Théâtre / Je crois en un seul Dieu

Décidément les œuvres fortes font florès au TNN : après Clytemnestr@pocalypse, L’envol des cigognes, Le dernier jour du jeûne, Candide,  voici un autre diamant : Je crois en un seul Dieu. Et  il s’agit aussi de l’accord parfait entre un auteur (Stefano Massini), un metteur en scène (Arnaud Meunier) et une comédienne (Rachida Brakni).
Stefano Massini, auteur et metteur en scène, a reçu à l’unanimité du jury, le prix italien le plus important de dramaturgie contemporaine, le Premio Pier Vittorio Tondelli dans le cadre du Premio Riccione 2005. En 2007, il crée la pièce Femme non- rééducable Mémorandum théâtral sur Anna Politkovskaïa , jouée dans tous les grands théâtres d’Europe dont le TNN, janvier 2016.
En 2012, il écrit Chapitres de la chute, Saga des Lehman Brothers. Cette pièce, repérée par le Comité de lecture du Théâtre du Rond-Point, est créée pour la première fois par Arnaud Meunier à La Comédie de Saint-Étienne en octobre 2013, présentée au TNN en février 2014. Depuis 2015, il dirige le Piccolo Teatro de Milan.
Arnaud Meunier est metteur en scène. En janvier 2011, il prend  la direction de La Comédie de St Etienne, Centre Dramatique National,  et de son École supérieure d’art dramatique. Il y développe un nouveau projet où la création et la transmission sont intimement liées.
Il commence une formation de comédien, puis fonde en 1997 la Compagnie de la Mauvaise Graine. Très vite repérée par la presse et les professionnels lors du Festival d’Avignon1998, sa compagnie est accueillie en résidence au Forum du Blanc-Mesnil en Seine-Saint-Denis et soutenue par le Théâtre Gérard Philippe (sous la direction de Stanislas Nordey). La compagnie y développe son travail de création sur des auteurs contemporains.
Rachida Brakni est une actrice et metteur en scène. En 1997, elle entre comme pensionnaire à la Comédie Française. Le grand public la découvre au cinéma grâce au film Chaos, de Coline Sereau , qui lui vaut en 2002 le César du meilleur espoir féminin. Un mois plus tard, elle obtient le Molière de la révélation féminine pour son rôle dans Ruy Blas, interprété à la Comédie-Française. Elle a choisi ensuite de quitter la Comédie-Française pour mener une carrière au théâtre et au cinéma.
De quoi s’agit-il dans « Je crois en un seul Dieu » ? Eden Golan, 50 ans, est professeur d’Histoire juive. Elle fait partie des milieux de la gauche israélienne. Shirin Akhras, 20 ans, palestinienne, est étudiante à l’Université de Gaza. Elle cherche à devenir une martyre d’Al-Qassam. Mina Wilkinson, 40 ans, est une militaire américaine. Elle fait partie des troupes qui prêtent main forte à l’armée israélienne dans les opérations anti-terroristes. Ces trois femmes racontent chacune les mois qui les séparent du 29 mars 2002. Leurs récits se croisent, se mêlent, s’entrechoquent, et tendent vers ce terrible acmé, un attentat dans un bar de Tel Aviv.
« Claire, tendue, rare, caractérisée par une haute efficacité d’expression, qui est à même de rendre aussi visuellement les tourments des personnages en immédiate férocité dramatique », voilà comment le jury du Premio Pier Vittorio Tondelli a considéré l’écriture de Stefano Massini.
Cette écriture est rigoureusement basée sur le fruit d’une documentation rigoureuse,  aussi bien dans Chapitres de la chute, Femme non rééducable et Je crois un seul Dieu. Mais ce n’est pas du théâtre documentaire qu’écrit Massini, c’est seulement en dépouillant les faits qu’il va pouvoir pénétrer dans l’arcane des situations. Quelque part, dans cette dernière pièce, se ressemble les parcours de l’israélienne et de la palestinienne : mêmes lieux de vie, mêmes interrogations, mais réponses différentes, et la croyance en un seul Dieu, en même temps le même mais différents. L’américaine a un statut différent à la fois par sa nationalité mais aussi sa position, sa « charte » : elle observe « activement », dirais-je. Au demeurant, lorsque Rachida Brakni se glisse dans les mots de Mina (je préfère ça à l’inepte « incarner ») elle se tient bras croisées, jambes écartées, en observateur.
Et la grande finesse du travail de la comédienne repose sur deux principes : son texte est dit presque comme une narration, un no man’s land entre l’élocution d’une lecture et un « jeu », quelque part comme une esquisse, un dessin préparatoire. Cela n’en a que plus de prégnance. Quant à son « passage » de l’israélienne à la palestinienne, il est si imperceptible, et à juste titre, qu’on a l’impression qu’il s’agit encore du même personnage. Ce n’est pratiquement qu’au bout d’un instant qu’on se dit « ah, mais non, ces mots ne peuvent être celui de personnage juste avant. »
Quant à la scénographie (Nicolas Marie), à la fois évidée et imposante, elle fonctionne comme à l’inverse d’une cage de Faraday*. Ce dépouillé, cet endroit improbable est justement le lieu de toutes les tensions, le lieu, à la fois réel est métaphorique d’où l’arc électrique va pouvoir se déchainer.  Le même Nicolas Marie signe une lumière venant du haut (de Dieu ?) qui se pigmente parfois de variations chromatiques, non pas en redondance absolue avec les situations, mais peut-être signifiant une colère venue d’en haut (Dies irae ?). Autre émerveillement : la création musicale de Patrick De Oliveira : une énigmatique partition venant d’en haut, ni contrepoint ni soulignement, mais comme un phénomène extérieur, en même temps une évidence.
Au total la somme (comme l’on parle d’une somme philosophique) de ces éléments forme l’une des mises en scène les plus fascinantes que j’ai vues récemment.

Jacques Barbarin

Je crois en un seul dieu, de Stefano Massini, mise en scène Arnaud Meunier, assistante mise en scène & dramaturgie Parelle Gervasoni, avec Rachida Brakni. Production La Comédie de St Etienne
Du 10 au 11 mai Amiens – Le safran 03 22 69 66 00
Du 18 au 19 mai Oyonnax – Centre Culturel Louis Aragon  04 74 81 96 80

*Une cage de Faraday est une enceinte utilisée pour protéger des nuisances électriques et subsidiairement électromagnétiques extérieures ou inversement empêcher un appareillage de polluer son environnement.

Illustrations : Photos de Sonia Barcet

 

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2 commentaires

  1. Cet article comporte une erreur de date : Rachida Brakni n’a pas pu entrer à la comédie française en 1977 car c’est son année de naissance lol D’après Wikipédia, elle y est entrée en 1997.

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