Cinéma / QUE DIOS NOS PERDONE de Rodrigo Sorogoyen.

Au cœur de l’été caniculaire Madrilène, visite papale et manifestations politiques indignées accaparent les forces de l’ordre, tandis qu’un « sérial killer » de vieilles dames sévit. Un thriller qui défie les codes du genre dont la noirceur interpelle sur l’âme humaine et la violence des pulsions qui gangrènent l’édifice social. Décapant et passionnant …

l’affiche du film…

C’est un premier constat de sur-excitation que nous montrent les premières séquences du film au cœur de cet été Madrilène où les répercutions de la crise économique ont pour conséquence de faire sortir dans la rue les manifestants « indignés » venus y crier leur colère du côté de la Puerta Del sol. Le service d’ordre mobilisé pour tenter d’endiguer le flot des contestataires et les possibles dérapages, va l’être aussi dans les préparatifs des mesures de sécurité destinées à canaliser celui d’une autre manifestation d’ampleur : la visite Papale de Benoît XVI dans le cadre des « journées mondiale de la jeunesse » dont, déjà des milliers de fidèles ont envahi les artères de la cité . L’ excitation palpable  d’un certain désordre dans les rues de la ville, est habilement distillée en petites séquences, auxquelles répond le constat de celui qui règne au cœur des différents services de police débordés ne sachant pas comment y face, craignant des affrontements les deux camps. Espagne catholique traditionnelle et jeune génération qui la rejette. Voilà un « cadre »   quasiment parfait permettant de synthétiser tous les éléments par le biais d’un motif  dramaturgique «  Il nous fournissait une dramaturgie parfaite autour d’un tueur commettant des actes atroces mais que la police ne pouvait pas ébruiter pour ne pas amplifier la polémique autour du séjour du Pape », explique le cinéaste….

Le policier coléreux , (Roberto Alamo ) – Goya 2017  du meilleur comédien –

Ce dernier dont c’est le troisième long métrage et,  sorti diplômé de l’école cinématographique de la communauté de Madrid,  débutera   sa carrière comme scénariste pour des séries TV à 25 ans. Il  co-réalisa ensuite avec Péris Romano  son premier long métrage, 8 citas ( 2008 ), puis fondera avec des associés sa société de production , la Caballo films en 2011. Stockolm (2013) produit de cette aventure le fera adouber ( meilleur scénario et meilleur réalisateur au Festival de Malaga) à la fois par la critique et le grand public. S’inscrivant dans la continuité de cette génération de nouveaux cinéastes ,comme Alberto Rodriguez ( La Isla Minima / 2016 ), ou Raoul Revalo ( La colère d’un homme patient /2017). Comme eux, c’est par le biais du film de genre qu’il explore la réalité de son pays , et  en s’inscrivant dans la continuité des générations qui les ont précédés. Citant par exemple l’influence du cinéma  Espagnol des année 50/ 60 et notamment  Juan Luis  Berlanga , puis celui  de l’après-Franquisme  de Pédro Almodovar dont on retrouve ici deux des interprètes favoris : Antonio Della Torre et Roberto Alamo, ce dernier sacré par le Goya du meilleur interprète 2017 pour Que Dios Nos Perdone . Comme ses jeunes confrères cinéastes d’aujourd’hui, Rodrigo Sorogoyen , aime bien investir les genres et «  en pervertir les codes, pour mieux sortir des sentiers balisés  », dit-il  . C’est ce qu’il a fait pour ses deux premiers films cités  plus haut, en décryptant et déstructurant , les codes de la comédie romantique …

Le duo de flics : à  gauche , Alfaro ( Roberto Alamo ) et faceà lui , Velarde ( Antonio Della Torre)  

Dans Que Dios Nos Perdone , c’est donc à ceux du thriller qu’il s’attaque , en les inscrivant dans un contexte politique et social contestataire lui servant du cadre dramatique. Le           «  chaos  » cité , dans lequel il va injecter son propre regard décapant qui ne va ménager personne . C’est,  cette radicalité là du regard frontal  qui fait l’originalité de son film dont la « noirceur » et la violence s’inscrivent au cœur des événements . Et surtout , dans cette sorte de « contamination » qui, d’un camp à l’autre, semble se répandre inexorablement, par laquelle  le récit trouve sa force et son efficacité. Dans sa façon d’appréhender et d’en décrire les mécanismes révélateurs. Ceux qui,  dans un contexte de tensions et de pressions extrêmes, peuvent entraîner le doigt nerveux et tendu   à presser la gâchette du révolver que l’on tient dans la main .  C’est dans cette exploration du pourquoi et du comment on en arrive au dérapage et au geste qui fait basculer, que le film trouve son incroyable efficacité. A l’image des multiples séquences qui l’illustrent par des exemples précis , et une étude de caractères qui ne l’est pas moins . Magnifique la description du climat de tension au cœur du groupe de policiers ( ripoux ou pas ..) où les inimitiés longtemps retenues , finissent par se révéler et dégénérer en règlements de comptes musclés . Ceux dans lesquels s’ illustre par exemple le bouillant détective Alfaro ( Robero Alamo ) qui n’accepte pas la contradiction . Mais son collègue bègue, Velarde ( Antonio Della Torre ) au calme impressionnant , peut aussi se révéler être victime de ses « pulsions » …

A la recherche du sérial Killer : Raoul Prieto ( à Gauche ) et Antonio Della Torre

Celles dont le « sérial killer de vieilles dames » , est – comme le révélera la seconde partie du film qu’on vous laisse découvrir – le produit de cette Espagne traditionnelle et son contexte éducatif moral et religieux. Celui qui a maintenu des générations sous influence et en a gangréné les esprits par la soumission. On pense,  à certains films du grand Carlos Saura fustigeant le Franquisme (Anna et les Loups / 1973 ) , et ses enfants révoltés qu’elle engendrera ( Vivre vite ! / 1980 , Dispara !/ 1993 ) empruntant les voies de la criminalité et de la violence. C’est dans celle -ci , que, victime d’une certaine forme d’éducation qui l’ a humilié , le jeune tueur en série versera  pour se venger . Produit du mal, c’est via  celui-ci qu’il va exorciser la haine engendrée ,trop longtemps contenue . D’autant qu’à la soumission morale des esprits et à sa violence psychologique , s’y ajoute celle d’une corruption qui gangrènera la société  Espagnole  de l’après franquisme dans sa marche démocratique . Celle-ci devra faire face à certains réveils « nostalgiques », dont le film au long de sa trame cherche à traduire les séquelles…
L’état des lieux extérieurs filmés sous la forme documentaire caméra à l’épaule, et celui des individus sur lesquels la seconde partie, plus stylisée avec ses cadrages très travaillés, se concentre. La construction habile d’une mise en place du contexte et des individus, nous entraînant dans leur sillage, avec les dérives qui les réunissent dans un constat où personne n’est épargné. Un constat amer  que le cinéaste qualifie de « puits sans fond » dans lequel ses héros sont entraînés. Celui d’un violence en héritage , qui gangrène les individus et la société …

Une scène de tournage , Au cente le cinéaste ( Rodrogo Sorogoye) e, conversation avec ses comédiiens …

Constat accablant volontairement souhaité  dérangeant par le cinéaste dans le but de nous interpeller : «  en montrant des images ou des scènes dérangeantes et en rentrant plus clairement dans la tête de ces trois personnages, d’insister sur le fait que l’on est tous partagés entre le rapport rationnel que l’on a, à la violence (qui est de s’en protéger) et la fascination que l’on peut avoir pour elle » . Ne manquez pas le rendez-vous de ce superbe thriller,  aux accents  sociaux et politiques …

(Etienne Ballérini)

QUE DIOS NOS PERDONE – de Rodrigo Sorogoyen  – 2017- Durée : 2h07 .
Avec : Antonio Della Torre, Roberto Alamo, Javier Pereira, Luis Zahera, Raùl Prieto, Maria Balesteros, Maria De Nati, Teresa Lozano, Monica Lopez…

LIEN : Bande -Annonce du film : Que Dios Nos Perdone de Rodrigo Sorogoyen . ( Prix du meilleur scénario au Festival  de san Sébastain 2016 )

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