Semaine de la critique / Sicilian Ghost Story et Ava

Sicilian Ghost Story de Fabio Grassadonnia et Antonio Piazza est le film d’ouverture de la Semaine de la Critique

Deuxième film du duo sicilien qui avait obtenu le prix de la Semaine de la Critique avec Salvo en 2013, Sicilian Ghost Story s’avère beaucoup plus maîtrisé encore que leur première œuvre.

Film hybride, Sicilian Ghost Story croise l’histoire d’amour adolescente, pleine d’exaltation et de démesure et le film fantastique dans un onirisme trouble qui lui non plus ne connaît pas de limite. Fidèle en cela  aussi à cet âge de la vie où concession rime avec trahison. Mais c’est en même temps un film profondément ancré dans la Sicile d’aujourd’hui, avec sa charge de violence qui fait toujours froid dans le dos, même après des dizaines de films sur la mafia.

Luna et Giuseppe vont au collège ensemble . Ils ont à peine 14 ans et tout les oppose -notamment le milieu social- D’ailleurs, d’entrée de jeu, Luna a interdiction de fréquenter Giuseppe. En même temps, tout les rapproche, une même attitude anti-conformiste, une même sensibilité à la nature, un même désir de découverte.

Les éléments, l’eau, le vent, le ciel,  comme les animaux ,cheval, chien, belette, papillon, ou encore chouette sont très présents dans le film. Ils portent cette dimension proto-historisque, voire mythologique qui nous oblige à mettre un peu entre parenthèses notre incorrigible tendance à l’hégémonie. Pour les deux jeunes protagonistes du film à peine sortis de l’enfance, cette proximité est encore une évidence.

Et comme toute jeune fille de 14 ans, Luna a une meilleure amie, Loredana, avec qui elle partage tous ses secrets, ce qui nous vaut de très belles scènes de langage codé à la lampe de poche dans la nuit du village.

Les deux réalisateurs s’entendent à merveille pour enchaîner les atmosphères : les deux jeunes dans la forêt, les parents de Luna – le père complice, la mère sévère-, l’école, etc… Les plans sont très construits, la lumière très travaillée, notamment dans les scènes d’intérieur souvent dans la pénombre et les mouvements de caméra contribuent à révéler peu à peu l’environnement avec ce qu’il faut de lenteur pour créer une tension qui se tient sur le fil du rasoir jusqu’à virer soudain à l’angoisse.

De ce point de vue -là, Grassadonia et Piazza savent incroyablement tirer parti des escaliers dont la principale fonction semble être, avant tout, de créer du suspense.

Le montage mérite aussi toute notre attention, tant les moments de rêves ou d’hallucinations s’imbriquent dans le réel au point de nous faire parfois douter.

Car si les enfants rêvent, le réel des adultes ressemble plutôt à un cauchemar éveillé. Giuseppe, fils de « repenti », doit payer pour son père et tout ce qui est a trait à  son enlèvement comme à sa réclusion est empreint de cet abrutissement cruel qui caractérise les exécutants des pires desseins.

Giuseppe a disparu et Luna ne veut pas lâcher. Au-delà du raisonnable car  « le cœur a ses raisons que la raison ignore ». Le film gagne en tension à chaque nouvelle scène. Il se nourrit de ce balancement entre imaginaire le plus débridé et retour au réel le plus terre à terre, avec des ellipses qui révèlent une grande maîtrise du hors-champ.

La bande-son est extrêmement puissante, des bruits de la nature à la musique rock que Luna écoute à fond dans sa chambre, le film est habité par cette dimension sonore, conçue elle aussi pour rajouter un cran à la tension ambiante.

Et lorsqu’il nous semble être de plein pied dans la tragédie antique où seule la mort détient les clefs du destin, par un revirement auquel nous n’osions plus croire,  les réalisateurs font le choix de l’espoir. Ce qui nous vaut une très belle scène sur la plage, juste au-dessous des ruines de Sélinunte, dans une lumière dorée qui avait complètement disparu du film. Et un dernier plan sur le visage de Luna qui réapprend peu à peu à sourire et nous fait ainsi le plus beau des cadeaux.

Encore un mot sur les tout jeunes acteurs qui sont tout simplement formidables de justesse d’un bout à l’autre du film.

Avec ce deuxième long-métrage, Fabio Grassadonia et Antonio Piazza signent ainsi une œuvre d’une grande maturité cinématographique,  à la fois un cri d’épouvante et un chant d’amour à leur terre meurtrie.

AVA de Léa Mysius. Les premiers films sont souvent des films qui parlent de l’enfance et surtout de ce passage incertain qui conduit vers l’âge adulte. Sans doute cette période est-elle encore très présente dans l’esprit des jeunes cinéastes qui ont besoin de s’y colleter.

C’est encore le cas avec Ava premier long-métrage de Léa Mysius (co-scénariste par ailleurs des « Fantômes d’Ismaël » d’Arnaud Despléchin qui ont fait l’ouverture de la Sélection officielle).

Ava a 13 ans et connaît tous les affres de l’adolescence : peu d’intérêt pour le monde des adultes qui ferait plutôt fuir, éveil des sens, désir et peur de se trouver, besoin de s’affirmer… Noée Abita, dont c’est le premier rôle à l’écran, habite le film avec une intensité véritablement magnétique. Elle est présente dans presque tous les plans et porte littéralement le film sur ses épaules. Elle irradie d’obscurité comme ses cheveux et son regard.

Dès le début du film on apprend qu’elle va bientôt perdre la vue. La sortie de l’enfance se double donc d’une entrée dans les ténèbres. C’est une belle idée, d’autant qu’en toile de fond passe une police montée, uniformes noirs sur chevaux noirs, qui annonce nous dit un autre personnage la fin prochaine de la civilisation… Le film aurait sans doute gagner à tresser plus étroitement cette dimension politique à l’intrigue du film, mais l’intention est là et bien là.
Comme une métaphore triste de la vie d’une femme, Ava se situe entre l’inconscience de sa sœur bébé et sa mère qui visiblement navigue à vue sans trop de repères.
Mais le film n’est pas triste. Il est traversé d’une belle énergie, à l’image de la vitalité d’Ava, éperonnée par ce cercle de lumière qui se réduit au fur et à mesure autour d’elle. Ava s’entraîne à s’orienter les yeux bandés, sur un parapet ou dans les vagues, comme autant de jeux avec la mort aussi violents que ses cauchemars. Elle s’oppose à sa mère et suivant son désir se retrouve automatiquement hors la loi. C’est ainsi qu’elle vole le chien de Juan, le jeune Gitan dont la loi ne correspond pas à celle de la police montée.

Le chien devient Lupo, comme un retour aux origines, à la vie sauvage. Il est noir de geai comme la chevelure et les yeux de Juan.  On le voit, dans le film, le noir est chargé de sens très différents en fonction des circonstances et des personnages. C’est une couleur qui n’en est pas une, elle peut faire peur, elle attire, elle brille de sa profondeur même. C’est aussi le contre-point de l’été et des vacances, de la plage et du soleil qui constituent la toile de fond du film.

Le film repose en grande partie sur ces oppositions et sait tirer parti des contrastes qui nous valent de belles images surtout en extérieur.

C’est là que le film va atteindre son point culminant, dans une liberté de ton qui fait écho à la liberté des deux jeunes redevenus sauvages sur leur bout de plage où ils détroussent les vacanciers. Comme un clin d’œil au western ou au film de gangsters revisités par la nouvelle vague. On pense à Luc Moullet par exemple, et ce n’est pas rien. Les images de Juan, Ava et Lupo, à trois sur leur moto jaune citron, le chien noir entre les deux sont à la fois cocasses et visuellement très efficaces.

La dernière partie, avec le mariage gitan n’aura pas la même fougue. Ce mariage est trop sage, le rythme tombe et le scénario patine avant de se décider pour un fragile happy end, avec tout de même de beaux plans dans la nuit et le tout dernier sur le visage d’Ava qui tient son voile de mariée sur les genoux.

Ava s’avère ainsi un premier film ambitieux qui montre déjà une belle maîtrise, même s’il ne tient pas toutes ses promesses. Le seul gros bémol vient de la bande-son, visiblement très travaillée, mais qui surligne inutilement l’action que ce soit dans la musique instrumentale, avec une surenchère au violoncelle grinçant ou dans le choix des chansons : « She is not  a child anymore » – on avait compris ou « Bisogna morire »  de même.

C’est très dommage, car le film possède un souffle certain et Léa Mysius un bel appétit de cinéma. Nous attendrons avec impatience son deuxième film.

 

Josiane Scoleri

 

 

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