Je me souviens … de Miguel De Unamuno…

Miguel De Unamuno
Miguel De Unamuno

Je me souviens de toi, Miguel de Unamuno, et de ton dernier discours
Je me souviens que tu es un poète, romancier, dramaturge, critique littéraire et philosophe espagnol.
Je me souviens que tu figures parmi les plus grands écrivains de l’Espagne de ton époque (tu es né en 1864)
Je me souviens que tu es le point de départ de la Génération de 98, mouvement d’écrivains qui se donnaient pour mission la régénérescence culturelle de leur peuple et qui réunit à côté de toi, Valle-Inclán, Antonio Machado, Juan Ramon Jiménez…
Je me souviens que tu occupes les fonctions de recteur de l’Université de Salamanque à partir de 1900, mais que tu destitué de ta charge en 1914 en raison de ton hostilité envers la monarchie.
Je me souviens que tes articles virulents te valent d’être contraint de s’exiler aux îles Canaries en 1924.
Je me souviens que la chute de Primo de Ribera* provoque ton retour six ans plus tard.
Je me souviens que tu retrouve son poste de recteur lors de la proclamation de la République, le 14 avril 1931.
Je me souviens d’une de tes phrases : « el fascismo se cura leyendo y el racismo viajando » (Le fascisme guérit en lisant et le racisme guérit en voyageant. » )
Je me souviens que le 12 octobre 1936, « Jour de la Race », une cérémonie eut lieu dans le grand amphithéâtre de l’Université de Salamanque, en zone nationaliste.
Je me souviens du récit qu’en fait l’historien Hugh Thomas**
Je me souviens qu’il y avait le général Millan Astray, le fondateur de la Légion Etrangère, qui était à l’époque un conseiller très écouté de Franco, même si à titre non officiel.
Je me souviens que tu occupais le fauteuil de la présidence.
Je me souviens que cette réunion se tenait à moins d’une centaine de mètres du quartier général de Franco, installé depuis peu dans le palais épiscopal de Salamanque, sur l’invitation du prélat. La cérémonie d’ouverture fut suivie de discours.
Je me souviens que, au fond de l’amphithéâtre, quelqu’un lança la devise de la Légion Etrangère : Viva la Muerte !
Je me souviens que quelques phalangistes en chemises bleues firent le salut fasciste devant la photographie sépia de Franco, accrochée au dais au-dessus de l’estrade.
Je me souviens que tous les yeux étaient maintenant fixés sur toi, qui, ce n’était un mystère pour personne, haïssais Millan Astray, et que tu te levas pour prononcer le discours de clôture.

La Statu de Unamo à Salmanque
La Statu de Unamo à Salmanque

Je me souviens que tu déclaras : Vous êtes tous suspendus à ce que je vais dire. Tous vous me connaissez, vous savez que je suis incapable de garder le silence. En soixante treize ans de vie, je n’ai pas appris à le faire. Et je ne veux pas l’apprendre aujourd’hui. Se taire équivaut parfois à mentir, car le silence peut s’interpréter comme un acquiescement. Je ne saurais survivre à un divorce entre ma parole et ma conscience qui ont toujours fait un excellent ménage. Je serai bref.
La vérité est davantage vraie quand elle se manifeste sans ornements et sans périphrases inutiles. Je souhaite faire un commentaire au discours, pour lui donner un nom, du général Millan Astray, présent parmi nous. Laissons de côté l’injure personnelle d’une explosion d’invectives contre basques et catalans. Je suis né à Bilbao au milieu des bombardements de la seconde guerre carliste. Plus tard, j’ai épousé cette ville de Salamanque, tant aimée de moi, sans jamais oublier ma ville natale. L’évêque, qu’il le veuille ou non, est catalan, né à Barcelone.
On a parlé de guerre internationale en défense de la civilisation chrétienne, il m’est arrivé jadis de m’exprimer de la sorte. Mais non, notre guerre n’est qu’une guerre incivile. Vaincre n’est pas convaincre, et il s’agit d’abord de convaincre ; or, la haine qui ne fait pas toute sa place à la compassion est incapable de convaincre…On a parlé également des basques et des catalans en les traitant d’anti-Espagne ; eh bien, ils peuvent avec autant de raison dire la même chose de nous. Et voici monseigneur l’évêque, un catalan, pour vous apprendre la doctrine chrétienne que vous refusez de connaître, et moi, un Basque, j’ai passé ma vie à vous enseigner l’espagnol que vous ignorez.Je me souviens que l’on t’interrompit une première fois : « Viva la muerte ! »
Je me souviens que tu repris : Je viens d’entendre le cri nécrophile « Vive la mort » qui sonne à mes oreilles comme «A mort la vie ! » Et moi qui ai passé ma vie à forger des paradoxes qui mécontentaient tous ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire avec toute l’autorité dont je jouis en la matière que je trouve répugnant ce paradoxe ridicule. Et puisqu’il s’adressait au dernier orateur avec la volonté de lui rendre hommage, je veux croire que ce paradoxe lui était destiné, certes de façon tortueuse et indirecte, témoignant ainsi qu’il est lui-même un symbole de la Mort. Une chose encore.
Le général Millan Astray est un invalide. Inutile de baisser la voix pour le dire. Un invalide de guerre. Cervantès l’était aussi. Mais les extrêmes ne sauraient constituer la norme. Il y a aujourd’hui de plus en plus d’infirmes, hélas, et il y en aura de plus en plus si Dieu ne nous vient en aide. Je souffre à l’idée que le général Millan Astray puisse dicter les normes d’une psychologie des masses. Un invalide sans la grandeur spirituelle de Cervantès qui était un homme, non un surhomme, viril et complet malgré ses mutilations, un invalide dis-je, sans sa supériorité d’esprit, éprouve du soulagement en voyant augmenter autour de lui le nombre des mutilés. Le général Millan Astray ne fait pas partie des esprits éclairés, malgré son impopularité, ou peut-être, à cause justement de son impopularité.
Le général Millan Astray voudrait créer une nouvelle Espagne – une création négative sans doute- qui serait à son image. C’est pourquoi il la veut mutilée, ainsi qu’il le donne inconsciemment à entendre.

Le départ forcé d'Unamuno ...
Le départ forcé d’Unamuno …

Je me souviens que Millan Astray t’interrompit: « Abajo la intelligencia ! »
Je me souviens que tu terminas ainsi :  « Cette université est le temple de l’intelligence et je suis son grand prêtre. Vous profanez son enceinte sacrée. Malgré ce qu’affirme le proverbe, j’ai toujours été prophète dans mon pays. Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader.   Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat.    Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai dit. »
Je me souviens que tu manquas d’être lynché.
Je me souviens que tu ne devras ton salut qu’à l’épouse de Franco, Doña Carmen Polo, qui te prit par le bras et te raccompagnas jusque chez toi.
Je me souviens que tu seras destitué de ton poste de recteur et assigné à résidence.
Je me souviens que tu mourras le dernier jour de 1936, il y a exactement quatre-vingts ans.
Je me souviens qu’il ne faut plus jamais entendre « Abajo la intelligencia ! Viva la muerte ! »
Je me souviens pourtant que « le ventre est encore fécond d’où est sorti la bête immonde. »***

Jacques Barbarin.

*Général qui, à la suite du coup d’état du 13 septembre 1923, installe une dictature jusqu’au 28 janvier 1930
**  « La guerre d’Espagne » par Hugh Thomas éditions Robert Laffont collection Bouquins. Indispensable
*** Dernière phrase de « La résistible ascension d’Arturo Ui » de Berthold Brecht.
Illustrations :
Miguel de Unamuno
Le départ forcé de Miguel de Unamuno
Statue de Unamuno à Salamanque

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