Je me souviens… de Raymond Kopa

Une légende du football vient de s’éteindre. Depuis des mois Raymond Kopa luttait contre la maladie. Il est décédé vendredi à l’âge de 85 ans.

Je me souviens que Raymond Kopaszewski est né le 13 octobre 1931 à Noeux-les-Mines (Pas-de-Calais) dans une famille d’immigrés polonais. A 13 ans, il descend au fond de la mine comme galibot, il remplit et fait remonter les berlines. A la suite d’un accident, il perd deux phalanges du pouce et de l’index. Il est affecté à un poste en surface. Mais le football va lui offrir une porte de sortie et une autre vie…

Je me souviens que dans les années 1950 et 1960 la télévision était balbutiante et les retransmissions sportives n’étaient pas monnaie courante, notamment en France

Je me souviens qu’à cette époque, il n’y avait pc, ni internet, ni tablette, ni smartphone, encore moins facebook, twitter, snapchat, periscope, instagram et colégram. Mais si aujourd’hui plusieurs générations doivent se contenter, pour le voir jouer, de videos de qualité passable sur la Toile, tous les amateurs de football connaissent la carrière et le palmarès exceptionnels de Raymond Kopa.

Je me souviens qu’il a pratiqué le football très tôt, d’abord dans la rue puis en club, à l’US Noeux-Les-Mines, sous le nom de Kopa « parce que cela se retient mieux ». Les clubs de la région, comme Lille, Lens, Roubaix ou Valenciennes s’intéressent à lui, mais le trouvent trop petit (1,68m).

Je me souviens que c’est au SCO d’Angers qu’il signe son premier contrat professionnel en 1949, à 17 ans ½. Mais c’est au Stade de Reims où il signe en 1951, que sa carrière prend une autre dimension sous la direction de son entraîneur, Albert Batteux.

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J.Fontaine, R.Kopa, J.Vincent,R.Piantoni sous le maillot rémois – Crédit photo DR

Je me souviens que l’attaquant Raymond Kopa, avec son sens du dribble et sa vision du jeu, sera l’un des artisans du «football champagne » et du « jeu à la rémoise », court, technique et rapide, d’abord avec Léon Glovacki, Bram Appel et Francis Meano, puis avec Just Fontaine, Roger Piantoni,  Robert Jonquet, Jean Vincent.

Je me souviens qu’il a tapé dans l’œil des dirigeants du Real Madrid à l’occasion de deux matches. Il est étincelant lors d’un Espagne-France remporté par 2/1 par les Bleus le 17 mars 1955. Une prestation qui lui vaut le surnom de « Napoléon du football» de la part du journaliste anglais Desmond Hackett, du «Daily Express». Il l’est une nouvelle fois, malgré la défaite, lors de la finale de la première finale de Coupe d’Europe des Club Champions remportée le 13 juin 1956 par le Real devant le Stade de Reims 4 à 3.

Je me souviens que Raymond Kopa, en signant pour trois saisons au Real Madrid, a été l’un des premiers joueurs français professionnel à jouer à l’étranger. Un événement à une époque où le nombre de joueurs étrangers était limité à trois (jusqu’en 1995 date de l’arrêt Bosman). On avait alors parlé de trahison et de gros sous. « On nous comparait toujours à d’autres professions. Les gens disaient qu’on était surpayés. Et au Real, je gagnais encore plus d’argent qu’à Reims. Mais mon but était seulement de jouer dans la meilleure équipe du monde. Aujourd’hui, l’objectif de beaucoup de footballeurs est de gagner plus, ailleurs » (1), dira-t’il par la suite.

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Raymond Kopa, Alfredo Di Stefano, Ferenc Puskas du Real Madrid  – Crédit photo : DR

Je me souviens qu’en rejoignant les Merengues, il constituera avec l’Hispano-Argentin Alfredo Di Stefano et le Hongrois Ferenc Puskas une trio offensif exceptionnel.

Je me souviens que si Franco n’était pas un grand amateur de football, il a cependant compris que le Real Madrid, dont le président Santiago Bernabeu a combattu dans l’armée franquiste pendant la Guerre civile, contribuerait à une normalisation de la situation de l’Espagne à l’étranger et à en donner une image gagnante en Occident dans le contexte de la Guerre froide.

Je me souviens que Raymond Kopa a remporté trois fois la Coupe d’Europe des Clubs Champions avec le Real Madrid (1957, 1958, 1959), deux fois le titre de Champion d’Espagne (1957 et 1958), quatre fois le titre de Champion de France avec le Stade de Reims (1953, 1955, 1960, 1962), mais jamais la Coupe de France.

Je me souviens qu’il compte 45 sélections sous le maillot tricolore de 1952 à 1962, qu’il a inscrit 18 buts et qu’il a terminé 3e de la Coupe du Monde 1958 en Suède avec l’Equipe de France.

Je me souviens qu’à l’occasion de la Coupe du Monde de 1958 en Suède, si Just Fontaine a inscrit 13 buts (record actuel), Raymond Kopa a été élu Meilleur joueur du tournoi.

Je me souviens que Raymond Kopa a été le 1er footballeur français à recevoir le Ballon d’Or (1958), avant Michel Platini (1983,1984,1985), Jean-Pierre Papin (1991) et Zinedine Zidane (1998).

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Quatre Ballons d’or  – M.Platini, R.Kopa, Z.Zidane, J-P. Papin – Crédit photo : L’Equipe

Je me souviens qu’il a joué au football en professionnel de 1949 à 1967, et en amateur avec les vétérans jusqu’à… 70 ans.

Je me souviens aussi qu’il a pensé très tôt à l’après football et à sa reconversion. Au lieu d’ouvrir un bar-tabac comme tant d’autres, il fut un précurseur en commercialisant son image et en associant son nom à des produits dérivés. Il y eut ainsi des chaussures, des jus de fruit et même des cigarettes « Kopa ». Il créa également sa propre marque d’équipement sportifs.

Je me souviens qu’en janvier 1963 Raymond Kopa a déclaré à un journaliste de France Dimanche :« Les footballeurs sont des esclaves  ! Aujourd’hui, en plein XXe siècle, le footballeur professionnel est le seul homme à pouvoir être vendu et acheté sans qu’on lui demande son avis. » Il entendait dénoncer le contrat «à vie» (35 ans) qui liait alors les joueurs à leur club. Cette prise de position fait grand bruit et lui vaudra six mois de suspension. Néanmoins, le contrat à temps verra le jour en 1969. A l’époque ce fut une victoire pour les footballeurs, victoire dont il ne profitera pas. Aujourd’hui, les années de ce contrat ne servent qu’à évaluer la valeur marchande du joueur…

Je me souviens que Raymond Kopa et son épouse Christiane ont vécu deux drames personnels. Leur fils Denis et leur fille Nadine ont tous les deux été atteints du cancer. Denis est mort en 1963, à l’âge de 4 ans ½ d’un cancer du système lymphatique. Nadine a pu être soignée à l’Institut Gustave Roussy. En 2008, lors de la réédition de son autobiographie Kopa par Kopa, il a fait don de ses droits d’auteur à cet établissement, soit, 10.000€.

Je me souviens qu’après lui et les joueurs de sa génération le football français a connu une longue traversée du désert avant qu’on ne parle de l’épopée européenne des Verts, de l’OM Champion d’Europe et à nouveau de l’Equipe de France, devenue, cette fois, Championne d’Europe puis du Monde.

Je me souviens également que bien après-lui et les joueurs de sa génération est arrivé le « foot-business » avec, au quotidien, les droits tv, les pots de vins, la corruption, le dopage, les joueurs addicts aux paris sportifs ou accros de la « sextape », les hooligans, les ultras, les agents ou dirigeants véreux, les experts en analyses de comptoir, sans oublier les milliardaires russes ou américains, les cheikhs en blanc ou les hommes d’affaires chinois qui s’offrent un petit plaisir, « par amour du ballon rond », en rachetant un club (européen de préférence) « à fort potentiel ».

Je me souviens que sur l’évolution du football Raymond Kopa a donné son avis, il n’y a pas très longtemps (2010) : « (…) Il est presque impossible pour les joueurs ayant les plus hauts revenus de justifier leur salaire. Il faudrait qu’ils arrivent à remporter les matches à eux seuls, à être au-dessus de tout le monde. C’est impossible. Ces hauts salaires, jusqu’à un million d’euros par mois pour les meilleurs joueurs de la planète, sont permis grâce à l’argent amené par la télévision et la publicité. À mon époque, cela n’existait pas. C’était le public qui nous payait, à travers les recettes aux guichets » (1).

Je me souviens aussi que Raymond Kopa se répétait souvent avant d’entrer sur le terrain : « Imagine un peu que tu pourrais être dans les gradins en train d’admirer deux équipes en attendant l’heure de descendre à la mine. Tu te rends compte de ton bonheur ? »

Reposez en paix Monsieur Raymond Kopa

A lire :
– Un long entretien accordé au magazine  » So Foot  » (mai 2016)
– Un entretien pour « Corse Matin » (août 2010) (1)

A voir :
– « Raymond Kopa le Napoléon du football » (source : « FFF »)
Entretien avec Raymond Kopa « Sport confidentiel » (14mn – avril 2015 – source « L’Equipe »)

Philippe Descottes

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