BD / Le dernier Baudoin : « Gens de Clamecy »

Edmond Baudoin. Je parlais de lui dans mon article de septembre 2014 sur le festival de Mouans-Sartoux : « Edmond Baudoin, né à Nice en 1942, est un auteur de bande dessinée et illustrateur. Il a reçu trois prix du festival d’Angoulême  dont celui du meilleur album en 1991 pour Couma aco. Ses sont principalement en noir et blanc. Leur originalité graphique se situe entre la peinture et la bande dessinée. »
Je rajouterai que le fait qu’il utilise des pinceaux pour travailler ses aplats de noir n’est sans doute pas étranger à cela. Ses thèmes de prédilection sont le portrait, la rencontre, l’autobiographie, le voyage.
Et patatras ! Il passe à la couleur avec un album qui l’annonce (la couleur) : Trois pas vers la couleur*. Mais juste trois pas, hein ! D’ailleurs, la couleur, chez Baudoin, c’est encore du noir et blanc. Comprenne qui pourra.
Et voilà, tout frais sorti, édité chez L’association, le petit dernier, « Gens de Clamecy ». En association avec Mireille Hannon**.C’est où, c’est quoi, Clamecy ? C’est  une commune  française située dans le  la Nièvre. C’est le lieu  de naissance de plusieurs personnalités : un prix Nobel de littérature, Romain Rolland ; un grand navigateur, Alain Colas, et un ministre de l’Économie, Arnaud Montebourg. Je vous laisse maître des conclusions à en tirer.
À partir du xvie siècle, Clamecy connaît une certaine prospérité grâce à l’activité du flottage du bois qui consiste à ravitailler Paris en bois de chauffage, en utilisant les cours d’eau reliant Clamecy à la capitale. Le bois coupé dans les forêts du Morvan permet de constituer des radeaux, dits trains de bois, que des flotteurs conduisent à Paris.
Au cours du xixe siècle, l’activité du flottage du bois diminue progressivement, concurrencée par l’usage du charbon. Aussi les flotteurs de Clamecy provoquent-ils régulièrement des grèves. On suppose que les flotteurs, qui conduisaient leurs trains de bois à Paris, ramenaient à Clamecy les idées politiques de la capitale. Lorsque Louis Napoléon Bonaparte fait le coup d’État du 2 décembre 1851, une partie des Clamecycois assistés par des habitants des communes environnantes, provoque du 5 au 7 décembre une insurrection, qui fait plusieurs morts. La révolte est durement réprimée par le pouvoir et quantité d’émeutiers sont condamnés à la prison ou à la déportation.
Si cet épisode vous intéresse – et il est le fondamental de cet album – reportez-vous à l’excellent article « Clamecy et la résistance au coup d’état »***
Février 2015 : Edmond Baudoin, accompagné de Mireille Hannon***qui retranscrira les réponses,  vient dessiner Clamecy et échanger des portraits en réponse à une question qu’il se pose. Et cette question, qui est en quelque sorte la perduration de la résistance clamecycoise au coup d’état de Napoléon le petit, c’est la suivante : « c’est quoi une société idéale ? » Mais une société idéale peut-elle, doit-elle, se réaliser ?
Plus exactement, il demande : « Je fais votre portrait, je vous le donne, mais en échange, vous me donnez votre rêve de vie. » Et l’ensemble des 44 portraits de ce recueil en constitue le point nodal. Car le portrait est l’ADN de l’art de Baudoin, comme il l’est pour Ernest Pignon Ernest. Pinceau et encre de Chine, larges à-plats et finesse de très, calme des expressions, dans ces portraits, Edmond avance non masqué : son humanité, sa tendresse, sa lucidité.
44 femmes, hommes, jeunes, moins jeunes, rencontré au marché, au(x) café(s), au lycée, au collège, dans des librairies, à la médiathèque, regards droits, des témoins des maux de la société mais aussi de leurs mots, des mots simple qui disent l’état de leur monde et l’état de leur espérance, des mots « tranquilles comme mon chien qui dort » (Léo Ferré)
Mais, comme dit Claude, rencontré à la Librairie du marché, « que l’on soit les héritiers de ceux qui ont résisté au coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte ! » Au cours de son récit graphique, Baudoin revient sur ce coup d’Etat et la résistance de ceux de Clamecy.  Je graphisme se fait plus sec, plus nerveux. C’est l’occasion pour Edmond, tout en restant en décembre 1851, de recentrer l’histoire sur sa terre natale, d’évoquer la répression, la prison, la déportation, avec la figure d’Auguste Blanqui. Et là, l’image du récitant intervient. Plus tard, il évoquera 1852 avec les charrettes pour le départ en Algérie, le bagne de Toulon, la relégation à Cayenne. Toujours en images saisissantes.
J’aimerai citer le rêve et la réalité d’Antonio, rencontré au marché de Clamecy le 21 février 2015 : « Etant enfant, je rêvais d’être aviateur, mais plus tard je me suis rendu compte que je devais entrer dans l’armée pour réaliser ce rêve. J’ai abandonné. Je suis devenu instituteur, une autre façon de conduire des passagers. »
« Gens de Clamecy » est édité par L’Association, une maison d’édition française de bande dessinée fondée en mai 1990 Elle domine la scène de la bande dessinée alternative depuis les années 90 et garde le statut associatif de ses débuts.
Se signalant par la diversité et l’originalité de ses projets, la qualité formelle (matériaux comme mise en page sont pensés avec soin) de ses ouvrages, elle a contribué à faire connaître, outre ses fondateurs, des auteurs majeurs de la fin du XXème siècle  tels que Joan Sfar  ou Marjane Satrapi.
Ce voyage a-t-il permis à Baudoin de répondre à ses questions : Pourquoi est-ce si difficile de mettre un peu de l’idéal des peuples dans leur quotidien ? Pourquoi, comme en 1851 à Clamecy cet idéal est si souvent assassiné ?
J’écrivais en début d’article à propos de l’auteur : « Ses thèmes de prédilection sont le portrait, la rencontre, l’autobiographie, le voyage. » Ces quatre termes sont tous au carrefour de « Gens de Clamecy », ils en sont la charnière. Quand il parle de ces 44 –là, c’est de lui qu’il parle. Au total, un livre –oui, un livre- profondément humain, profondément attachant, profondément authentique Comme tous les Baudoin, quoi.

Jacques Barbarin

Gens de Clamecy » – Edmond Baudoin – éditions l’Association

*https://ciaovivalaculture.com/2014/10/09/livre-edmond-baudoin-trois-pas-vers-la-couleur-pas-un-de-plus/
**réalisatrice – documentariste, (entre autres « Insurgés de Clamecy », « L’Affaire Montcharmont » « 43 Tirailleurs
***https://1851.fr/lieux/clamecy/

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s