Cinéma / AQUARIUS de Kléber Mendonça Filho.

Révélé par Les bruits de Recife ( 2014) , le cinéaste Brésilien poursuit l’exploration de cette ville du Nord-Est emblématique d’un Pays en pleine mutation dont il dénonce les abus d’un Libéralisme rampant qui le dénature . Et que symbolise la résistance de son héroïne – magnifique Sonia Braga- menacée d’expulsion par un promoteur immobilier sans scrupules. Un grand film à ne pas manquer …

l'Affiche du Film.
l’Affiche du Film.

Dans Les bruits de Recife , le cinéaste faisait le récit d’un de ces quartier modernes résidentiels hyper- protégé symbole de cette société libérale dont les multiples réalisations immobilières sont le résultat d’actes multiples de corruption et de spéculations destinés à remodeler le paysage urbain et à « occuper » le terrain notamment de la façade maritime par des ensembles luxueux qui mettent encore un peu plus à l’écart une certaine catégorie de population : la classe moyenne et celle plus pauvre encore, reléguées aux marges de la ville. Comme le décrit la belle scène de la promenade sur la plage où Clara montre à ses accompagnants le déversement d’eau sâle  des égouts filet  sur le sable en direction de la me , symbolisant la frontière entre » la ville riche et  la ville  pauvre »,  celle où  la population défavorisée y reléguée et qui a fini par tout perdre, y compris ses racines. Pour Clara , c’est son  « nid » chargé d’histoire et modèle de ces constructions anciennes à la dimension humaine dans lequel sont amoncelés ses souvenirs et devenu la « proie » des prometteurs …qu’elle refuse de quitter C’est là au milieu de ses vinyles dont les références musicales multiples (  superbe bande sonore musicale du film  )  accompagnent ses humeurs , mais aussi les objets réunis par sa passion de tous les arts ( les livres , les tableaux, l’affiche du film Barry Lyndon qui orne un pan de mur , ou celles des reproductions de peinture ) dont la nécessaire présence font sourdre le passé et son métier de critique et le lien étroit avec ce musicien  auquel elle a consacré un livre . Et voilà que « son » univers est aujourd’hui menacé ….

Clara ( Sonia Braga ) dans la douceur bientôt compromise de son appartement
Clara ( Sonia Braga ) dans la douceur bientôt compromise de son appartement

La soixantaine sonnante elle aimerait bien la vivre en paix d’autant qu’elle a dû affronter la maladie ( le cancer du sein ) et se battre pour la vaincre . Son énergie restée intacte de mère et grand- mère dont les valeurs le sont également et qui n’entend pas renoncer à celles-ci , à l’image d’une sexualité qu’elle maintient vivace depuis son veuvage . Clara est une vraie personnalité qui entend défendre et préserver son art de vivre et les valeurs qui l’accompagnent . Elle mettra toute son énergie ,  pour résister au harcèlement de ce prometteur qui va utiliser tous les moyens de pression pour la déstabiliser et la faire céder . Refusant les propositions financières alléchantes elle sera la dernière à rester dans l’immeuble et dans son appartement . C’est au cœur d’un combat qui dure depuis des années qu’on la retrouve et qui va prendre des proportions insoupçonnées pour tenter de lui faire rendre les armes. Au delà de la destruction d’une maison, c’est la destruction d’une personne dont le récit décrit le cheminement de harcèlement psychologique des différentes phases employées par le promoteur pour arriver à ses fins . C’est l’idée-force du film qui multiplie à la fois les audaces stylistiques oscillant entre réalisme quotidien ( celui de Clara , ses amis et proches et son rapport au quartier dont il nous fait les témoins ) et emprunte les tonalités fantastiques du cauchemar vécu , pour finir par se muer en pamphlet sans concessions ( le final ) fustigeant les mutations économiques d’une société Brésilienne dont le « modèle » libéral incarné par le jeune promoteur Brésilien à peine sorti d’une école de « management » Américaine revêt sous ses dehors affables , les habits les plus cyniques …

Clara en promenade sur la plage de Récife en compagnie d'amis
Clara en promenade sur la plage de Recife en compagnie d’amis

Dès lors à la « guerre » des rapports de forces à laquelle Clara est contrainte , cette dernière va opposer une détermination sans failles à l’image de celle qui lui a permis de vaincre son « cancer ». Cette symbolique qui du combat contre la maladie qui s’habille de la dimension Politique, la force du récit du cinéaste c’est de ne jamais la souligner ( ou la surligner ) laissant les situations parler d’elles-mêmes . Celles qui ont trait aux rapports entre les différents personnages, comme celles dont le cinéaste s’est inspiré  d’un quotidien et de la réalité d’une   «  mutation » urbaine et de la spéculation immobilière d’une ville qu’il connaît bien , et dont il aborde l’approche non pas sous l’angle directement politique, mais préférant le faire sourdre d’un ressenti , celui des effets psychologiques auxquels sont confrontés ceux qui en sont les victimes . Comme il le confirme dans le dossier de presse « le type de comportement de ces attaques de marché est particulièrement agressif , ils se comportent comme des bêtes affamées ( …) dans mes films j’applique cette logique de témoigner des changements en fixant un point de vue lié au cadre de la vie personnelle . Ainsi dans Aquarius Clara comprend petit à petit ce que subissent son espace et son environnement personnel », pour lesquels elle va lutter ….

A droite , Clara Face au jeune promoteur immobilier sans scrupules . Au centre sa fidèle femme de ménage ....
A droite , Clara Face au jeune promoteur immobilier sans scrupules . Au centre sa fidèle femme de ménage ….

Faisant face à une agressivité et à un acharnement qui se manifeste par toute une série de menaces et pressions dont ses enfants seront également l’objet suscitant une discorde ( belle et forte scène ) avec l’une de ses filles qui , maladroite , fera le jeu des promoteurs.
Et ces « comportements de bêtes affamées » , le cinéaste en décrit et en montre les exemples destinés à faire rendre les armes à Clara , à la « rendre folle » . Tous les moyens seront bons pour y arriver : tapage musical et « partouzes » organisées au dessus de son appartement , Secte religieuses envahissant l’immeuble , matelas et autres objets en flammes dans le jardin , escaliers dans lesquels on déverse des défections … et pour couronner le tout , ces nids de termites destinés à détruire l’armature en bois de l’immeuble . Clara va y faire face avec un « calme » déconcertant tout en cherchant les moyens et aides ( belle chaine de solidarité ) pour y faire face . A l’image de ce jeune maître -nageur appelé à la rescousse ou de ces ouvriers employés par la société immobilière qui la préviennent du danger , sans oublier cet ami journaliste qui va la mettre sur la piste des documents attestant des « malversations » des promoteurs pour obtenir les permis . C’est  cet aspect important destiné à mettre en valeur et en perspective les rapports et relations avec le monde qui entoure Clara ( ses enfants , les voisins , la fidèle femme de ménage ) ou celui des sorties avec ses amies , ou des aventures d’un soir qu’elle s’autorise encore en femme libre et qui lui permettent d’évacuer le  stress,  et pouvoir rester calme et inébranlable face aux assauts des ces « sangsues » qui veulent la jeter au dehors de son cadre de vie ….

Clara et le maître nageur qui va l'aider ...
Clara et le maître- nageur qui va l’aider …

Elle trouvera les mots magnifiques dans un final qui ne l’est pas moins, pour remettre à leur place ces «requins » qui ont décidé de détruire son environnement …et dans cette perspective le tournage réalisé dans le décor naturel de l’un des immeubles encore existants dont la mise en scène s’empare de tous les recoins pour nous y immerger et nous le rendre familier , et en faire un « personnage » à part entière avec lequel on se retrouve en affinités et dont on finit par connaître les moindres recoins et y partager la vie et les déboires de Clara devenue prisonnière , résistant contre sa destruction. La mise en scène toute en allusions et en petites touches ( plans brefs ) qui disent ce qu’il faut sans surcharger , est d’une justesse et d’une efficacité qui fait mouche . De la même manière que celle signalée ci- dessus de la bande sonore ,  ou  des flash-backs qui font référence au passé et au parcours de Clara  et l’enrichissent pour nous éclairer du poids de son vécu . Comment ne pas souligner aussi le superbe travail sur les dialogues et sur les personnages dont l’authenticité fait mouche , servie par une distribution impeccable .

Clara en compagnie du Journaliste ami ....
Clara en compagnie du Journaliste ami ….

Et puis , comment oublier au sommet de celle-ci , la grande Sonia Braga , idole Nationale Brésilienne qui fut la «  muse » des cinéastes du Cinéma Novo d’hier . Souvenez-vous de Dona Flor et ses deux maris ( 1976) et de Gabriele ( 1983) de Bruno Barreto, et de Le Baiser de la Femme Araignée d’Hector Babenco (1984) ou encore plus récemment de Les oubliés de Juarez de Grégory Nava ( 2006 ) . Kléber Mendonça Filho  ne s’y est pas trompé , elle apporte toute la subtilité de son jeu à ce portrait de femme résistante que son image emblématique de comédienne aimée du public, ne peut que renforcer . Au delà du magnifique portrait de femme , le film est aussi un vibrant hommage du cinéaste à cette immense comédienne….

Une scène de tournage . Au premier pla le cinéaste Kléber Mendonça Filho
Une scène de tournage . Au premier plan le cinéaste Kléber Mendonça Filho

Soulignons enfin,  que le film fait l’objet aujourd’hui au Brésil d’une certaine forme de « discrinination » . interdit au Moins de 18 ans au prétexte de «  scènes de sexe explicites et de référence au trafic de drogue » ( pas de quoi sauter au plafond… on a vu plus surligné et pire!…) .Mais la vraie raison est sans doute ailleurs et elle est à l’évidence, politique . Lors de la présentation Cannoise, l’équipe du film avait sur les marches du palais  manifesté contre la  procédure  de destitution ( qui sera finalement entérinée  le 31 Août 2016 )  intentée envers la Présidente  Brésilienne , en arborant des pancartes évoquant une tentative de «  coup d’état  contre Dilma Rousseff » . Depuis les mesures tombent pour tenter de «  limiter » son impact  du  film . Le gouvernement l’a également écarté de la course aux Oscars,  lui refusant   le droit de représenter le pays ! . Dès lors le prétexte trouvé pour réduire le film au silence , en  le cantonant à de « basses intentions » artistiques, afin de contrer sa dénonciation des effets dévastateurs d’une certaine politique économique qui s’appuie sur la corruption et sert les intérêts des riches et des multinationales . Une technique de censure qui n’est pas nouvelle s’appuyant sur des « substituts moraux »  destinés  à  dénigrer et reduire au silence les artistes qui dénonçent les corruptions. Mais la force d’Aquarius , est  dans sa mise en scène et sa grande qualité artistique  qui en fait est un film majeur et important pour l’avenir de la cinématographie Brésilienne

(Etienne Ballérini )

AQUARIUS de Kléber Mendonça Filho- 2016-
Avec : Sonia Braga , Maeve Jinkings, Irandir Santos, Humberto Carrao, Zoraide Coleto, Fernando Teixeira, Buda Lira..

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Un commentaire

  1. Merci. Lu tôt le matin, donne la pêche pour ne jamais baisser les bras quelque soit ce qui se passe autour et sans doute si près de nous…

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