Livre / Que viva Mexico ! de Sergueï M. Eisenstein

Comme bien d’autres films de l’Histoire du Cinéma, Que viva Mexico ! de Sergueï M. Eisenstein, tourné en 1931, demeurera inachevé et les montages qui ont été effectués à partir des rushes l’ont été sans son accord. Casimiro, une jeune maison d’édition, publie le scénario écrit en 1931 par Eisenstein.

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La couverture du livre

L’Histoire du Cinéma est jalonnée de films qui n’ont jamais été réalisés. De ceux qui sont restés des projets à ceux que les spectateurs ont découverts sous une forme qui ne correspondait pas à la conception initiale de leur auteur. Parmi eux, It’s all True, Don Quichotte et The Other Side of the wind d’Orson Welles, un Napoléon que Stanley Kubrick envisageait de tourner après 2001 Odyssée de l’Espace, et le scénario d’A.I. Intelligence artificielle, qui fut finalement porté à l’écran après sa mort par Steven Spielberg. Dune d’Alexandro Jodorowsky, ou L’homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam, devenu un véritable serpent de mer dont on voit de temps à autre émerger la tête, dix ans après le tournage avorté de 2000, en font également partie, tout comme Que viva Mexico ! de Sergueï M. Eisenstein. Si le film est bien sorti sur les écrans sous différentes versions, le réalisateur n’en a jamais fait le montage, une étape qu’il a toujours contrôlé.
L’éditeur Casimiro vient d’éditer le scénario, ou plus exactement le « script outline » (ou synopsis détaillé, selon les « règles hollywoodiennes »), écrit par Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein en 1931. Petit rappel des faits. En 1929, S.M. Eisenstein a déjà réalisé
La Grève, Le Cuirassé Potemkine, et Octobre. Il vient de terminer La Ligne générale. Au mois d’août, accompagné de son chef opérateur Edouard Tissé et de son coscénariste Grigori Alexandrov, il prend le chemin de l’Europe. Ils rencontrent de nombreux artistes tels, Aragon, Brecht, Cendrars, Cocteau, Döblin, Lang, Léger, Pabst, Pirandello, Piscator ou Shaw. Si le monde intellectuel leur réserve le meilleur accueil, il n’en va pas de même avec les autorités politiques qui voient d’un très mauvais œil leur présence. Après l’expulsion de Suisse, deux projections sont interdites, à Londres, puis à Paris. En 1930, à l’invitation de la Paramount, Sergueï Eisenstein, Edouard Tissé et Grigori Alexandrov rejoignent les Etats-Unis. Cependant, Eisenstein et le studio ne parviennent pas à trouver un accord. Charles Chaplin le met alors en contact avec l’écrivain Upton Sinclair aux convictions et à l’engagement socialistes. L’auteur de La Jungle s’engage à financer un film, apolitique, se déroulant au Mexique. En préambule du scénario, Sergueï Eisenstein écrit : « Le thème de ce film est singulier. Quatre romans encadré d’un prologue et d’un épilogue, unis en conception et en esprit, créent leur propre unité. Différents par leur contenu. Différents par leur emplacement.Différent par les paysages, les gens, leur coutumes. Opposés en rythme et en forme, ils créent une symphonie filmique vaste et multicolore sur le Mexique. Six chansons folkloriques mexicaines accompagnent ces romans – qui ne sont que des chansons, des légendes, des contes de différentes parties de Mexique mélangés dans l’unité d’un travail cinématographique » (p.35). Eisenstein a déjà eu l’occasion de rencontrer à Moscou le peintre mexicain « muraliste » Diego Rivera. Celui-ci (et deux autres peintres, David Siqueiros et José Orozco), va lui servir de guide. Que viva Mexico ! est tourné en 1931.

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Affiche française de la version de Sol Lesser – 1933 (Crédit photo : D.R.)

Au tout début de 1932, Upton Sinclair rompt le contrat, met un terme au tournage avant la fin et garde les bobines. Si les rushes furent utilisés pour plusieurs montages (*), Sergueï M. Eisenstein ne put jamais les récupérer et les exploiter de son vivant. L’échec de cette expérience le marqua profondément. Il déclara par la suite : « Tout le monde sait que le matériel de Que viva Mexico ! m’a été pris par le groupe qui finançait le film et qu’il refusa de me l’envoyer à Moscou pour l’élimination et le montage. Par la suite, on fit trois films avec ce matériel : chacun fragmentaire et indépendant des autres. Les trois furent, horriblement montés, et c’est pourquoi les intentions du film ont été déformées »  (p.18). En avril 1947, dans une lettre à Georges Sadoul, critique et historien du cinéma, il écrivit : « Ce qu’ils ont fait au montage est pire que navrant ». La journaliste et critique britannique, Marie Seton, qui rencontra le cinéaste peu après son retour à Moscou, rapporta ses propos dans la biographie qu’elle lui consacra : « Je ne veux plus travailler, je ne le peux pas (…). J’ai trente-cinq ans, je suis comme un vieillard. Il vaudrait autant que je meure maintenant. Il n’y a rien qui m’attache à la vie. J’ai aimé une chose, j’y ai cru, mais tout ce qui était en moi, on me l’a volé. » (in Eisenstein – Marie Seton – Seuil – 1957). Il mit quatre ans avant de réaliser un nouveau film.

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S.M. Eisenstein pendant le tournage du film (Crédit photo : D.R.)

Préfacé par l’universitaire basque et historien du cinéma Santos Zunzunegui, Que viva Mexico ! comprend deux parties. Un texte du cinéaste (une longue note d’intention) accompagnant une synthèse, publiée à Moscou en 1947, précède le scénario. Dans le présent ouvrage, celui-ci comprend donc le prologue, dont « le temps est dans l’éternité », les quatre « romans », intitulés, respectivement, « Sandunga », « Maguey », « Fiesta », « Soldadera », et l’épilogue, qui se focalise sur « le Mexique moderne, 1931-1932 » et rattache le film au présent. Malgré quelques photogrammes qui illustrent le livre, et même s’il n’existe aucune image du dernier épisode puisqu’il n’a jamais été tourné, les écrits suffisent au spectateur pour se rendre compte de la dimension du projet. Il assiste ainsi à un va-et-vient conceptuel entre la vie et la mort, fiction et documentaire, passé et présent, histoire et mythe. Le projet ambitieux d’une histoire du Mexique « depuis les premiers dieux de pierre ».

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Affiche française de la version de Grigori Alexandrov – 1979 (Crédit photo : D.R.)

La version de 1979 de Grigori Alexandrov, que des historiens du cinéma considèrent comme une trahison (SM Eisenstein et son proche collaborateur ayant pris leurs distances au retour du Mexique), donnent malgré tout un aperçu de ce qu’aurait pu être Que Viva Mexico ! monté par Eisenstein mais qui restera probablement à tout jamais, selon l’expression de José de la Colina (**) reprise par Santos Zunzunegui, « le film inexistant le plus beau ». Le livre constitue un document étonnant à découvrir.

(*) Les versions de Que Viva México ! :
Thunder over Mexico (Tonnerre sur le Mexique) (1933, 60/72 mn) de Sol Lesser et Upton Sinclair
Kermesse funèbre (1933, 20 mn) de Sol Lesser
Time in the sun (1939, 55 mn) de Marie Seton
Eisenstein’s mexican project (1954, 240mn) de Jay Leyda, ancien élève d’Eisenstein
Que Viva Mexico ! (1979, 90 mn) de Grigori Alexandrov.

(**) S.M. Eisenstein Que viva Mexico ! de José de la Colina (chapitre : « El mas bello de los films inexistentes ») Ediciones Era -Mexique (1971).

Que viva Mexico ! de Sergueï Eisenstein. Traduction : Evelyne Tocut. Préface : Santos Zunzunegui. Edition Casimiro (2016 – 80 pages).

A voir également :
Que viva Mexico ! sur Kinoglaz. Une étude très détaillée (en français)
S.M. Eisenstein – La Cinémathèque française
Sergei M Eisenstein A Biography de Mary Seton (en anglais)

A lire (bibliographie non-exhaustive):
– Eisenstein de Mary Seton Le Seuil. 1957 – 460 pages
– S.M. Eisenstein de Jean Mitry, Editions universitaires, 1956, 1962, puis 1978 – 207 pages
– Que Viva Eisenstein ! de Barthélémy Amengual. L’Age d’homme , Collection « Histoire te théorie du cinématographique. 1981 – 728 pages
– Les écrits mexicains de S.M. Eisenstein de Steven Bernas. Collection Champs Visuels. Edition L’Harmattan. 2001- 202 pages
– Eisenstein de Dominique Fernandez. Grasset. 1987 puis 2004 – 320 pages
– Sergueï Eisenstein de Stéphane Bouquet. Collection Grands Cinéastes – Le Monde/Les Cahiers du Cinéma. 2007 – 96 pages.
A voir :
Le film de Peter Greenaway Que Viva Eisenstein ! (critique).

Philippe Descottes

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