, Prix du Public et Pass Jeunesse (Jury Jeunes).

La Belle et la Meute de Kaouther Ben Hania. Tunisie – Drame – 2017 – 1h40. Avec Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli, Noomane Hamda, Mohamed Akkari

Voir :
La bande annonce La Belle et la Meute (VOSTF – Jour2Fête)

(Etienne Ballérini, Cannes, le 20 mai 2017, actualisé le 17 octobre 2017)

Présenté à Cannes dans la sélection Un Certain Regard en mai 2017, La Belle et la Meute effectue depuis, avec succès, la tournée des festivals internationaux. A l’occasion de sa présentation à Arte Mare, nous avons rencontré l’actrice principale Mariam El Farjani.

ARTE MARE Cannes - LA BELLE et la Meute - Marian Al Ferjani - Photo Philippe Prost
Mariam Al Ferjani – UCR/Cannes 2017 – Crédit photo Philippe Prost

Comment êtes-vous devenue comédienne ?
« J’ai d’abord commencé des études de Médecine, mais ce n’était pas ma voie. J’avais déjà une passion pour le cinéma, aussi j’ai décidé de m’y consacrer. »

Vous avez également pratiqué le violon…
« Effectivement. Pendant deux années j’ai suivi les cours du Conservatoire, mais c’était en parallèle, comme loisir, pas dans l’intention de devenir professionnelle. Comme « hobby » très sérieux en quelque sorte. »

Quelle a été votre formation cinéma ?
« J’ai suivi une formation à Milan pour devenir réalisatrice. »

En tant que comédienne, quelle a été votre expérience ?
« Elles sont diverses. En 2011, j’ai tenu le rôle principal dans Soubresauts, un court métrage de Leyla Bouzid, qui a réalisé depuis le long A peine j’ouvre les yeux (2015). C’était son film de fin d’études de la Fémis, mais il a été tourné en Tunisie. Il a obtenu le Grand prix du jury des films d’écoles au Festival Premiers Plans d’Angers. Elle est la fille du réalisateur Nouri Bouzid (Les Sabots en Or, Bezness, Millefeuille). Dans le cadre de ma formation à la réalisation, j’ai également beaucoup appris sur le jeu et la technique de l’acteur ».

Et en dehors du cinéma ?
« J’ai fais du théâtre et joué dans des petits films que j’ai réalisés dans le domaine de l’art video. Sinon, pendant cinq ans, dans le cadre de mon autre passion, la photographie, j’ai travaillé sur le projet « Where did we meet before ? », une série d’autoportraits réalisée entre Beyrouth, Milan, le Caire et Tunis. »

ARTE MARE - LA BELLE et la Meute -Mariam Al Ferjani
Mariam Al Ferjani – Denis Parent (Crédit photo Marion Bayol – Arte Mare 2017)

Le scénario de La Belle et la meute est inspiré de faits réels…
« A l’origine, c’est un fait divers survenu en 2012 en Tunisie et qui a fait beaucoup de bruit. Il a donné lieu à un livre, « Coupable d’avoir été violée ». La production en acquis les droits mais la réalisatrice en a fait une adaptation libre. »

Comment Kaouther Ben Hania, la réalisatrice, vous a-t-elle choisie ?
« C’est après avoir vu Soubresauts. Nous nous sommes alors rencontrées, mais du temps s’est écoulé avant de commencer à tourner, car elle devait encore travailler sur le scénario. »

Parlez-nous du tournage et de la façon de travailler :
« Le tournage s’est déroulé sur deux mois, de mai à juin 2015. Mais on a du faire beaucoup de répétitions. Comme tout a été fait en plan séquence, il n’y avait pas de place pour l’improvisation. Il n’y avait pas la possibilité de corriger au montage, il fallait que tout soit décidé au préalable. Kaouther Ben Hania faisait des propositions j’en faisais aussi, on parlait beaucoup du personnage, on échangeait constamment, avant de tourner. »

Dans le film, il est question d’un viol, pourtant celui-ci est à peine montré…
« C’était un choix à faire. Ne pas attirer l’attention sur le viol, ne pas avoir infligé cette scène, je suis d’accord avec cette option, je la trouve plus intéressante, plus forte, de laisser la liberté au spectateur de l’imaginer. »

Le film a-t-il bénéficié d’une subvention de l’Etat ?
« Il a bénéficié d’une aide du Ministère de la Culture. Ce qui est certain, c’est que sans la révolution de Jasmin, le printemps arabe, le film n’aurait pas pu se faire. On n’aurait même pas entendu parler de l’histoire ».

La Belle et la meute est-il sorti en Tunisie ?
« Pas encore, la sortie est prévue en novembre. »

Après la 1ère mondiale du film à Cannes, les premières critiques ont parlé d’un « thriller féministe ». Etes-vous d’accord avec cette expression ?
« « thriller »… « to thrill »… il y a cette pression, on est en apnée, on ne sait pas ce qui va se passer, il y a ce suspense continu. « Féministe »… oui, c’est clair. C’est vu et vécu du point de vue d’une femme, sur l’émotion d’une femme. L’expression me convient. »

Quels sont vos projets ? Cinéma ? Photo ?
« Encore le cinéma pour le moment, mais cette fois-ci en tant que réalisatrice. »

Quels sont les réalisateurs ou acteurs qui vous ont marquée ?
« John Cassavetes, les réalisatrices Teresa Villaverde (Les Mutants, Transe, Colo) ou Mira Nair (Salaam Bombay ! Amelia) et Buster Keaton… un homme qui fait de son malheur un bonheur pour les autres. »

Comme se porte le cinéma tunisien aujourd’hui ?
« Il y a quelque chose d’agréable qui se passe. Le cinéma tunisien est présent dans les grands festivals, comme Cannes, Venise, Berlin. Ce n’est pas seulement lié aux bouleversements politiques, après ce qu’il s’est passé, je pense qu’il y a un besoin de parler et de raconter, de comprendre. Beaucoup de films parlent de la révolution, c’est important aujourd’hui de parler du présent, mais ça l’est aussi pour dans vingt ans ».

Remerciements à Mariam El Ferjani

A voir :

Les autoportraits de Mariam El Ferjani
Entretien : Kaouther Ben Hania, à propos de La belle et la meute (13mn35 – WebTV Zibeline)

Philippe Descottes – Propos recueillis le vendredi 13 octobre 2017, Arte Mare, Bastia.

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