Livre / Passionnant Judas de Amos Oz

J’ai positivement adoré ce livre, qui se lit avec la simplicité des choses évidentes, et qui, au travers d’une trame narrative claire, harmonieuse, aborde d’ardentes thématiques : mais « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément »
C’est là la « patte » des grands écrivains.

D’abord, l’auteur. Amos Oz, né en 1939, poète, romancier et essayiste israélien. Il  est le cofondateur du mouvement La paix maintenant et l’un des partisans les plus fervents de la solution d’un double État au conflit israélo – palestinien.

couverture-judasAmos Oz, sioniste de plus en plus séduit par la gauche, rejoignit le kibboutz de Houlda à l’âge de quinze ans. C’est à cette époque qu’il adopta le nom d’« Oz » qui signifie « force » en hébreu. C’est à Houlda qu’il commence à écrire, et qu’il gagne progressivement le droit de consacrer quelques journées par semaine à ses livres.

Oz a écrit 18 ouvrages en hébreu, et près de 450 articles et essais. Ses œuvres sont traduites en trente-neuf langues différentes. Il a obtenu quelques-uns des prix les plus prestigieux en Israël et dans le monde. En novembre 2008, l’écrivain annonce qu’il rallie la « Nouvelle gauche » (parti de la gauche sioniste favorable à un partage territorial) pour contrer le Likoud (droite nationaliste), dirigé par Benjamin Netanayahou.

Amos Oz milite pour une lecture lente de la littérature, qui permet de retrouver ce qu’il appelle un bonheur tranquille. Plutôt que la dissection et l’analyse à outrance du texte, il encourage la recherche du simple plaisir de la lecture et la bonne compréhension du texte, notamment par la participation active du lecteur au contrat introductif du début de chaque livre.

Cette ouverture donne la tonalité et les couleurs à venir, elle en donne le cadre, éveille notre curiosité et notre appétit. Dans le contrat introductif de « Judas », nous savons le lieu et l’époque du roman qui va venir, la description physique et psychologique du personnage central, de ses défauts, de son caractère, de ses options politiques… bref, nous ne savons pas grand-chose si ce n’est que « on y parle d’une erreur, d’un désir, d’un amour malheureux et d’une question théologique inexpliquée » En quelque sorte,  une ouverture d’opéra.

Centré autour de trois personnages solitaires et reclus dans cette demeure, le roman dure le temps d’un hiver, formant un récit empreint de nostalgie et d’une désillusion cruelle, un hiver de transformation pour le personnage central Shmuel Asch.

En ce début d’hiver 1959, Shmuel vient d’interrompre ses études universitaires et d’abandonner son mémoire de maîtrise sur «Jésus dans la tradition juive». Ancien adhérent du Renouveau du cercle socialiste, ce jeune homme émotif et distrait aux emportements de chien fou envisage de quitter Jérusalem par dépit amoureux, après que sa petite amie Yardena, lassée de ses discours politiques enflammés et de son manque d’attention, l’ait quitté pour épouser son ancien petit-ami, un hydrologue raisonnable, consciencieux et taciturne. Après la faillite de l’entreprise paternelle, Shmuel doit également travailler pour subvenir à ses besoins.

Il tombe par hasard sur une petite annonce et s’installe dans la vielle bâtisse, devenant l’homme de compagnie d’un vieillard invalide et atrabilaire, Gershom Wald. Il est chargé de faire la conversation chaque jour à cet homme érudit au corps disgracié et à l’esprit vif, au visage assombri par un regard dans lequel se devine un passé tragique. Atalia Abravanel, une quadragénaire fascinante mais murée dans une solitude froide habite aussi là avec Wald. Bien qu’ayant le double de son âge, son charme envoûte Shmuel qui voit le cours de la vie ralentir et chuchoter dans cet environnement reclus, «comme un filet d’eau qui s’écoule d’une gouttière et creuse une rigole dans le jardin.»

Cette maison, fragment rescapé d’un idéalisme avorté, était celle du père d’Atalia, Shaeltiel Abravanel, le seul dans l’environnement de David Ben Gourion à s’être opposé à la création de l’état d’Israël. Abravanel était convaincu que la décision de créer un état juif était une erreur tragique, qui mènerait inévitablement à un affrontement durable et sanglant. Ce personnage imaginaire, idéaliste rêveur opposé à tout nationalisme et finalement écarté du pouvoir, a fini par mourir dans cette maison en 1951, isolé et vilipendé par tous, considéré comme un traître à l’instar de Judas.

Car le nom est prononcé : Judas. La figure de celui dont le vocable désigne la forme archétypale de la traitrise est le nœud gordien du roman éponyme. Quoique… En hébreu, le titre du livre est « L’évangile selon Judas Iscariote ».

Il y a plusieurs strates au sein de ce roman. D’abord, tout ce qui relève des discussions enflammées entre Shmuel Asch  et Gershom Wald.  La création de l’Etat d’Israël, le sionisme, la question israélo-palestinienne sont au cœur du dialogue de leurs dialogues. C’est aussi le sujet qui anima toute sa vie le père d’Atalia, Shaltiel Abravanel, fervent défenseur de la paix dès les premières heures en opposition avec la politique nationaliste de Ben Gourion, qu’il considère dangereuse pour tous. Il prônait « un compromis historique entre les deux nations vivant sur cette terre ».

Ensuite la pulsion qui pousse Shmuel vers Atalia.   Schmuel vit dans une petite chambre au dernier étage de la maison et partage son temps entre ses discussions enflammées avec le vieil homme, à qui il donne aussi chaque soir son repas, et des petits moments volés avec Atalia, dans la cuisine ou lors d’escapades nocturnes dans Jérusalem, qui le mettent dans tous ses états.

Amos Oz
Amos Oz

Puis ce que j’appellerai la « grille Judas » : qu’est-ce qu’un traître ? N’est-ce pas le regard des autres qui  constitue le traître ? Le seul tort du traître n’est-il pas d’avoir raison, ce qui lui donne son statut de traitre ? Et, selon   Paul Verhoeven, (Jésus de Nazareth) : « L’Evangile de Judas part du principe suivant : le seul disciple qui ait réellement compris Jésus était Judas Iscariote, le traître bien connu. […] Selon cet Evangile, Jésus dit à Judas qu’il [Judas] a été choisi « pour offrir en sacrifice l’enveloppe humaine qui L’entoure [qui entoure Jésus] ». En d’autres mots, en trahissant Jésus, Judas fait en sorte qu’il soit arrêté et crucifié, ce qui était précisément l’objectif de Dieu. […] Judas devient ainsi un pion dans le grand dessein de Dieu« . En quelque sorte, le rôle de Judas est d’accomplir les écritures. C’est la thèse de la pièce de théâtre de Marcel Pagnol, « Judas ».

Le roman d’Amos Oz se lit passionnément, son style est clair, il passe avec aisance du romanesque à l’histoire des débuts de l’état d’Israël, apparu en 1948, à l’histoire religieuse. Une grande part de cette fluidité à la lecture tient, je le pense, à  traduction de Sylvie Cohen. Je ne saurais que le recommander.

Jacques Barbarin

 

« Judas », de Amos Oz, éditions Gallimard, collection Du monde entier

 

 

 

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