Cinéma / Go Home de Jihane Chouaib

Avec Go Home, son deuxième long métrage mais sa première fiction, la réalisatrice franco-libanaise Jihane Chouaib raconte l’histoire de Nada, une jeune femme de retour dans un village du Liban après avoir pris le chemin de l’exil, enfant, au moment de la guerre civile. L’actrice Golshifteh Farahani y est à la fois éblouissante et bouleversante.

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L’affiche du film

Dans les premières images, sur une route poussiéreuse, Nada, une jeune femme seule se dirige vers un village libanais de montagne. Elle se réfugie dans ce qui a été autrefois la maison de famille. Aujourd’hui, la demeure est abandonnée et en ruines. Cependant, malgré la vétusté, Nada s’y installe quand même afin de percer les mystères qui entourent son passé et de savoir ce qui est arrivé à son grand-père tant aimé.Go Home est le second long métrage de la réalisatrice franco-libanaise Jihane Chouaib. Dans le précédent, Pays rêvé, un documentaire sorti dans les salles en 2012, elle s’intéressait au Liban imaginaire de quatre artistes libanais en exil et tentait de répondre à la question : «Comment rentrer chez soi quand tout a changé, quand on a passé sa vie ailleurs, quand on est devenu un autre ?» ? Cette question, la cinéaste se la pose à nouveau dans Go Home, mais cette fois par le biais de la fiction. Comme les quatre protagonistes du Pays rêvé, elle a vécu cette situation. Jihane Chouaib a en effet quitté le Liban en proie à la guerre civile à l’âge de trois ans. Elle a grandi au Mexique, avant de rejoindre la France, Toulouse, la banlieue parisienne, puis Paris. Comme Nada, elle a redécouvert la maison familiale vers 17 ou 18 ans. Pourtant, le film n’est pas autobiographiques. « Nada est inspirée de ma situation, pas de ma vie – tient-elle à déclarer dans le dossier de presse. Elle ressemble surtout aux personnages que j’avais déjà travaillés dans mes films précédents, des femmes en révolte contre la réalité, qui n’acceptent pas l’état des choses. Elle est attachée à un idéal plutôt passé qu’à venir, mais elle va apprendre à s’ouvrir, à éclore ».
En dehors des conditions de logement, Nada, interprétée par
Golshifteh Farahani, à la fois bouleversante et éblouissante, se heurte rapidement à d’autres difficultés. Elle a presque oublié sa langue natale, on lui adresse à peine la parole et son entêtement à vouloir remuer le passé dérange. Et puis, un soir, elle découvre sur le mur de « sa » maison, cette inscription : « Go home » (« rentre chez toi »). Elle est devenue une étrangère dans son propre pays. Avec l’arrivée de Sam (Maximilien Seweryn), son frère dont elle a toujours été très proche, elle pense que la situation va s’arranger. D’ailleurs, les villageois l’ont accueilli comme si de rien n’était, lui parlent et évoquent des souvenirs. Mais Sam est revenu au Liban pour tout autre chose. Nada ne renonce pas.

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Nada (Golshifteh Farahani) découvre l’inscription sur le mur de sa maison (Photo Paraiso Production)

Golshifteh Farahani, incarne donc une jeune femme déterminée, mais qui peut être autoritaire, comme lorsqu’elle s’en prend à Jalal (François Nour), cet adolescent un peu trop curieux, ou avoir un comportement enfantin, comme lorsqu’elle se réfugie dans sa tente de toiles ou observe un papillon sur le rebord de la fenêtre. Le second personnage principal pourrait être la maison elle-même. Si on imagine aisément la beauté qui a été la sienne avant la guerre, son aspect extérieur actuel la rend aussi bien mystérieuse. Curieuse coïncidence, l’étrange était déjà au cœur des moyens métrages de la réalisatrice (Sous mon lit, Otto ou des confitures). Dès que Nada y pénètre et s’y installe, on s’attend à l’apparition de spectres. Le décor, avec le soin apporté à l’état d’abandon et de délabrement de son intérieur (les couleurs, la poussière, les impacts de balles, les murs au papier déchiré, délavé, couverts de graffitis) y fait pour beaucoup, mais il faut également associer le travail fait sur la photographie, avec ses fréquents jeux d’ombres et de lumières (comme la flamme d’une bougie), et lors du montage. Les souvenirs ou les cauchemars de Nada (l’étroite complicité avec son frère pendant l’enfance, une scène nocturne et confuse au cours de laquelle son grand-père s’accroche avec des individus) sont évoqués par des flashbacks, mais ceux-ci apparaissent et s’estompent en douceur, sans rupture entre les deux époques, donnant effectivement l’impression que les fantômes de la mémoire et du passé se fondent dans le présent.

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Nada (Golshifteh Farahani) et le papillon (Photo Paraiso Production)

Film sur l’après-guerre au Liban, Go Home n’est pas pour autant une reconstitution historique. En dehors de téléphones portables (qui semblent venus d’une « autre époque »), aucun détail ne permet de dater « l’action » avec précision. Le milieu des années 1990 ou il y a à peine quelques années seulement ? Le temps semble figé. La réalisatrice ne prend pas position pour l’un ou l’autre des camps, elle constate : « La guerre n’est pas réglée, les questions sont toujours les mêmes. Les politiciens qui mènent le jeu sont des anciens seigneurs de guerre. Les criminels restés en vie sont des bourreaux ou des héros selon le point de vue, on se retrouve à les côtoyer à nouveau comme de simples voisins. Il n’y a pas eu de procès, ou quasiment pas… L’horreur dans une guerre civile c’est que tout le monde est coupable, même lorsque l’on n’a rien fait, même lorsqu’on est un enfant. Ces guerres sont tellement affreuses et sales que la culpabilité envahit tout, c’est de la culpabilité par association. Aujourd’hui, il est impossible de raconter cette guerre comme une histoire cohérente, commune, officielle. Chaque communauté, chaque quartier a sa version des faits. Tout le monde a peur de rouvrir les blessures et de raviver les querelles ». Un contexte qui n’est pas particulier au Liban et que l’on pourrait transposer à d’autres pays, malheureusement.
Mais Go Home est un film à découvrir sans plus tarder.

Go Home de Jihane Chouaib (Drame – 1h38). Avec Golshifteh Farahani, Maximilien Seweryn, François Nour, Mireille Maalouf, Julia Kassar, Mohamad Akil.

Voir également :

– La bande annonce du film (Paraiso Production)

– le site de Pays rêvé, le premier long métrage (documentaire) de Jihane Chouaib
– le site officiel de Go Home

Philippe Descottes

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