Cinéma / BAYIRI, LA PATRIE de S. Pierre Yaméogo

Réalisateur Burkinabé, S. Pierre Yaméogo réalise des films depuis 30 ans, dont plusieurs ont été récompensés dans les festivals internationaux. Mais depuis 2011 et Bayiri, la patrie, son dernier film de fiction, il n’a plus rien tourné. Le sujet, le drame vécu par les Burkinabés de Côte d’Ivoire poussés à l’exil en 2002, dérange. Il sort enfin dans quelques salles en France. Si vous en avez l’occasion, ne le manquez pas…

Bayiri_la_patrie Affiche
L’affiche du film

En dépit de la notoriété acquise par quelques films dans de grands festivals de cinéma, comme Grigris de Mahamat-Saleh Haroun à Cannes en 2013, Timbuktu d’Abderrahmane Sissako toujours à Cannes, mais en 2014 (et malheureusement oublié au Palmarès), ou Félicité d’Alain Gomis à Berlin (Grand Prix du Jury 2017), le cinéma africain, ou plutôt les films d’Afrique subsaharienne, peine encore à se faire une place sur les écrans. La faute en revient en grande partie au manque de moyens et à l’absence d’une véritable industrie cinématographique sur le continent. Mais il y a aussi d’autres raisons…
Né au Burkina Faso, S. Pierre Yaméogo réalise des documentaires, des courts et des longs métrages depuis 30 ans. Plusieurs de ses films ont été primés ou sélectionnés à Cannes (Laafi, Wendemi, Delwende). Pourtant, depuis 2011 et Bayiri, la patrie il n’a plus rien tourné. Dans une note d’intention Pierre-Loup Rajot, l’acteur, réalisateur, producteur et, dans le cas présent, distributeur, souligne : « (le film ) est resté durant ces cinq dernières années un film fantôme, mis à l’écart par les éditions successives du FESPACO (le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, qui se tient tous les deux ans) pour des raisons politiques ou diplomatiques et aussi écarté pour sa liberté de ton de tous les circuits, malgré la dénonciation de cette censure par son auteur. Il importe aujourd’hui de le découvrir. Il est primordial de retrouver la solidarité qui a toujours guidé cet auteur – réalisateur à travers son art et surtout de le réinstaller dans une dynamique de création ». L’explication de cette censure tient au sujet du film, tellement sensible qu’il rend également difficile une diffusion à la télévision.

Tina Ouedraogo
Biba (Tina Ouedraogo) – (c) Ululato Distribution

Côte d’Ivoire en 2002. Un paysan veut vendre sa plantation. Bien qu’il soit burkinabé comme la majorité des villageois de la région, il a acquis cette terre il y a bien longtemps, mais un autre homme lui conteste ce droit au nom de l’ivoirité. Des rebelles tentent un coup d’Etat. Les exactions se multiplient, le pays sombre dans la guerre civile. Les habitants du village doivent tout abandonner et fuir. Des milliers de familles burkinabés prennent le chemin de l’exil pour essayer de rejoindre le Burkina Faso, que beaucoup ne connaissent même pas.
Le réalisateur s’appuie sur des faits réels, l’opération Bayiri (« mère patrie ») de rapatriement « volontaire » des Burkinabés qui a été mise en place en 2002, et sur les témoignages de réfugiés pour suivre leur exode jusqu’à un camp où ils tentent de survivre. Ce film choral s’articule autour de trois personnages principaux, la jeune femme Biba (Tina Ouedraogo), laquelle, tout au long de ce périple, recherche sa mère et se lie d’amitié avec Mouna (Aïda Kaboré) et Marie (Madina Traoré), deux autres femmes qui ont été violées comme elle, Zodo (le chanteur-compositeur Bil Aka Kora), à la fois chauffeur de taxi-brousse et « coupeur de route » qui rançonne les migrants et qui veut l’aider pour essayer de gagner son cœur, et « Opposant » (Abdoulaye Komboudri), le réfugié frondeur.

BAYIRI film de S.Pierre Yaméogo 2010
« Opposant » (Abdoulaye Komboudri) tient tête aux militaires – (c) Ululato Distribution

D’emblée, S. Pierre Yameogo trouve le ton juste, sans dramatisation excessive, pour traiter des souffrances des civils en temps de guerre, évoquer la situation des réfugiés, les massacres, le racket, les violences, notamment celles que subissent les femmes, dont ils sont les victimes, et les conditions d’existence dans les camps. Si le cinéaste prend clairement position, il se garde pourtant d’une approche trop manichéenne. Il n’épargne personne, pas plus les policiers, soldats ou rebelles ivoiriens que ces Burkinabés du Burkina Faso qui considèrent ces expatriés et migrants comme des étrangers. De même qu’il égratigne au passage l’hypocrisie d’une certaine aide humanitaire caricaturée par un représentant venu apporter la bonne parole occidentale en costume cravate. Long métrage de fiction tourné près de Ouagadougou, dans un camp abritant des sinistrés (qui ont été des figurants dans le film) et filmé en Betacam numérique, Bayiri s’apparente également à un documentaire télévisuel ce qui le rend plus poignant.

Bayiri, la patrie, extrait
Le camp de réfugiés – (c) Ululato Distribution

Le drame vécu par les Burkinabés de Côte d’Ivoire à partir de 2002 fait écho malheureusement à celui d’autres populations de régions d’Afrique, mais aussi d’autres parties du monde comme en attestent les données récentes du Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR) des Nations Unies à l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés, le 20 juin.
Bayiri, la patrie de S. Pierre Yaméogo (Burkina Faso – 2011/2017 – Drame – 1h30). Avec Tina Ouedraogo, Bil Aka Kora, Abdoulaye Komboudri, Aida Kabore.

La bande annonce de Bayiri (Ululato Films)
Un entretien avec S. Pierre Yaméogo

Philippe Descottes

 

Enregistrer

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s