en passant Exposition / HERGE ou la ligne claire d’un génie complexe

Tonnerre de Brest ! A l’égal d’un Velazquez ou d’un Hopper, les galeries nationales du Grand Palais accueillent, pour une large rétrospective (jusqu’au 15 janvier), le génial mais controversé créateur belge de BD, Hergé

expo-herge-au-grand-palais-paris

Du philosophe Michel Serres qui considère que les BD de Hergé (1907-1983) sont  « l’une des œuvres les plus profondes de notre temps » au cinéaste hollywoodien  Steven Spielberg qui a réalisé en 3D une aventure de Tintin, les  tintinophiles se comptent par millions sur la planète. Tintinophiles qui le plus souvent, à l’instar d’un authentique résistant, Raymond Leblanc, qui en créant le Journal de Tintin en 1946, relança la carrière de Georges Rémi (dont les initiales inversées fournirent son nom de plume), effacent volontiers la sombre ardoise idéologique  laissée par Hergé à la Libération. A commencer par son antibolchévisme grossier ( Tintin au pays des Soviets , 1930) dans une BD de boy-scout  inspirée par son mentor politique, l’abbé Wallez, directeur du XX° siècle, un quotidien bruxellois  « catho-tradi ». A continuer par sa complaisance envers  le colonialisme de papa (Tintin au Congo, 1931, colorisé en 1943) masquant en fait l’exploitation cupide de la  colonie privatisée par le roi Léopold. Et à finir par  ses « strips » aux relents antisémites de  l’Etoile mystérieuse (premier album en couleur, 1942) parus, dans Le Soir, pendant que  la Belgique était occupée avec férocité par les nazis. Cette collaboration dans la page des spectacles du quotidien « volé » où s’affichaient aussi  Fernandel , Arletty  ou Sacha Guitry, valu d’ailleurs à « Renard curieux » ( son totem scout) de passer quelques temps en prison et d’être mis en quarantaine dans l’édition,  jusqu’à être blanchi au début de la guerre froide.

Une planche de Tintin au Congo © Hergé/Moulinsart2016
Une planche de Tintin au Congo © Hergé/Moulinsart2016

De cette époque de maturité, exaltante et douloureuse, durant laquelle Hergé se consacre et  s’identifie totalement à son héros principal (« Tintin c’est moi ! ») sont nés deux personnages récurrents  de son œuvre dessinée qui , selon les  Tintinologues avertis , sont autant de doubles de leur créateur : le capitaine Haddock, marin alcoolique qui au fil des aventures ( à succès) de Tintin va s’embourgeoiser au château de Moulinsart en retrouvant ses racines (Le secret de la Licorne,1943) et le professeur Tournesol, inventeur visionnaire  (Le trésor de Rackham le Rouge,1944) qui ira en expédition dans la Lune quinze ans avant les Américains (On a marché sur la Lune , 1954) ! Ils accompagneront désormais le fidèle chien Milou (surnom de la première fiancée de Georges Rémi) et les Dupondt, deux flics bas de plafond, portraits ironiques  depuis 1934 (Les cigares du pharaon) du père et de l’oncle de Hergé qui étaient jumeaux. Autre personnage essentiel à la compréhension de l’œuvre, Tchang Tchong-jen, un jeune chinois catholique rencontré en 1934 à l’occasion de la fabrication du Lotus Bleu qui, dixit Hergé , « changea sa vision de l’étranger »  et inspira ensuite cet immortel chef d’œuvre qu’est Tintin au Tibet  (1960).

La  personnalité complexe de cet aventurier de salon – il n’ a que très rarement quitté la Belgique pour aller en repérage – qu’était Georges Rémi  contraste avec la simplicité du style du dessinateur Hergé .La tête à Tintin , par exemple ,n’est qu’un rond bouclé par « un petit accent » de cheveux comme disait Hergé. Les spécialistes de la BD parlent à ce sujet de la  « ligne claire » à savoir un dessin au trait noir et d’épaisseur égale, et dans les albums des aplats de couleurs épurées dont le pendant est  une histoire, elle aussi  limpide. Ce style graphique s’est affirmé au fil des  Aventures de Jo, Zette et Jocko ,une série familiale créée à la demande de Cœurs Vaillants ,un hebdo catholique français pour la jeunesse, mais sans grande réussite au départ. C’est vraiment, après guerre, dans le Journal de Tintin, que , parfaitement adaptée aux progrès technologiques de l’imprimerie , cette ligne claire deviendra la marque de fabrique universelle de Hergé.

Portrait d’Hergé 1977 Sérigraphie sur toile rehaussée d’acrylique 102 x 102 cm Collection particulière © Hergé/Moulinsart2016
Portrait d’Hergé 1977 Collection particulière © Hergé/Moulinsart2016

Rassemblant de nombreux documents inédits, l’expo montre bien tout le processus créatif, de la mise en page à l’encrage, qui aboutit à des œuvres compréhensibles autant par une gamine asiatique que par un papy sud-américain. L’évolution personnelle de Georges Rémi est également mise en évidence, notamment celle des années soixante durant lesquelles, se séparant de son encombrante épouse (La Castafiore ?) Germaine Kiekens, alors qu’il est au sommet de son art ( Coke en Stock ,1958),le dessinateur surmené, patron des studios Hergé en concurrence acharnée avec Disney, prend du recul. Il s’essaye à la peinture. Le créateur prolixe et sa nouvelle compagne, la coloriste Fanny Vlamynk, deviennent des collectionneurs frénétiques.

Une composition d'inspiration Miro signée Hergée. © HergéMoulinsart2016
Une composition d’inspiration Miro signée Hergée. © HergéMoulinsart2016

La première salle de l’expo est d’ailleurs consacrée à l’œuvre peinte d’Hergé. Le dessinateur, dans sa jeunesse, de  Tim l’Ecureuil , héros du Far West et de la réclame simpliste  pour les magasins Au bon marché  se révéle, à la cinquantaine, être un adepte subtil de Miro ou de Klee. A la même époque il lie connaissance avec les cadors du pop art , Roy Lichtenstein, qu’il admire particulièrement et Andy Warhol, puis se met à collectionner des abstraits ( Dubuffet, Poliakoff, Alechinsky …).Bien loin du conteur insipide, dans les années 1950, des Exploits de Quick et Flupke, les tintinophiles trouveront alors en Hergé, un quasi-révolutionnaire ( Tintin et les Picaros,1976). Et un défenseur de l’art contemporain ( Tintin et l’Alph-Art, édité en 1986) dans un dernier album , inachevé , dont on peut voir, non sans émotion,  les dernières planches crayonnées et qui aurait pu s’intituler : Le  grand mystère Hergé .

Philippe JEROME

-Jusqu’au 15 Janvier 2017 au Grand Palais, Paris. Tous les jours (sauf mardi) de 10h00 à 20h00. Nocturne jusqu’à 22h00 le mercredi .Horaires spéciaux pendant les vacances scolaires. Renseignements : 01 44 13 17 17 ou www.grandpalais.fr.

Catalogue Hergé, 35 euros , 240 pages + un cahier d’art .

 

 

 

Publicités

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s