Cinéma / CESSEZ-LE-FEU d’Emmanuel Courcol.

La guerre de 1914-18 , l’enfer des tranchées et les séquelles. Peut-on se sortir du cauchemar ? . Deux frères survivants y sont confrontés : la fuite en Afrique de l’un , l’enfermement dans le mutisme de l’autre. Et une Nation blessée  , versant dans le déni  des « années  folles » . Un premier long métrage en forme de chronique sensible . Prometteur …

l’Affiche du film

Les tranchées, bombardements , les détonations qui n’en finissent pas et les victimes qui s’accumulent . Les copains que l’on voit se faire déchiqueter . Des plaintes et des cris . Dans le fracas, les odeurs et les nuages de fumées d’une cauchemar auquel tente d’échapper en hurlant et dans une course désespérée cet individu nu , ayant enlevé son uniforme de soldat qui en fait une cible . La première séquence du film est forte et fait mesurer la confrontation quotidienne à l’horreur des tranchées . Cut . On retrouve dans la chaleur écrasante de l’Afrique coloniale , où il s’en est allé pour oublier cet enfer dont il est revenu Georges           ( Romain Duris ) pour  tenter de s’y construire une autre vie . Une vie aventureuse au contact quotidien des populations des colonies, avec leurs traditions et rites ( la scène de l’initiation au rituel de la confrérie des Chasseurs de brousse ) . Fuite et dépaysement , l’aventure et la contemplation comme remèdes. Mais aussi , certains trafics et conflits entre tribus qui émaillent et compliquent parfois relations humaines et affaires. Cette autre violence à laquelle il est confronté qui réveille en lui les fantômes qui le hantent. Et qui va le faire à nouveau se retrouver, confronté avec la sienne propre  … comme une fatalité . Retour au pays, cinq années plus tard . C’est en fantôme que  semble  voir  revenir son frère Marcel ( Grégory Gadebois ) invalide de guerre et qui s’est muré dans le silence . Et cette  mère qu’il retrouve , vivant toujours dans l’espoir de voir revenir vivant ,  son troisième ,et plus jeune fils, porté disparu…

l’Afrique refuge pour George ( Romain Duris) et son compagnon Africain ( Wabinlé Nabié)

Le récit nous entraîne dans son sillage par son exposition des personnages et des traumatismes subis . Et les notations réalistes qui sont présentes dans le récit dont le cinéaste a dit s’être inspiré de son histoire familiale et des souvenirs de sa grand-mère entendus ,durant son enfance. Cette dernière «  évoquant Léonce le grand- père que je n’ai pas connu qui avait 20 ans en 1914 et s’est coltiné toutes les batailles jusqu’à celle des Balkans en 1919…il appartenait à la mythologie familiale » , dit-il . Photos , cartes postales reçues du front , uniforme et casque gardés , comme objets de souvenir . Les éléments sont restés vivaces qui ont servi de moteur au cinéaste pour restituer cette atmosphère de l’après-guerre et du traumatisme qui s’en est suivi . Un sujet que le cinéma Français a rarement abordé , et dont on se souvient que certains thèmes sont restés tabous ( la désertion et les fusillés pour l’exemple…) ayant conduit à la boucherie dont le haut commandement ne pouvait ignorer la violente issue, imposée aux hommes .Celle au cœur du film de Stanley Kubrick, Les Sentiers de la Gloire ( 1957) , qui évoquait un épisode de rébellion de soldats refusant de sortir des tranchées pour l’assaut « suicidaire » d’une colline occupée par les Allemands . Volontairement anti-militariste et dénonçant les comportements de la hiérarchie militaire , le film  fut interdit en France (sous la pression d’associations d’anciens combattants ) durant de longues années , et ne sera vu par le public Français …qu’en 1975, date de la levée de son interdiction . De la même manière le très beau film de Jacques Rouffio l’Horizon ( 1967 ) dont le scénario signé George Conchon évoquait , comme ici , le traumatisme des soldats revenus du front et des tranchées, suscita alors, une vive polémique lors de sa sortie …

le cauchemar de la guerre et des tranchées sans cesse présent …

On retrouve cette thématique dont on se doit de reconnaître à Emmanuel Courcol d’être parmi les rares cinéastes François à évoquer le sort des Poilus … qui vont  devoir , a leur  retour pour ceux rescapés du massacre , affronter le quotidien avec les séquelles des blessures qui perdurent ,  harcelés par les souvenirs des horreurs . Un quotidien rythmé ( où plutôt hanté …) par ce qu’ils ont vécu et dont personne ne peut mesurer l’ampleur du traumatisme qui les poursuit. Des séquelles psychologiques vécues différemment . Dans la fuite et l’aventure pour Georges qui y veut y trouver remède . Tandis que son frère Marcel s’est replié  ( enfermé) dans une forme mutisme protecteur duquel il refuse de sortir . Pour l’un comme pour l’autre , les séquelles qu’ils portent sont vécues, aussi , comme étant une sorte de sentiment de culpabilité d’avoir survécu . Un poids très lourd à porter , au point que par exemple Marcel , malgré ses leçons de langages des signes données par Hélène ( Céline Sallette ) pour lui permettre de communiquer , refusera de s’en servir pour répondre aux avances d’une possible union, avec jeune femme – Madeleine- qui l’aime et voudrait l’aider à retrouver un équilibre . Et puis , il y a aussi ce souvenir du petit  frère disparu qui ne cesse de hanter , leur mère et dont l’espoir lui permet de continuer à vivre malgré la douleur de la longue attente . Tout cela,  s’entrechoque dans un montage qui inscrit son rythme en se laissant porter par les relations et les possibles qui s’y invitent tentant de  bousculer nos  soldats   . L’incompréhension qui nait et s’installe entre les deux frères sur leur  vécu respectif du traumatisme , dans laquelle deux femmes vont s’immiscer ,  cherchant à provoquer  la réaction  de nos blessés.   Deux superbes scènes de déclaration d’amour , symbolisées,  par des choix à faire bousculant certains principes et ( ou ) clichés, masculins…

Marcel ( Grégory Gadebois ),  le mutisme et  le refuge de la musique pour oublier…

Le regard du cinéaste se fait habilement scrutateur aussi , des traumatismes plus secrets . Ceux des femmes qui y sont également confrontées au travers de leur vécu , permettant de mettre en lumière les réactions et le ressenti, au delà de celui de la mère,  de deux femmes aux personnalités reflétant des univers différents . L’une , Hélène dont le vécu d’infirmière et de femme  dont  le mari est revenu fou du front, et le  rejet radical par celle-ci  du traumatisme de la tragédie vécue ,  qui se mue en  une rage de vivre salutaire de femme libre et moderne . Tandis que Madeleine ( Julie-Marie Parmentier ) plus sagement traditionnelle , manifeste son dévouement féminin bienveillant cherchant a le concrétiser par un possible mariage comme point d’ancrage permettant de redonner goût à la vie , à Marcel . Les deux individualités féminines , avec leurs arguments en forme de preuves d’amour destinées à bousculer , serviront de guide au travail de reconstruction de nos deux soldats. Premier pas nécessaire, pour la réparation. D’autant que , et c’est l’autre aspect intéressant du film , le cinéaste brosse , en miroir , le portrait acerbe  d ‘une société de l’après-guerre qui veut à tout prix oublier se  réfugiant  dans le déni  et les dérives ,  tournant  le dos au cauchemar,…

Hélène ( Céline Sallette ) le choix de la vie …

Comme les scènes significatives s’en font l’écho . Ou l’on voit le déni , l’oubli et le rejet à l’ouvre . A l’image de celle à la sortie d’une soirée , où un jeune homme qui n’ a pas connu la guerre , agresse et humilie un ancien combattant  . Et ces autres , évoquant le pays  qui a dû se relever de ses ruines , et  a vu   se greffer dans les chantiers de reconstruction des villages et villes détruits, des profiteurs sans scrupules . Ces derniers abusant de la « manne » des différents chantiers de réhabilitation , pour s’enrichir dans les multiples trafics possibles ( de récupérations de métaux par exemple…) et accumuler de substantielles fortunes . De la même manière que les scènes faisant référence à ces « années folles » ainsi nommées qui ont succédé à la guerre , se font emblématiques . Soirées  d’ivresse -défouloir  , en même temps qu’elles se font le reflet, au delà de l’insouciance , de «  l’étalage obscène de l’argent des profiteurs ( …) et du luxe insolent des planqués » . Comme le relève Emmanuel Courcol qui l’illustre dans la très belle séquence où George se retrouve dans une de ces soirées « dont le décor ironiquement planté dans une Afrique de pacotille » voulu par le cinéaste , lui renvoie , le dégoût d’un étalage indécent , humiliant . Un éclairage qui devrait sans doute , lui ouvrir la possibilité   de reléguer définitivement ( ?) , ses cauchemars dans l’oubli.
Un mise en scène attentive aux personnages , l’ancrage réaliste voulu, et des comédiens à l’unisson, apportent la dimension nécessaire au traumatisme de la tragédie vécue…

(Etienne Ballérini)

CESSEZ-LE-FEU d’Emmanuel Courcol- 2017- Durée : 1h 43 –
Avec Céline Sallette , Romain Duris ; Grégory Gadebois, Julie- Marie Parmentier, Yvon Martin , Wabinlé Nabié, Thierry Bosc…

Lien:  Cessez-le-feu   d’Emmanuel Courcol  ( Bande-annonce du film )

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