Cinéma / LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE de Kiyoshi Kurosawa.

Pour  son premier film tourné en France, le cinéaste Japonais nous propose une nouvelle histoire de fantômes . Thématique qui lui est chère, distillée ici , au cœur d’un vieux manoir où le mystère et l’étrange règnent autour d’un photographe en quête d’absolu , utilisant les premiers appareils de reproduction de l’image …

l’Affiche du Film;

D’entrée, avec sa mise en scène toute en mouvements et en douceur, le mystère s’installe dans cette vieille maison de banlieue, où se rend Jean ( Tahar Rahim ) jeune homme en quête d’emploi. Jean est passionné de photographie et a postulé à une annonce demandant un assistant -photographe. Une première surprise l’attend : il a été le seul retenu répondant aux critères , mais on le fait patienter  longuement dans le hall pour être reçu par Stéphane ( Olivier Gourmet ) ancien photographe de mode . Ce dernier y vit dans le manoir avec sa fille qu’il retient près de lui et qui est devenue son modèle . La séquence d’attente de Jean est un modèle de mise en scène tout en suggestion sur le mystère qui se dégage de cette propriété , où déjà , le chemin pour y accéder fait traverser une zone fantomatique en pleine restructuration immobilière . Mais c’est surtout dans  l’attente de Jean dans le hall qu’elle inscrit ,insensiblement  le mystère.  Jean assis et en attente , un lent travelling avant, qui , arrivé en plan rapproché sur lui , inscrit un mouvement de décalage  latéral vers la gauche faisant découvrir une porte qui s’entr’ouvre. Comme une sorte d’appel au visiteur à y entrer et Jean qui se laisse tenter pour découvrir un décor de cuisine . Puis, un subtil jeu de lumière et un petit frémissement de bruit comme celui d’une présence et la porte en train de se refermer, l’invitant à sortir . Suivi par le mouvement de caméra qui s’élève alors vers un escalier , montrant , entr’aperçue par Jean , une silhouette de femme vêtue en noir qui monte vers l’étage et disparaît. Jean se  rassoit ,  et on vient le chercher pour rencontrer Stéphane qui après deux questions anodines, lui dit qu’il sera désormais son assistant… et l’invite  à l’aider  pour installer  le matériel pour la prochaine séance de pose.

Jean ( Tahar Rahim ) découvre le studio de pose .

Et puis , cet atelier de photographie d’un autre temps  qu’il découvre  dont Stéphane emploie la technique pionnière des daguerréotypes ,  qui vient  accentuer le mystère  par  son  agencement et son fonctionnement. Technique inventée dans les années 1830 qui permettait d’immortaliser sur une plaque de verre , après de très longues poses immobiles, les sujets. Si la qualité de la photo et sa lumière froide des détails  sur les sujets et  modèles était exceptionnelle, les séances de pose exigeaient une sorte de soumission des modèles  , que d’aucuns  considéraient comme des  tortures «  pour être ainsi immortalisés il leur fallait sacrifier un peu en échange » , explique le cinéaste . Les sujets immobilisés et attachés se retrouvaient dans une situation de soumission et de dépendance qui par le sens que prenaient les images , pour le cinéaste fait écho, à la thématique qui lui était chère . « j’ai eu l’intuition que cet étrange procédé pourrait s’accorder avec le thème du fantôme que j’ai traité souvent. j’ai fait apparaître des fantômes dans mes films pour élargir mon champ d’expression, aussi bien sur le plan visuel que narratif (…) jusqu’à présent les revenants que j’ai mis en scène ont toujours pris la forme de fantômes ivres de vengeance (…) Or, cette fois-ci , par l’intermédiaire du Daguerréotype , j’ai compris que l’apparition d’un fantôme ne devait pas forcément être fondée sur la relation traditionnelle: tuer / être tué , et qu’il était tout à fait possible de l’envisager dans le termes :photographier / être photographié. Qu’il pouvait exister une histoire de fantôme qui ne soit pas un simple récit de vengeance , explique -t-il …

Les Longues séances de pose – Marie ( Constance Roussseau) et Jean ( Tahar Rahim ).

En introduisant , par le biais de la variante ( « tuer ou être tué / photographier ou être photographié » ) , la nuance d’approche qui ferait du sujet photographié , un fantôme vivant, entre la vie et la mort . Celui que deviendra Marie ( Constance Rousseau , superbe ) sous la férule d’un père en quête d’absolu ,  sacrifiée ( prisonnière ) à son désir de réaliser le daguerréotype unique et parfait , n’hésitant pas à mettre la santé  de sa  fille en danger. Comme l’illustre la séquence où elle s’évanouit après y avoir été soumise , pendant plus d’une heure . Et jean , amoureux de Marie, qui assiste impuissant aux événements , puis tente de s’impliquer pour la délivrer de l’emprise . Et , en miroir , les événements extérieurs du projet de la zone qui se construit et visent  la maison de Stéphane . Les événements qui se précipitent , tandis que le fantôme de Denise ( Valérie Sibilia) la femme de Stéphane morte mystérieusement qui vient, elle en fantôme   vengeur, le hanter de plus en plus   fréquemment , pour le  culpabiliser  . Dans  Le secret de la Chambre  Noire, la réalité et le surnaturel , la vie et la mort se juxtaposent, s’interfèrent  en cauchemar ..

Jean ( Tahar Rahim ) et Marie ( Constance Rousseau ) liés pour tenter d’échapper à l’emprise

Kiyoshi Kurosawa a en effet eu recours à plusieurs reprises dans son oeuvre à la thématique du fantôme ( Séance, Réal, Loft …) comme représentation de la mort , et de la «  relation » ou « inter-action  » possible avec les vivants . Une thématique très présente dans la littérature et le cinéma Japonais , mais dont il « peaufine » de film en film l’approche qui l’amène à  s’écarter  du regard ( réducteur?) qui s’y attache . Celui de la tradition des romans de fantômes japonais ( Kwaidan ) ivres de vengeance , que l’on retrouve aussi chez Shakespeare et dans les films de genre d’épouvante et fantastiques ( de Terrence Fisher , Tobe Hooper , John Carpenter ou George Romero ) des années 1970 dont le cinéaste a été un admirateur . Ainsi dans le cadre d’une « inter-action possible avec les vivants », dans Kairo        ( 2001) il explore l’idée des « fantômes encore en vie » qu’il prolonge dans , Vers l’autre rive   ( 2015 ) où un pêcheur disparu en mer mangé par les crabes,  vient annoncer à sa femme que désormais il parcourt le Japon avec les vivants et d’autres personnes « comme lui » et lui propose de l’accompagner  et de découvrir le pays , avec lui !. Ici , dans ce lieu habité par les vivants et la mort , on finit par se demander si les codes du genre appelés en miroir ne finissent pas …d’ en être, le double reflet. De la même manière qu’à l’extérieur la spéculation immobilière qui veut raser les vestiges anciens , n’en finit pas de s’y cogner… D’ailleurs ce sont tous les «  signes » d’une forme de conflit qui fait la richesse de la mise en scène impressionniste du cinéaste,  pointant l’étrangeté des lieux (  extérieurs, intérieurs )  ou s’insinuent les dérèglements …

séance de pose  en extérieurs . A droite , Stéphane ( Oilvier Gourmet ) très attentif , à ses côtés ( Mathieu Amalric )

La lumière froide des photos qui fait penser la froideur de la mort , de la même manière que l’évoque l’immobilité de la pose . Présence invisible, un souffle qui fait frisonner les rideaux , des lumière dont l’intensité s’emballe ou s’atténue , des portes qui s’ouvrent , d’autres qui grincent et les escaliers qui craquent, le noir et la lumière qui jouent à cache -cache, des silhouettes invisibles qui se promènent (produit de l’imagination?) …et puis ces mouvements imperceptibles de camera qui semblent traquer l’inconnu ou se dérégler par un cadrage inattendu , des bruits qui font sursauter et d’autres quasi imperceptibles qui en deviennent oppressants . Une partition musicale ( de Grégoire Hertzel) qui accompagne , caresse ,ou qui est utilisée en contrepoint… entretient le mystère . Shokuzaï ou celles qui voulaient se souvenir et celles qui voulaient oublier (2012) ) le titre d’un des films du cinéaste sans doute le plus révélateur de ce « va et vient » qui est au cœur de son œuvre , entre le monde des fantômes et celui des vivants. Au cœur de  Le secret de la chambre  noire , s’inscrit  la tragédie qui s’y joue et cette passion romantique entre Jean et Marie , fantômes vivants dans un manoir ( monde ) qui s’écroule..

Photo de tournage : Kiyoshi Kurosawa ( bras  droit tendu) , face à Tahar Rahim

S’il nous invite à le suivre dans les méandres où chacun peut se laisser emporter dans ces  espaces ou les interférences de deux mondes se renvoient leurs questionnements . Kiyoshi Kurosawa en fait aussi, comme il l’explique dans le dossier de presse «  une métaphore du cinéma lui-même . Au Japon il m’arrive souvent de penser que le cinéma est à l’agonie ( …) il se dirige vers une fin tragique et il ne pourra plus devenir ce qu’il était à l’origine   ( …) et je crois que si plusieurs imprévus se succèdent ça arrivera plus vite que prévu . Mais heureusement , contrairement aux autres arts – la littérature , la peinture, le théâtre – il est encore jeune  ( …) le cinéma peut mourir , mais il peut encore espérer quelque chose .C’est dans ce but qu’aujourd’hui, je veux utiliser le cinéma pour fixer le plus possible , de modestes portraits qui , je l’espère , dureront pour l’éternité » . A un peu plus de 60 ans le cinéaste Japonais ,  entend construire  via  son cinéma , le lien du fantôme -souvenir , avec les générations futures . Et c’est ce qui rend son film doublement passionnant car  il est aussi un des plus personnels …

(Etienne Ballérini)

LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE de Kiyoshi Kurosawa – 216- Durée 2h 10 –
Avec : Tagar Rahim , Constance Rousseau , Oliveir Gourmet , Mathieu Almalric , Malick Zidi, Valérie Sibilia …

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s