Quartiers / Nice, un été 1944 : l’avion-fantôme

De septembre 1943 à fin août 1944 les troupes allemandes occupent Nice. À partir de juillet 1944, il est établi que les alliés ne vont pas se contenter du seul front de Normandie mais vont en ouvrir un deuxième à partir des côtes de la Provence pour prendre la Wermarcht en tenaille.

 

À Nice, en cet été 1944, l’occupant particulièrement vigilant et sur le qui-vive impose à la population des mesures restrictives sévères. Le couvre-feu est instauré de 20h à 6h du matin et des patrouilles nocturnes se chargent de faire respecter la Défense Passive, souvent sans ménagement d’ailleurs. Les fenêtres des habitations doivent être systématiquement occultées et ne pas laisser passer la moindre fuite de lumière qui aurait pu faciliter la tâche des bombardiers alliés.

Eclats sur la façade de la gare des Chemins de fer de Provence

Pour mieux contrôler l’application de cette mesure, les Allemands vont utiliser de nuit un petit avion dont la mission était de survoler la ville et repérer les immeubles aux  fenêtres mal fermées. Entre fin juin et août 1944, il s’envolait presque chaque soir de l’aérodrome de la Californie, peu après 20h, et survolait l’agglomération niçoise et ses alentours.
L’appareil emportait de petites bombes manuelles qu’il larguait au besoin sur les maisons prises en défaut après, dans un premier temps, avoir lancé des fusées éclairantes en guise d’avertissement. À Nice, le quartier de la Gare du Sud (C.P.) a ainsi été visé plusieurs fois (7 blessés) et la façade du bâtiment voyageur en porte encore de nos jours les stigmates sous forme d’éclats. Il a aussi sévi sur le quartier voisin Miollis-Clément-Roassal (9 morts, 3 blessés), au quartier Saint-Philippe (1 mort, 5 blessés), au Parc Impérial et, curieusement, jusqu’au cimetière du Château mais il ratissait large car à l’extérieur de la cité les gens prenaient moins de précautions!Là, ses projectiles ont endommagé le monument funéraire de la famille de Lenval ainsi que des tombes situées à proximité. On en voit encore les traces tangibles aujourd’hui (renseignements fournis par Mr Max Vial, gardien-chef du cimetière). C’est sans doute le même aéronef qui, dans la nuit du 5 août 1944 endommagea l’église anglicane St Michael à Beaulieu-sur-Mer.

Nice 1944 – Square devant la gare du Sud

Cet avion dont personne ne savait au juste d’où il venait était la hantise des niçois, réveillés en pleine nuit par ses passages en rase-mottes et par les explosions de ses bombes. Les gens, déjà assez traumatisés par les problèmes quotidiens dus à l’occupation fantasmaient sur le sujet et on parla vite alors d’«avion-fantôme» pour désigner cet étrange visiteur nocturne d’origine inconnue !

En fait, il n’était pas anglais ou américain mais bel et bien allemand, la preuve c’est que les unités de «Flakartillerie» (DCA) qui était positionnées sur l’ancienne batterie du cimetière russe (Caucade), à Magnan, à Gairaut, à Saint-Antoine ne sont jamais intervenues contre lui alors qu’elles entraient furieusement en action chaque jour vers midi lors des raids des bombardiers alliés sur le pont du Var.
Ce «mystérieux» appareil était sans doute un Fieseler-Storch (*), un petit monomoteur d’observation très utilisé par les Allemands sur les champs de bataille d’Europe et d’Afrique du nord, et, selon certaines sources, piloté pour la circonstance en cet été 1944 par un pilote italien fasciste(?). L’appareil volait tous feux éteints au cours de son périple nocturne qui pouvait durer deux heures. Le but évident était de mettre la population sous pression de manière à la décourager de toute tentative d’insurrection.

Monument funéraire endommagé de la famille Lenval au Cimetière du Château

Certains témoins encore vivants, et habitant à l’époque dans le secteur des actuels hôpitaux de l’Archet I et II se souviennent encore avoir entendu cet appareil décoller à la tombée de la nuit. Un autre témoignage provenant d’un autre niçois, Mr Ballestri qui avait 16 ans en 1944 et qui habitait avec ses parents dans le quartier de la Gare du Sud confirme la réalité de l’existence de cet avion qui, plusieurs fois en cet été 44 est venu nuitamment survoler les immeubles et y lâcher ses bombes, sans que la DCA allemande intervienne.

Des hypothèses fantaisistes comme quoi ce rôdeur nocturne venait de la région de Cuneo, de San-Remo ou même…d’Algérie(!) ne tiennent pas techniquement la route. De même, le fait que les débris des bombes retrouvés étaient d’origine anglaise ne prouve rien. Il s’agissait sans doute de matériels de récupération ramassés sur les champs de bataille divers et réemployés pour la circonstance.

Non, l’avion-fantôme ne fut pas «un mythe urbain né dans la confusion des derniers jours de la guerre» comme l’affirmait un journal local en 1961, il a bel et bien existé.

Yann Duvivier

(*): Fieseler-Storch: «Fieseler» était le nom du fabriquant de cet avion qui, étant pourvu d’un grand train d’atterissage était surnommé «Storch» (la Cigogne). Après la guerre il a été utilisé par l’armée de l’air française sous le nom de «Criquet».

 

 

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