Théâtre / La grenouille avait raison de James Thierrée

Drôle de titre, me direz-vous. Et vous aurez  raison. Mais, que voulez-vous, la grenouille a ses raisons que la raison ignore. Et qu’en dit son concepteur-metteur en scène, James Thierrée ?
La pièce se joue encore samedi 10 et dimanche 11 juin au TNN à Nice.

La grenouille avait raison. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Et ni les années qui passent, ni cette scène qui me hante joyeusement ne m’apprennent au fond pourquoi on fait ceci ou cela sur  ce grand bateau ivre que l’on appelle  théâ…  (ce mot a besoin de vacances). Pourquoi on accroche des fils aux cintres à jardin plutôt qu’à cour, pourquoi mon corps s’articule en général à l’envers du naturel, pourquoi ce qui est catégoriquement prévu rarement se réalise ?  Hein ? Et puis surtout pourquoi on imagine une histoire et on l’entreprend ? Je n’en sais rien.
Réfléchissez bien sur la dernière question et sa réponse. J’ai souvenance, dans des articles précédents, d’avoir réfléchi sur le fait que, devant le travail de certains comédiens et comédiennes, on peut « lire » leur « éducation  théâtrale ». En quelque sorte, « dis-moi qui t’as formé, je te dirai qui tu es. Dans le cas de James Thierrée,  on peut même dire que, tout petit il est tombé dedans et depuis les effets sont permanents.
Il est le petit-fils  de Chaplin, et baigne dans le monde du cirque dès l’âge de quatre ans en compagnie de ses parents : Victoria Chaplin et Jean-Baptiste Thierrée, créateurs du cirque Bonjour. Il participait aux spectacles Le Cirque imaginaire puis Le Cirque invisible en y présentant entre autres des numéros d’acrobaties au sol, de trapèze, de bicyclette acrobatique. Il y apprend aussi la danse et le violon, et s’initie à la magie et au mime.
Et devant « La grenouille avait raison », j’hume à pleines narines et avec délices les effluves du surréalisme, du cadavre exquis, du théâtre de l’absurde, de Perec, de Duchamp. La grenouille avait raison, c’est tout à la fois un jardin d’Eden et une auberge espagnole. Sauf qu’ici le propre repas que nous emmenons c’est nous-mêmes.  « Si l’acteur sur la scène s’avance masqué, c’est pour que mieux se démasque à lui-même, assis dans la salle, le spectateur » (Daniel Mesguich, « Estuaires »).
Si je devais définir en deux mots ce coup de poing je dirai : baroquisme insensé. L’opposition traditionnelle du baroquisme et de la stabilité perd sa force lorsque nous découvrons sous le déchaînement du Greco, de Grünewald et de tels Tintoret une puissance ordonnatrice parente de celle que cachent la Pourvoyeuse et la Lettre d’Amour… Malraux, Les Voix du silence, 1951, p. 580.
Pour vous en convaincre, regardez attentivement les illustrations de cet article : le terme « baroque » s’applique aussi bien à la scénographie qu’à l’attitude comportementale des « actants ». Le baroque  se caractérise par l’exagération du mouvement, la surcharge décorative, les effets dramatiques, la tension, l’exubérance, la grandeur et le contraste. Philippe Beaussant  voit le baroque comme « un monde où tous les contraires seraient harmonieusement possibles »
Je serai également tenté de dire que ce spectacle est à la croisée de la science-fiction et du fantastique. Science-fiction via l’héroic fantasy  — ces sortes de « flying saucers » avec le « navire amiral » et son escorte, que l’on croirait sortis des films d’anticipation US. Le fantastique avec l’idée du démiurge qui rode, medley du Docteur Mabuse et du savant Victor Frankenstein.
Quant aux « actants » ils n’ont pour mots que les paroles de leur corps, de leurs postures, et lorsqu’ils parlent, dans une scène d’anthologie, c’est en gromelot*, scène dans laquelle leur gestuelle est mille fois plus « parlante » que leur verbalisation.
Dans ce « nouveau monde » concocté par James Thierrée, s’y croise des envolées, des tableaux magiques, des mystères, des métamorphoses. L’artiste poursuit sa construction d’univers parallèles, puise dans toutes les disciplines, donne vie à des poèmes fantasmagoriques.
Ce spectacle a obtenu le Molière 2017 du metteur en scène d’un spectacle de théâtre public. Mais James est un cumulard : il en avait obtenu 3 en 2006 pour La Symphonie du hanneton. En fait, je ne dirai pas de James Thierrée qu’il a un Molière mais qu’il est un Molière : il a en commun avec le fils du tapissier du Roy d’avoir inventé un langage, et celui de Jean-Baptiste résidait, à l’instar de celui de James, par autre choses que des mots. Words, words, words
Je fais du théâtre pour ne pas avoir à expliquer ce qui remue à l’intérieur, plutôt  pour rôder autour. Donc rôdons si vous le voulez bien. Vivons ensemble, ici, quelques instants, des choses insensées qui ont peut-être du sens, à l’horizon du bout de notre nez. (James Thierrée)

Jacques Barbarin

La grenouille avait raison texte & mise en scène James Thierrée avec Sonia ‘SonYa’ Bel Hadj Brahim, Ofélie Crispin, Samuel Dutertre, Hervé Lassïnce, Thi Mai Nguyen, James Thierrée scénographie & musique originale James Thierrée

TNN,  04 93 13 19 00 samedi 10 à 20h, dimanche 11 à 15h

 

*Technique qui consiste à mettre des sons ou des syllabes les unes derrière les autres, le « gromelot » n’est compréhensible que par l’intonation et la gestuelle qui l’accompagnent

 

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