Théâtre / Au service de Bond…Edward Bond

Le théâtre Antibea à Antibes, c’est comme un nid d’oiseau. Tous les ans au moment de l’éclosion, on se pose la question : sera-t-il gris taché de blanc, marron teinté de vert ce bébé volatil?Quelle surprise sera au rendez vous ? C’est un peu çà dans ce lieu culturel où le public fidèle attend de son directeur artistique, Dominique Czapski, la couleur de la programmation. Bien sûr, le spectateur sait qu’il proposera du classique, Molière, Racine, des pièces de ses auteurs préférés, Tchekhov ou Visniec mais il sait aussi qu’Il y aura une œuvre encore plus forte, non pas dans un souci de provocation mais pour essayer de faire comprendre qu’un texte, au théâtre traverse le temps en restant souvent d’actualité. L’éclosion 2017 est le 3ème chapitre d’une œuvre d’ Edward Bond, Grande Paix.

Dans les Pièces de Guerre du britannique Edward Bond, Dominique Czapski avait mis en scène les chapitres 1 et 2, Rouge, Noir et Ignorant et la Furie des Nantis en 2013 et 2014. Des textes forts qui ont marqué le public « Vous qui vivez en des temps barbares sous l’autorité de ceux qui ont le rouge sur les mains, le noir dans le cœur et l’ignorance dans l’esprit » ou encore « la démocratie n’est pas le droit de vote mais la liberté de savoir… ». On comprend que le chapitre 3 Grande Paix que présente Antibea sera aussi prenant comme l’explique Dominique Czapski.

(Photo Catherine Grand Pax)

Dominique Czapski : Je crois que dans toute son œuvre, il montre ce qu’on a commis, nous, êtres humains, l’horreur, maintenant, on est capable de suicider la terre. Il y a des combats nucléaires partout et les Pièces de Guerre sont un triptyque écrit en 1984 au moment où Ronald Reagan déclare la guerre des Étoiles, le mur de Berlin n’est pas encore tombé, on est à l’époque de Brejnev, encore la guerre froide, il y a des missiles partout, derrière le rideau de fer et, en Europe avec l’OTAN, il y a, je crois mille missiles qui se font face…ce sont des puissances qui, par rapport à Hiroshima sont totales et là, il a une inspiration…à ce moment là, il travaille en Italie à l’université de Palerme et, il fait un exercice avec des étudiants autour du fait que les soldats reçoivent un ordre puisqu’on est dans une période nucléaire, il n’y a plus assez à manger, on donne l’ordre aux soldats de tuer un enfant de sa propre rue et, dans cette improvisation qu’on a appelé le syndrome de Palerme, tous les étudiants et étudiantes choisissent de ne pas tuer l’enfant du voisin ou de la voisine mais choisissent de tuer leur petite sœur ou leur petit frère dans l’improvisation, donc çà l’a inspiré dans le fait, construction, déconstruction… l’homme, après la période nucléaire, réapprend à manger, à aimer, à travailler, réapprend à apprendre… il y a eu la bombe qui a explosé et il y a des nantis qui se retrouvent avec des millions de boîtes de conserve, c’est à dire qu’ils n’ont plus besoin de travailler, ils n’ont plus besoin de chercher à manger, ils ont tout mais, il va y avoir un grain de sable… un étranger arrive, il est inconnu de tout le monde… il y a un mort, puis deux morts, puis trois morts, donc on l’accuse d’infester tout le monde et les nantis deviennent fous parce qu’ils possèdent tout, ils n’ont plus besoin de se battre et ils s’autodétruisent …dans cette 3ème partie, c’est l’enfant mort, la mère perd ses deux enfants parce qu’elle perd son fils qui a tué l’enfant… pourquoi il meurt le fils, il a accompli l’acte de tuer son petit frère, le lendemain, il se retrouve à la caserne, il y a un paquet de cigarette par terre, son caporal lui donne l’ordre de ramasser le paquet mais il refuse et ils vont le tuer parce qu’il y a un acte de subordination…

(Photo Catherine Grande Paix)

Dans la seconde partie de ce chapitre,après l’entracte on est17 ans après, c’est la mère qui est devenue sauvage, qui erre dans le désert et qui fait des rencontres, elle rencontre par exemple une jeune fille qui est prête à accoucher, elle l’aide à accoucher, la fille a 17 ans, donc elle n’a pas connu l’avant bombe, elle ne sait pas ce qu’il faut faire pour accoucher… la fille meurt en couches et la mère laisse tomber l’enfant, elle se ballade avec son enfant mais c’est un baluchon, son enfant mort qui est un torchon… elle rencontre des soldats qui déchirent le baluchon et ensuite, il y a des nantis qui recréent cette société, qui lui disent, venez madame, on a réinventé l’électricité, vous allez pouvoir manger du pain mais la consistance du pain n’est plus convenable, elle ne peut plus manger du pain, les nantis essaient de la faire revenir dans la société, elle va refuser et elle va mourir dans le désert…C’est un résumé très très rapide parce que la pièce dure 3 heures, j’ai fait des coupures avec beaucoup de chagrin, pour moi Bond est un auteur majeur parce qu’il parle de quelque chose qui pourrait arriver.

JP Lamouroux : Avec ce qui se passe en ce moment avec,par exemple la Corée du Nord on pourrait refaire une pièce de ce style, qu’en pensez vous ?
Dominique Czapski :
Pour la première fois de ma vie, je pense que l’homme peut disparaître de la planète, avant pour moi, il était suffisamment intelligent pour partir ailleurs mais là, avec tout ce qui se passe au niveau de l’écologie, le réchauffement de la planète, un truc très grave, le nucléaire, on met des déchets partout qui peuvent durer 100000 ans mais quel bunker peut résister aux tremblements de terre et on est en train de salir notre mère nourricière, le politique ne répond plus à çà mais je suis convaincu que le politique, quand j’avais 20 ans, c’est à dire en 1974, il avait encore le pouvoir et la puissance , maintenant dans le capitalisme sauvage, il y a le pouvoir mais il n’y a plus la puissance parce qu’il reçoit les ordres du grand capital, c’est un peu le message d’ Edward Bond.

JP L : A force de choisir quelques auteurs qui marquent un théâtre contemporain, n’avez vous pas envie d’écrire une pièce de tout çà ?
Dominique Czapski :
Je suis en train de préparer des documents pour les mettre sur le papier, ça fait déjà 5, 6 ans que j’y suis mais je suis meilleur à l’oral qu’à l’écrit…j’ai quand même une petite mission avec mon théâtre Antibea pour essayer de donner une vision du monde même si, parfois elle est déformée. Quoi qu’il arrive, les grands auteurs de Sophocle à Bond, ce sont des gens qui sont en harmonie avec leur époque et donc, nous on s’adresse à un public de 2017 même si on monte du Shakespeare, du Molière ou Tartempion… pour le moment je finalise quelque chose,après on verra !

JP L : Avant chaque spectacle, vous aimez avoir quelques phrases pour évoquer la force d’un texte au théâtre, celui qui peut réveiller notre mémoire, provoquer une interrogation dans notre quotidien, quels seront ces quelques mots pour Grande Paix ?
Dominique Czapski :
Ce qui me vient tout de suite dans Bond, c’est l’injustice quand elle se voit, c’est une catastrophe mais l’injustice quand elle ne se voit pas c’est un désastre, je crois que c’est un bon résumé de toute l’œuvre d’Édouard Bond.

Attention spectateurs, dormez bien la nuit précédente, la pièce dure 3heures avec quand même un entracte et comme je vous le disais au début Czapski a ses chouchous, pourrait on dire. Il y aura en cette fin mars avant Grande Paix, du Matei Visniec, ce sera Mais Maman, sa première pièce créé en Roumanie après la chute de la dictature. Je vous le disais, avec ce Monsieur du théâtre on est toujours dans l’histoire de l’histoire.

Jean Pierre Lamouroux

Grande Paix- du 31 mars au 9 avril

Tél : 04 93 34 24 30

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