Cinéma / OKA ( notre maison) de Souleymane Cissé.

Le grand cinéaste Malien qui fut célébré à Cannes pour son film Yeelen ( La lumière /1987, Prix du jury ) , dans Oka son dernier , autour d’une expulsion de leur domicile vécue par ses sœurs , brosse un portrait de la corruption et le déni de démocratie qui a fait basculer son pays dans le mépris des traditions , l’intolérance et livré aux mains des djhadistes qui l’ont pris en otage …

l’Affiche du film

C’est par une évocation de son film  Yeelen primé au festival de cannes que s’ouvre OkA , pour faire référence aux racines et à l’histoire d’un pays qui a subi l’occupation coloniale , et dont le chemin démocratique qui s’est amorcé après celle -ci, a subi bien des soubresauts et des difficultés . En voix -off, il y évoque ce passé historique , sa vie et celle de sa famille dans ce pays où il a grandi, et où dans les années 2000  les compromissions, la corruption et l’injustice , y sont revenues comme un cancer . Les souvenirs d’hier accompagnés par les magnifiques images sur la nature , les animaux en liberté et les enfants  de l’avenir , innocents et insouciants qui jouent dans le rues de Bamako , y sont symbolisés comme  les porteurs de  l’héritage et de cette  quête de la  «  lumière » salvatrice vers laquelle dit-il , il faut se rapprocher pour faire face à l’obscurantisme . Puis le réel qui s’installe où , actualité , documentaire et fiction reconstituée pour certaines séquences , se rejoignent . Le cinéaste qui a vu ses quatre sœurs expulsées de la maison dont elles sont propriétaires depuis les années 1930 et dans laquelle des générations de Cissé,  ont vécu . Maison objet d’une querelle, via des actes de propriétés falsifiés par des trafics de corruption , ayant entraîné l’expulsion des soeurs Cissé de la maison . Litige  objet  d’un long combat pour faire valoir l’illégalité de l’expulsion et leur juste cause …  s’appuyant sur de nombreux exemples de la même nature qui ont vu dans le pays , de nombreuses  familles  expulsées  dans les mêmes circonstances , se retrouver à la rue . De la cause individuelle et familiale à défendre il revient à la symbolique évoquée plus haut, pour l’élargir au collectif . La maison familiale en question recouvre dès lors l’habit,  de la « maison -pays » gangréné par la corruption  rampante , et la violence …

La séquence de l’expulsion..

Le cinéaste y manie très habilement les éléments de mise en scène qui permettent de mettre en valeur son argument et sa réflexion sur les dérives multiples comme un déni de démocratie à combattre : «  le combat pour la vérité pousse l’artiste à s’engager » , explique-t-il dans le dossier de presse de son film . Il se fait le porte -parole de ces « milliers de familles » souvent très pauvres qui , comme ses sœurs , en ont subi les conséquences et se retrouvent sans rien. Il ne faut pas laisser le feu brûler toute la maison ( le pays ) , les vieux arbres centenaires ( superbement filmés …) qui en ont tant vu , cette fois-ci   pourraient ne pas s’en remettre. A l’image  du combat de ses sœurs « prêtes à se battre jusqu’à la mort », pour que justice leur soit rendue , c’est le souvenir et l’héritage des femmes maliennes que le cinéaste évoque et auxquelles il rend hommage . Celles qui ont participé à la fois à l’éducation des enfants et perpétué les valeurs durant des décennies, et participé aux luttes pour la liberté et la protection de la famille  aux côté de leurs maris . C’est aussi au réveil de cette transmission là et à celle de la solidarité nécessaire pour la sauvegarde de cet « essentiel » héritage , qu’il en appelle. Afin d’arrêter machine infernale de la destruction en marche . Et son récit à l’image de ses sœurs qui ne cèdent pas un pouce aux pressions , suit un crescendo implacable qui va fustiger ces «  forces incontrôlables » de destruction qui ravivent le souvenir d’un passé d’humiliations, qui rend aujourd’hui le présent invivable . Comme le montre cette magnifique scène où l’on voit dans les ruelles de la ville envahies par la multitude des expulsés qui s’y entassent…

Les soeurs expulsées ne baissent pas les bras ,  et campent  devant leur maison…

La force du film est dans cette évocation amère , à laquelle il oppose l’espoir . Montrant caméra à la main et « à vif », la séquence de l’expulsion et sa violence au cours de laquelle on y voit une femme policière secouée par la manière dont les choses se passent , qui va se désolidariser de l’intervention et en quitter les rangs, jetant avec rage ses habits de service . Puis ce sont les habitants du quartier qui viennent témoigner . L’affaire finira  par trouver un large écho, relayé par la presse, dans le pays où les litiges fonciers du même type se multiplient ( «  des villages entiers ont étés vendus …et les habitants l’ignorent » , y est-il expliqué ), favorisés par les dessous de table aux magistrats véreux . Le déni de justice qui trouvera le soutien du ministre de la justice , du premier ministre …et même du chef de l’état, finira par révéler l’impuissances ( ou l’hypocrisie? …) des autorités pour endiguer la corruption . L’affaire continuera,   en effet,   de  trainer …et ce n’est qu’à la suite de projections  ( publiques et à la presse ) du film  en Septembre 2016 , qu’un un premier pas sera franchi par la cour suprême qui annule le jugement d’expulsion . Mais le combat du cinéaste pour la restitution des propriétés spoliées aux habitants , est loin d’être terminé . Promoteurs mafieux et fonctionnaires véreux ,  ne sont pas prêts à lâcher le morceau  des profits juteux de leurs malversations …

mobilisation contre l’expulsion…

A 77 ans le cinéaste Malien , tient donc bon la barre et continue à lutter contre l’injustice comme il l’avait fait à ses débuts avec ses premiers courts métrages engagés ( notamment un documentaire sur l’arrestation de Patrice Lumumba ) , puis,  ses longs métrages qui à l’époque lui avaient valu des déboires, à l’image de son second , Den Muso ( 1975 ) sur la tragédie d’une jeune fille muette violée qui sera doublement rejetée , par sa famille et le père de l’enfant . Le film interdit par le ministre  de la Culture de l’époque , vaudra une période d’emprisonnement au cinéaste . Après trois ans, l’interdiction sera levée , et il  continuera à combattre , montant sa propre société de production (   les films Cissé ) pour faire  la carrière internationale que l’on sait . Dans Baara ( Le Travail / 1978) , les ouvriers exploités se révoltent contre leur patron . Dans  Finyé ( Le vent/ 1982 ), il évoquera  la révolte des étudiants maliens contre le pouvoir militaire, et avec Yeelen ( La lumière / 1987), évoquant les grands mythes de l’humanité, ce sera la consécration Cannoise . Deux autres longs métrages suivront (Waati / 1985 sélectionné au Festival de Cannes ) sur la ségrégation raciale en Afrique du sud ) et et Min-Yé ( 2009 ) dont la diffusion sera plus confidentielle. Dans un contexte difficile pour le cinéma Africain qui ne peut survivre qu’avec l’aide des financements Européens , le cinéaste a  voulu  poursuivre son œuvre . S’il s’est heurté à des difficultés dues à la fois « au manque de volontés politiques et de moyens » , il a pris le temps et s’est battu pour y parvenir. Pourtant  aujourd’hui son film  OKA  a dû attendre deux ans après sa projection à Cannes,  pour sortir   … en Septembre 2017 de manière quasi confidentielle ,dans seulement 14 salles sur les écrans Français !  …

Avec Les enfants de l’espoir ...

Cela , nous interpelle une fois encore sur l’état de la distribution . Comment expliquer , en effet, que le film   soit aussi peu défendu et soutenu par un contexte d’exploitation et de distribution !. Quel gâchis …On a aimé son  film et on déplore ce constat qui de plus en plus fait la part belle au cinéma des grands moyens qui occupe et envahit les écrans ( certains complexes dans les grandes villes font , à peu de choses près,  la même programmation ! ) , pour augmenter sa part du gâteau  ( recettes …) , ne laissant  même plus la possibilité au public de faire librement ses choix  en lui  offrant un minimum d’exploitation normale  qui lui permette  d’avoir accès  à  des films ambitieux , courageux et de qualité, comme celui-ci . On ne compte même plus le nombre de films qui n’arrivent  plus sur les écrans , y compris des  moyennes  ou grandes villes de province… alors,  si vous en avez la possibilité dans votre ville, allez donc découvrir le film de ce grand cinéaste , il  mérite d’être vu …et non pas le rejet d’une distribution confidentielle indigne.

(Etienne Ballérini )

OkA ( notre Maison ) de Souleymane Cissé – 2017- Durée : 96 Minutes.
Avec : Les sœurs Cissé ( Aminata, M’ba, Magnini Koroba et Badjénèba ) dans leur propre rôle , et la population de Bamako…

Lien : Bande annonce du films OKA ( notre maison ) de Souleymane Cissé .

Lien : Entretien avec Soulyemane Cissé au Festival de Cannes 2015.

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