Je me souviens de toi, Simone Veil

Je me souviens que tu es née Simone Jacob à Nice le 13 juillet 1927 à Nice.

Je me souviens que lorsque l’armistice est signé (22 juin 1940), ton père est accablé. Le 10 juillet 1940, l’Assemblée Nationale, réunie à Vichy vote à une écrasante majorité les pleins pouvoirs au maréchal Pétain.
Je me souviens que le régime de Vichy promulgue, le 4 octobre 1940, le premier statut des juifs qui établit une série d’interdictions à l’encontre des juifs et l’obligation de se déclarer aux autorités.
Je me souviens que lors d’un contrôle effectué dans la rue par deux SS tu es arrêtée le 30 mars 1944, à Nice et que tu es  emmenée à l’hôtel Excelsior, quartier général allemand, à cette époque de lieu de regroupement local des juifs arrêtés avant leur déportation vers l’Allemagne.
Je me souviens que tu transites par le camp de Drancy. Le 13 avril 1944, tu es envoyée, avec ta mère et ta sœur à destination Auschwitz-Birkenau, un des camps d’extermination, où vous arrivez le 15 avril au soir. Un prisonnier parlant français te conseille de te dire âgée de plus de 18 ans pour passer la sélection et éviter l’extermination. Tu reçois  le matricule 78651 qui t’es tatoué sur le bras.
Je me souviens que tu feras graver ce chiffre sur ton épée d’académicienne.
Je me souviens avoir visité il  y a quelques années le « Mémorial de la Shoah » (17 Rue Geoffroy l’Asnier, 75004 Paris), en avoir été bouleversé et y revenir chaque fois que je vais à Paris.
Je me souviens, la première fois, avoir acheté à la librairie du Mémorial un livre sur les Einsatzgruppen* et avoir « sorti » une phrase, ou plutôt la bafouiller sur ce que je venais de voir.
Je ne me souviens plus exactement de ce que m’a répondu le libraire, mais cela m’a fait pensé à ce que disait Eiji Okada à Emmanuelle Riva dans « Hiroshima mon amour » : « Tu n’as rien vu à Hiroshima. »
Je me souviens que de 2000 à 2007, tu présides la Fondation de ce Mémorial, dont tu deviens par la suite présidente d’honneur. Tu t’opposes, le 15 janvier 2008, à l’idée de confier la mémoire d’un enfant juif de France mort dans la shoah à chaque élève de CM2 : « C’est inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste »
Je me souviens que tu es de retour en France le 23 mai 1945. Ayant passé le baccalauréat la veille de ton arrestation, tu t’inscris à la faculté de droit de Paris et à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, où tu rencontre Antoine Weil (1926-2013), futur inspecteur des finances  que tu  épouses le 26 octobre 1946.
Je me souviens que, à la suite de la mort en cours de mandat du président Pompidou (1974), tu soutiens la candidature de Chaban Delmas à l’élection présidentielle anticipée. Après l’élection de Giscard d’Estaing à la présidence de la République, tu nommée ministre de la Santé dans le gouvernement Chirac poste que tu conserves sous les gouvernements Barre.
Je me souviens que tu es chargée de présenter au Parlement le projet de loi sur l interruption volontaire de grossesse qui dépénalise l’avortement. Ce combat te vaut des attaques et des menaces de la part de l’extrême droite et d’une partie de la droite parlementaire. Dans un discours devant les députés, tu soutiens que « l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue ».
Je me souviens que tu déclare aussi : «Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issues. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager ? Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme — je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’homme : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. C’est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour le contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme. »
Je me souviens que le texte est finalement adopté à l’Assemblée nationale le 29 novembre 1974, la gauche, en particulier, venant à la rescousse des députés centristes favorables à la loi mais non majoritaires à l’Assemblée dans ce cas précis. La loi est ensuite adoptée au Sénat, deux semaines plus tard. Elle entre en vigueur le 17 janvier 1975
Je me souviens d’Emmanuelle Devos dans le téléfilm de Christian Faure, « La loi »**
Je me souviens qu’avec ce genre d’œuvre on ne peut vraiment pas dire qu’un téléfilm est un film au rabais.
Je me souviens que, lors des élections législatives de 1988, alors que certaines personnalités de l’UDF, notamment Jean Jacques Gaudin à Marseille, passent des accords de désistements locaux avec le FN et que  Pasqua (RPR) évoque des « préoccupations » et des « valeurs » semblables, tu déclares qu’« entre un Front national et un socialiste, [tu voteras] pour un socialiste »
Je me souviens que, début 1990 tu qualifies  d’« inadmissible » la création de fichiers informatisés des Renseignements Généraux décidée par le gouvernement Rocard. Le projet est retiré en mars 1990  et promulgué, sous une forme nouvelle, par le gouvernement Cresson l’année suivante.
Je me souviens que ta vie auras été un combat sans concession contre l’intolérance, le fanatisme, la bêtise. J’espère que depuis le 30 juin 2017 beaucoup de Simone Veil sont prêtes à reprendre le flambeau.

Jacques Barbarin

 

* Les Einsatzgruppen (« groupes d’intervention ») étaient des unités de police politique militarisées du IIIème Reich, à partir de l’invasion de la Pologne, de l’assassinat systématique des opposants réels ou imaginaires au régime nazi et en particulier des Juifs.
** https://ciaovivalaculture.com/2014/11/28/cinema-la-loi-de-christian-faure-2/

 

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