1978-1985 à Nice : un restaurant – librairie autogéré : « Le papier Maché »

J’écrivais dans ciaoviva le 16 juin 2015, dans un article sur l’expérience de Radio-Némo : Juin 1981, les derniers jours du mois. Vieux Nice. Rue Benoit Bunico. Il pleut comme pache qui visse. Début d’après- midi. J’entre précipitamment dans un de mes endroits favoris –surtout dans l’espoir de me protéger- le « Papier mâché ». J’ai 32 ans. Je ne savais pas que ce refuge aller changer le cours de bien des choses, à commencer par moi.
Le « Papier Mâché » ? A la fois une librairie autogérée d’où le papier) et un restaurant – également autogéré – bio avant l’heure, et si ce n’est pas dans la lettre, c’est tout du moins dans l’esprit. (D’où le mâché).

affiche-du-papier-macheLe 22 février dernier, la Librairie Masséna, à Nice, organisait une rencontre autour  du livre : Le Papier Mâché  un restaurant – librairie autogéré  (1978-1985) Personnellement, je crois que tous ceux qu’intéressent de connaître une « tranche de vie » peu ordinaire, une expérience saisissante, une autre vérité que celle toute déjà tracée, devraient lire ce ivre, qu’ils habitent ou non à Nice, qu’ils aient vécus ou non cette période : facile à lire parce que concret, court, (une brave centaine de pages), je suis sûr que, celle ou celui qui vit, je ne sais pas, à Marseille, Paris, Toulouse…. pourra se dire : « tiens, mais dans ma ville, n’existait-il pas une démarche similaire ? »
Le papier Mâché… Un lieu où l’on fait se rencontrer nourritures célestes et nourritures intellectuelles. Mais il ne faut pas opposer culture et agriculture, une grande partie de la carte du secteur restauration du Papier Mâché étant, comme on le dit maintenant, végétarienne. Le terme latin cultura définit l’action de cultiver la terre au sens premier puis celle de cultiver l’esprit (Dictionnaire Gaffiot).: « Un champ si fertile soit-il ne peut être productif sans culture, et c’est la même chose pour l’humain sans enseignement. » (Cicéron).
Mais ce titre, qui l’a trouvé ? « La marmite infernale » ou « Sous les pavots, la plage » ont eu les faveurs, mais apparemment, cela ne « passait pas » auprès de partenaires institutionnels. Finalement, après d’âpres séances de braimstorming, fût trouvé « Papier Mâché ». Mais, comme l’écrit l’auteur du livre, Christian Vaillant, l’un des deux concepteurs du projet, « Plus personne ne se souvient de qui l’a trouvé. » Et c’est peut-être mieux comme ça.
Un mot est important : « autogéré ». En théorie, l’autogestion est la gestion d’une entreprise par les employés eux-mêmes. Les prises de décisions sont décentralisées le plus possible et le partage des revenus entre tous les salariés est réalisé de manière équitable. C’est un mode d’organisation du travail ou d’un projet qui présuppose  la suppression des clivages entre les dirigés et les dirigeants, sur les plans économique, politique, idéologique et psychologique, la primauté du travail sur le capital dans la répartition des revenus, l’aptitude des êtres humains à s’organiser collectivement.

couverture-livreLe principe de base de l’autogestion est la recherche de consensus.
Le livre nous replonge dans cette France de la fin des années 70, où le soufflet de 68 est retombé [la barque amour s’est brisée contre le mode de vie, dirait Maïakovski], nous sommes, comme le dit l’auteur, dans des années « postmilitantes ». Mais n’oublions pas que Le 25 avril 1974, la révolution des œillets entraîne la chute de la dictature au Portugal, en Grèce, le régime des colonels s’effondre et la démocratie est rétablie le 23 juillet 1974, le scandale du Watergate entraîne la démission du président américain Richard Nixon (9 août 1974), au Nicaragua, la dictature de Somoza est renversée par la révolution sandiniste en 1979, mais… Deux coups d’État militaires particulièrement sanglants se produisent en Amérique latine, l’un instaurant le  régime militaire de Pinochet au Chili avec plus de 3 000 morts et 38 000 tortures,  et l’autre en Argentine en 1976.
Le politique – au sens noble du terme – n’est pas oublié dans le livre, qui consacre plus d’une vingtaine de pages aux « origines historiques et politiques d’un projet autogestionnaire » et au projet politique que sous-tendait ce projet, en considérant la crise du militantisme, et le contexte niçois. Mais ces pages ne sont ni abstraites ni hermétiques, elles sont écrites  à l’encre du vécu. Et l’essentiel du livre, au-delà de l’évocation pertinente du contexte, est consacré au récit de l’expérience elle-même, et en évoque les différents aspects.
Comment définir ce qu’a représenté, pour un utilisateur λ (lamda) comme je l’ai été, ce lieu ? « C’était un lieu à la fois public et privé. Un lieu à la fois intime et public. Un chez soi ailleurs que chez soi. Un chez soi collectif, ouvert à tous ». Ainsi s’exprime, cité par Christian Vaillant, un membre du collectif du Papier Mâché. Je ne pense pas que l’on puisse aussi bien synthétiser la magie de ce lieu. Car le Papier mâché n’était pas qu’un restaurant et une librairie. C’était une symbiose.
Outre l’activité de restauration et celle de librairie – qui concernait peu ou prou les mêmes publics et dont on avait quelque part le sentiment que restaurateurs et libraires, c’était un peu un prolongement de nous-mêmes, utilisateurs- le Pap’Mâch’ servait de salle de réunion, de ciné-club, de théâtre, et vers la fin, de lieu d’exposition avec des exposants à faire pâlir d’envie -n’importe quelle institution muséale.
Pourquoi  votre serviteur était attaché à ce lieu ? Je répondrais en utilisant la formule  de ce bon vieux Michel Eyquem : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer ainsi : parce que c’était lui, parce que c’était moi »
Il y a peu d’endroits à Nice dont je puisse en dire autant… La librairie Masséna, peut-être…
Comme on l’aura bien compris, ce livre n’est pas un travail de recherche en histoire ou en sociologie mais un témoignage. L’auteur, un de ceux à l’origine du projet, le seul  salarié présent en continuité de son ouverture à sa fermeture. Ce témoignage, c’est sans doute sa part de vérité, mais elle a plus de valeur humaine qu’une froide thèse de 3ème cycle.
Ce livre, Le Papier Mâché  un restaurant – librairie autogéré  (1978-1985), est publié par les éditions REPAS (http://editionsrpas.free.fr), il fait partie d’une collection de témoignages regroupées sous le titre « Pratiques utopiques » Et, comme le disait Théodore Monod « l’utopie n’est pas l’irréalisable mais l’irréalisé »

Jacques Barbarin

En vente (12€) dans toutes les bonnes librairies, dont bien sûr la librairie Masséna, 55 rue Gioffredo Nice 04 93 80 90 16

 

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