Théâtre / Beau démarrage au Théâtre de la Cité avec « Dans la peau de Cyrano »

La saison 2017-2018 au théâtre de la Cité* (la 8ème sous la « gouvernance » de la Compagnie Miranda) a en effet commencé très fort avec « Dans la peau de Cyrano », texte et jeu de Nicolas Devort.

 

Avant d’aller plus loin, disons que la vue du nombre de dates de la tournée à de quoi donner le tournis. C’est amplement mérité pour ce spectacle, à la fois intelligent et sensible, en même temps – expression à la mode – introspectif et expressif.
Bon. Quid ? Pas facile d’être un « nouveau » de la classe, surtout quand on bégaie et que l’on est inscrit d’office au cours de théâtre ! C’est pourtant là que Colin se découvre des affinités avec un certain Cyrano, et des personnes qui l’aident à accepter sa différence…
Tel est le « statement base » de ce touchant spectacle dans lequel il y a, serais-je tenté de dire, deux discours, deux parcours : celui, narratif, d’un adolescent qui va chercher un processus d’intégration pour essayer de faire oublier son handicap (le bégaiement) dans le regard qu’il croit invalidant des autres, et un parcours introspectif sur les questions qu’il se pose (qui suis-je ? Qui suis-je vraiment ? Qu’est-ce que l’idéal ? Qu’est-ce que mon idéal ?)
Et, dans la réalisation de ce spectacle, tout est fait pour assurer la lisibilité de cette recherche de la parole perdue : le décor est réduit à une chaise, qui, selon son emplacement, sa disposition, la lumière qui la baigne (Jim Gavroy et Philippe Sourdive) désigne une salle de classe, le bureau de la psychologue du collège, la salle de l’atelier de théâtre… Le comédien est vêtu de noir, sa neutralité permettant le passage immédiat d’un personnage à l’autre. L’occupation de l’espace, dont aucune zone n’est négligée, à la fois permettant la netteté du passage d’un jeu à l’autre, mais aussi indiquant chez le personnage sa recherche, sa quête. Et le discours  corporel du comédien, Nicolas Devort, qui à chaque moment inscrit-écrit la dramaturgie (direction d’acteur Clotilde Daniault)
Le bégaiement du personnage, Colin, est apparu à la mort du père. Et là, il me semble y voir un conflit avec le çà : “C’est la partie la plus obscure, la plus impénétrable de notre personnalité. Il s’emplit d’énergie, à partir des pulsions, mais sans témoigner d’aucune organisation, d’aucune volonté générale. Le ça ne connaît et ne supporte pas la contradiction. ” (Sigmund Freud)
Et la rencontre avec le professeur de théâtre, figure paternelle et bienveillante, va guider ses pas vers un nouvel essor, comme une nouvelle naissance. Ce professeur va jouer à la fois le rôle de nouveau père et de thérapeute.
Dans la peau de Cyrano. Personnellement, je ne crois pas que le cheminement d’un comédien est de se retrouver « dans la peau » de x, y, ou z. Mais comment les traits, les caractéristiques, de x, y, ou z, être de papier – d’ailleurs, en espagnol, un rôle se dit « papel », papier- donc comment ces traits vont se retrouver dans la personnalité de qui va l’interpréter. Oui, ce verbe me parait plus juste que l’insatisfaisant « incarner ».
En quelque sorte, si l’on tient absolument à la figure « dans la peau », cela serait plutôt comment le joué entre dans la peau du jouant. Et cela est d’autant plus véridique ici, où le « papel » de Cyrano  va entrer chez Colin  à l’encontre de sa volonté,  j’allais dire presque par effraction. Car plus que la difficulté de construire –un personnage- il s’agit de la difficulté de se construire, difficulté accrue par le bégaiement de Colin, véritable écho à la difficulté de communiquer, dont le bégaiement est le syndrome.
Cette recherche de soi dans l’autre Colin va la découvrir dans leur communauté de handicap (son nez pour Cyrano, son bégaiement pour Colin) est le socle commun de leurs difficultés : la peur du regard des autres, l’impossibilité de dire leur amour à celle qu’ils aiment, la solitude…  Colin  est lui aussi amoureux de la plus belle fille, Adélaïde, qui est amoureuse d’un m’as-tu-vu, Gayle. Le trio Cyrano, Roxane et Christian est recréé avec Colin, Adélaïde et Gayle.
Le professeur fait travailler deux scènes symptomatiques : la tirade des nez et la scène du balcon. Dans la première, Cyrano-Colin va détourner le regard des autres en affirmant que lui seul à le droit de se moquer de lui-même, dans la deuxième, disant lui-même ses mots que seul Christian devait prononcer, il sublime son amour pour Roxanne-Adélaïde.
La pierre d’achoppement de ce spectacle est la séquence où, parodiant la tirade des nez,  Nicolas Devort imagine Colin se moquant lui-même de son bégaiement (ce que l’on pourrait appeler « la tirade du bègue) devant Gayle qui ne sait pas quoi répliquer.
Et si le texte de Cyrano de Bergerac n’est pas là, le héros d’Edmond Rostand est là constamment dans l’infra texte, il suffit d’en soulever la peau, comme dans le tableau de Dali. Et  est analysé lors des séances de lecture entre Maxence et Colin qui plutôt que de lire le texte débattent du propos du livre et du personnage de Cyrano. Maxence est une figure importante de ce texte : jeune collégien, dans la classe de Colin et son ami, il va en fait aider à « accoucher » la vérité de Colin.
Ce que je trouve touchant dans ce spectacle, c’est qu’il peut aussi bien atteindre un public d’adolescent (comment accepter et faire accepter sa différence, comme être le héros de sa propre existence) qu’un public adulte (qu’est-ce que réfléchir sur le pouvoir de théâtre et que la catharsis peut s’appliquer aussi bien à celui qui le reçoit qu’à celui qui l’émet).
Et ce miracle s’accomplit par l’art du comédien que développe Nicolas Devort, qui réellement « écrit » avec son corps son propre texte. Je suppose que des critiques fatigués ont dû parler de « performance », sans doute les mêmes qui se glosent avec le terme « incarner ». C’est mésestimer son travail, sa vérité. J’ai toujours dit que le succès d’un spectacle ne préjugeait en rien de sa qualité, là, chapeau l’artiste.

Jacques Barbarin

*pour retrouver le programme du Théâtre de la Cité http://www.theatredelacite.fr
Je sens que je ne fais pas rester longtemps sans vous en reparler

 

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