Théâtre / Et un, et deux, et trois, et quatre : quatrième saison brookienne

C’est sûr, bis répétita va placenter à tous les coups. Bis répétita  pour Irina Brook qui a donc vu reconduite sa première mandature de 3 saisons à la tête du Théâtre National de Nice.

 

« Et Yo ho ho ! Et une bouteille de rhum», comme dirait le capitaine Haddock dans « Le secret de la licorne ». Quoique le triomphalisme n’est pas la cup of tea de princesse Irina. C’est ce qu’elle nous faisait comprendre en substance dans sa conférence de presse de présentation de la saison, ce jeudi 7 septembre : pendant le premier le premier triennat elle est jaugée, après, les affaires sérieuses commencent.
Mais au bout de trois saisons nous avons, nous le public, pu toucher du doigt ce que constituait la « Irina’s touch ». Comme elle aime à le dire, « la tête d’affiche, c’est le public. Il faut un théâtre populaire de qualité s’incluant dans la société d’aujourd’hui ». Elle ajoute : « une des belles choses du théâtre est d’être contre les discriminations. Personne n’est moins important qu’un autre. Amener quelque chose d’utile ». Le mot utile revient souvent chez elle.
« Le théâtre, utile ? Vous plaisantez ! Bon, on passe un bon moment, mais es-ce vraiment nécessaire ? » Nécessaire… Il est temps de revenir au fondamentaux.  » Le théâtre est une nourriture aussi indispensable à la vie que le pain et le vin… Le théâtre est donc, au premier chef, un service public. Tout comme le gaz, l’eau, l’électricité.  » Jean Vilar, qui disait aussi : «  La culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné.  »
L’enseignement. L’éducation. On retrouve ces deux axes déterminants dans la démarche d’Irina Brook. Le théâtre, pour elle, c’est un réel échange physique, moral, intellectuel.  L’action en même temps (pour employer un langage à la mode) que la réflexion. L’un n’empêche pas l’autre. Bien au contraire. Voyons voir.
Une nouveauté. Le festival « Génération Z ». Pour faire vite (et pour les sociologues) la « génération Z » ce sont les jeunes nés après 1995. Le TNN saisit l’opportunité de réaliser un travail approfondi avec les jeunes sur la langue, la lecture, l’oralité la confiance en soi et le « vivre ensemble ». Pour la première fois le TNN ouvre ses portes  pendant les vacances scolaires : spectacles, ateliers, rencontre avec les artistes, stages, découvertes des coulisses du théâtre…
Demandez le programme : la compagnie Miranda (de Nice) avec « Don Juan… et les clowns », la compagnie B.A.L (de Nice) avec « bulle, une odyssée » et « azerty ou les mots perdus », la compagnie Les éclaireurs (forcement de Nice, puisque du TNN) avec  « point d’interrogation » et un texte écrit et interprété par un scientifique niçois, Jean Louis Heudier, « Notre terre qui êtes aux cieux ». La création made in local n’est donc pas un vain mot pour Irina Brook. Et je crains que cela ne soit pas fini…
Depuis la COP 21, en 2015 le TNN place la thématique écologique au cœur de ses choix artistiques et a créé un événement inédit,  le festival « Réveillons-nous ! », redonnant au TNN sa vertu pédagogique et mettant en lumière les enjeux de société qui nous attendent aujourd’hui. Les ouragans Harvey, Irma (pas si douce que ça) et José viennent lui donner lucidement raison. Ne nous y trumpons pas : l’homme est un loup pour l’homme. Quoique c’est méchant pour les loups de dire ça. Nos utilitaristement corrects vont se demander que vient faire le théâtre là dedans : il vient faire la part du colibri. 3 journées Réveillons-nous ! , le 9 décembre, le 6 et le 7 avril.
Et puis le festival autour de Shakespeare « Shake Nice ! » Il y a dans ces journées la dimension festive, ludique, que sous-tend le mot festival et non le coté un peu pompeux, hommage au grand homme, je dirais presque poussiéreux. Mélange intime, cocktail (à boire sans modération), de « pièces du répertoire », de travaux à la limite de l’iconoclaste, dont le number one est l’incontournable Dan Jemmet (mais uncle Will s’en remet très bien), de recherches théâtrales (mais attention, on est sur une scène, pas dans un cours) sur ce qu’évoque un « aspect shakespearien »…
Au programme : « Henry V » (c’est vrai que nous les frenchies on a du mal avec une pièce qui nous parle du roi vainqueur d’Azincourt. Chauvins, nous ?). « Tempête », adaptation d’Irina Brook de « la Tempête ». Irina Brook me disait dans une interview : «C’est bien ça le cadeau de Shakespeare à tous les metteurs en scène du monde, c’est qu’il se laisse tirer dans tous les sens et permet les inventions de chaque metteur en scène et qu’on n’a pas besoin de le défendre, il se défend très bien tout seul. »
Connaissez-vous Malvolio ? C’est l’intendant  d du domaine d’Olivia dans la comédie de Shakespeare, « La nuit des rois ». Dans la pièce, il est défini comme une sorte de puritain. Il méprise toutes sortes d’amusement et de jeux, et souhaite que son monde soit totalement exempt de péché humain, mais il se comporte de manière très stupide contre sa nature stoïque quand il croit que Olivia l’aime. Ses derniers mots sont : « je me vengerais de vous et de toute votre meute ! » ce face-à-face avec l’un des grands antihéros shakespeariens est signé de l’irrévérencieux Tim Crouch. Je sens déjà le « must » arriver.
« Le songe d’une nuit d’été », mis en scène par Guy Pierre Couleau,  comédien et metteur en scène, directeur de la Comédie de l’Est, CDN de Colmar. Un « Songe » pétillant de drôlerie et de sensualité,  une couleur drôle, aux teintes acidulées, souvent ironique. Au demeurant, il était venu à Nice pendant la première édition du « Shake Nice ! », en 2015, avec « Le tour complet du cœur » un spectacle qu’il avait écrit, d’après Shakespeare.
Une belle déclaration d’amour au théâtre et à la littérature : « William’ slam », de Marie Claire Utz, mise en scène de Vincent Goethals.  Agathe slame. Sa professeur de théâtre lui enseigne Shakespeare, entourée de ses vieux livres. Ces deux femmes que tout oppose partage une passion, les mots.
Pour finir en beauté « Shake Nice ! », du 24 janvier au 11 février, la troisième édition de « Shakespeare Freestyle ! », un projet pédagogique audacieux qui donne la parole à des adolescents. Des élèves des collèges et lycées du département sont invités à s’immerger dans « Le songe d’une nuit d’été » pour en offrir leur propre vision.
Voyons voir, dites moi un peu… 2018… 2018… Bon sang mais c’est bien sûr ! C’est le jubilé (50ème anniversaire) de 1968 ! A cette pensée je jubile ! Et le TNN itou qui organise du 24 au 27 –mai, évidemment- « les utopies culturelles : mai 68-mai 18 » : les influences et les héritages des années 70 sur la création :- quelles utopies pour aujourd’hui et pour demain. Carte blanche sera donnée aux fidèles artistes accompagnateurs des aventures artistiques au TNN : Ezequiel  Garcia Romeu, Cyril Cotinaut, Linda Blanchet, Eric Oberdoff Sylvie Osman et Greta Bruggeman. Marie Paule Ramo et Renato Giuliani participeront à l’événement en créant deux formes inédites. Le programme détaillé sera disponible en janvier 2018. « Le casque des pavés ne bouge plus d’un cil/ la Seine de nouveau ruisselle d’eau bénite/ Le vent a dispersé les cendres de Bendit/ Et chacun est rentré chez son automobile/ Mai Mai Mai Paris Mai Mai Mai Paris !  »
Robert Abirached, ancien directeur des théâtres au ministère de la culture, disait en substance qu’il  suffit que quelqu’un traverse un espace et s’adresse à un autre pour qu’il y ait théâtre. Point, au fond, n’est besoin d’un lieu enfermé, de scène et de salle. Ca commence dés dehors.
Et ce hors les murs, cela commence avec le parvis du théâtre,  dont va s’emparer la Cie l’Attraction  (encore des niçois) avec « Who’s there ? » : sur le parvis et dans le théâtre, comédiens, vagabonds, saltimbanques, strowlers, ce peuple qui grouillait aux abords du Théâtre du Globe…
Mais ça peut être également  jouer dans la cour d’une usine (tiens, ça ne vous rappelle pas Gabriel Monnet, çà ?) comme l’usine de café Malongo, où le TNN a présenté « Tempête ! », déclenchant une tempête d’applaudissements.
Ou encore, dernier rêve irinien, faire jouer cette même pièce, au sein d’un hypermarché (hors la ville, donc aux champs). Vous passez devant le rayon frais et paf ! Miranda cause avec son papa Prospéro ! Enfin, madame Irina, c’est un peu fort de café ! Mais « le bonheur consiste à s’apercevoir que tout est un grand rêve étrange » (Jack Kérouac)
Ce grand rêve étrange se reproduira à une quarantaine d’occasion dans la saison. Vous pouvez consulter le programme : http://www.tnn.fr/pdf/TNN-saison-1718-programme-web.pdf
Allez ! encore un mois (le 18 octobre) avant le premier spectacle « Edmond » texte et mise en scène d’Alexis Michalik. 28 décembre 1897 au Théâtre de la Porte Saint Martin, un tonnerre d’applaudissements salue la première de « Cyrano ». 40 rappels : du jamais vu. Edmond Rostand reçoit quelques jours plus tard la légion d’honneur et « Cyrano » devient une icône du répertoire.  Et pourtant toute la troupe réunie autour de Coquelin, s’était préparée à un four. Une longue pièce en vers sur un personnage historique du XVIIe siècle, pensez donc ! S’inspirant de faits réels et avec une verve et un talent intacts, Michalik retrace la genèse du chef d’œuvre.
Bien sûr je n’ai parlé ici que des quatre « grands axes » de cette saison. Mais aller voir ce programme, il y a là de quoi étancher votre soif culturelle, assouvir vos centres d’intérêts, découvrir sans aucune mesure, rêver, bref exister.
L’affiche de la saison représente du public assistant, heureux, à une représentation. Et, si l’on y regarde bien, se dessine la forme d’un cœur. Irina voudrait-elle nous dire : « Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous » ? Après ses deux enfants, bien sûr, Prosper et Maïa. En tous cas, Madame Brook, nous vous disons, nous le public : « Notre plus belle histoire d’amour, c’est vous »

Jacques Barbarin

 


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