Cinéma / FRANTZ de François Ozon.

Après Jeune et Jolie et Une nouvelle vie , le cinéaste nous propose avec son dernier film sorti cette semaine, une nouvelle incursion dans ses thèmes favoris ( portraits de femmes , thème du mensonge et de l’illusion, secrets intimes … ) et les renouvelle , en nous plongeant dans l’après-guerre 1914- 18 et l’histoire de ce jeune soldat français dont l’ami Allemand est tombé sur le Front, et qui va se rendre à la rencontre de la famille de celui-ci. Le romanesque cher au cinéaste y est sublimé par une magnifique mise en scène et une interprétation hors- pair …

l'affiche du  film
l’affiche du film

La petite ville Allemande de Quedlinburg en 1919 , l’après- guerre de la défaite , et les tombes sur lesquelles les jeunes femmes comme Anna ( Paula Beer , une superbe révélation ) se rendent pour pleurer leurs disparus. Celui d’Anna, Frantz , était son fiancé et l’homme de sa vie, que la guerre finie elle devait épouser. Un jour , sur la tombe de Frantz elle découvre des fleurs qui y ont été déposées « c’est le français ! » répond le gardien à Anna qui l’a interrogé. Dans la nuit qui vient de tomber une sonnerie à la porte de l’appartement de la famille de Frantz chez laquelle vit Anna…mais quand elle va l’ouvrir, personne. Puis au dehors  , scène très courte, on aperçoit une silhouette qui s’enfuit dans la nuit . Le lendemain au cimetière elle voit cet inconnu qui se nomme Adrien ( Pierre Niney ,toujours aussi formidable ) venu se recueillir sur la tombe de Frantz dont il se dit être l’ami et qu’il a connu avant la guerre . Anna , lui demande de venir rendre visite à ses parents éplorés . Le premier accueil est glacial par le père ( Ernest Stötzner ) qui le renvoie considérant que tout français est «  coupable » de la mort de son fils dont il ne se pardonne pas de lui avoir demandé d’aller « se battre pour la patrie » . Mais si le chagrin  trop fort est ravivé par  cet inconnu , la mère ( Marie Grüber) et Anna insistent , qui veulent mieux connaître le quotidien de Frantz en compagnie de  cet ami Parisien , dont le chagrin finit par toucher aussi le père «  n’ayez pas peur de nous faire du bien » , lui dira la mère de Frantz . Adrien se confiera dès lors sans retenue sur les frasques et sorties Parisiennes avec son ami , il est adopté et devient indispensable comme ,contre- poison à la douleur. Il en est bouleversé …et va finir , pris au piège de cet « amour » , par quitter la famille qui veut le retenir.

Adrien( Pierre Niney)  et son ami Frantz ( Anton Von Luke )
Adrien( Pierre Niney) et son ami Frantz ( Anton Von Luke )

Adapté librement de la pièce  de Maurice Rostand et du seul film dramatique d’Ernest Lubistch Broken Lullaby ( 1932) dont il se démarque dans la seconde partie y inscrivant en contrepoint du point de vue masculin d’Adrien, celui du cheminement féminin d’Anna . Auquel s’ajoute aussi un contrepoint « pacifiste » par rapport à la pièce de Rostand et au film de Lubitsch , « ce sont des oeuvres pacifistes des années 1930, ils ne savaient pas alors qu’il y allait y avoir une autre guerre … » dit François Ozon, tenant compte de l’évolution de l’histoire , et y qui introduit la dimension sombre du ce  constat . Fustigeant dès lors dans de superbes scènes les   « va-t-en guerre  » des deux côtés qui ont envoyé leurs enfants à la boucherie et dont  les rancoeurs restent vivaces contre l’ennemi , alimentant les haines et les nationalismes en France , comme en Allemagne (où là, le  germe « de l’oeuf du serpent »  s’anime  commence à poindre et  va devenir raciste et Nazi) , vont conduire à une autre boucherie ( 1939-45) . C’est fort de ce recul qui lui permet de développer encore un peu plus sa construction «  en miroirs » d’un récit où se télescopent les ressentis mentionnés ci-dessus et pour nos héros , les mensonges et les illusions qui font leur œuvre et dans lesquels chacun s’enferme ( se protège ) , Adrien dans son secret , et Anna dans le principe de raison qu’elle adopte du «  mensonge qui apporte le bien » , dont le cinéaste construit la seconde partie du récit . Alors, selon le souhait de François Ozon on ne vous dévoilera pas « le secret » d’Adrien , qui vous permettra de vous installer et  laisser emporter dans un récit qui multiplie les « pistes » de ces mensonges et de ces illusions dont le choix stylistique du traitement en noir et blanc ( symbolisant , la réalité ) du film et des séquences en couleurs ( celles de l’illusion , du mensonge ) deviennent un habileté  du récit dont le « choc » des correspondances n’est pas finalement si radical  et sombre . Celui que le final – superbe – laisse entrevoir dans la salle du musée du Louvre où Anna face au tableau préféré de « son » Frantz , « le Suicidé » de Manet , va finir par lui ouvrir…

Adrien ( Pierre Niney)  et  Anna ( Paula Beer )
Adrien ( Pierre Niney) et Anna ( Paula Beer )

La merveilleuse idée dont François Ozon investit son récit c’est d’introduire au cœur ces  mystères et de non-dit,s dont il fait le spectateur le témoin de ces instants où  ( Adrien et Anna, mais aussi les parents de Frantz , et ensuite , la famille d’Adrien ) tous savent ce qui se cache derrière , et nous font les complices dans une sorte de                      «  connivence » que la mise en scène installe . Cette vérité que chacun finit par percevoir et faire sienne comme une ouverture vers le possible salut . Celui des Parents de Frantz qui voient en Adrien un possible (?) fils de substitution . Celui d’Anna qui pourrait sombrer dans le désespoir et qui dans la seconde partie de  sa quête Parisienne sur les traces du souvenirs de Frantz et dans la recherche d’Adrien qu’elle finira par retrouver , mais qui a changé et qu’elle ne comprendra plus … et  devra l’accepter . Le sentiment de plénitude romanesque cher au Cinéaste et celui de l’ancrage dans le réel en osmose , font alors merveille . Il s’amplifie même par les subtiles et courtes références cinématographiques .Celle du réalisme poétique dans lequel baigne la scène de l’arrivée d’Anna à Paris ou celles  de certaines scènes nocturnes en Allemagne clin d’oeil à la forme « expressionniste » du cinéma Allemand . Mais c’est aussi du côté des maîtres du romanesque ( Douglas Sirk , dont on ne peut s’empêcher de penser au sublime Le Temps  d’aimer et le temps de mourir /1958  ) , et aussi à la présence constante de cette ambiguïté des rapports chère à Rainer Werner Fassbinder dont François Ozon a  adapté Gouttes d’eau sur pierres brûlantes ( 2000). De ces références inspiratrices ( o n pourrait y ajouter   Heimat d’Edgar Reitz  pour la référebce au travail sur les couleurs  et  Le Ruban Blanc  de Michaël Haneke  qui se déroule dans la même région  et inspirateur d’Ozon ,  sur l’utilisation du noir et blanc ) qu’il transcende pour développer son cinéma qui vous happe dès les premières séquences ,  pour ne plus vous lâcher  et vous entraîne au cœur des événements et des sentiments et leurs zones d’ombres , pour y faire sourdre l’émotion et la beauté bouleversantes ….

Adrien avec la famille  et la fiancée  de Frantz
Adrien avec la famille et la fiancée de Frantz

Un envoûtement  perceptible d’emblée dans l’approche psychologique des personnages dont le récit ne cesse de renvoyer l’illusion qui les porte à s’évader du réel par cette voie du mensonge qui , souvenez-vous dans Sous le Sable  (2001)  entraînait Charlotte Rampling à nier la mort de son mari , ou qui, dans le récent Une Nouvelle amie  (2014) conduisait ce père de famille veuf , à se travestir… les sorties de secours pour ne pas sombrer dans la folie ou le suicide ( Adrien et Anna on tout deux tenté de se suicider ) pour s’arracher à la douleur insupportable . L’évasion du réel était aussi celle des 8 Femmes  (2002) porteuses de secrets qui s’étripaient et dont les chansons se faisaient le reflet-refuge de leurs univers intimes . Les chansons sont très présentes dans les films du cinéaste ( dans Potiche , Catherine Deneuve qui se libérait chantait le « c’est beau la vie » de Jean Ferrat ) , ici ce sont les chants patriotiques que Français et Allemands se renvoient qui traduisent l’inéluctable d’une première boucherie de millions de morts dans laquelle Frantz a été emporté . Et s’y ajoute , le choix de la musique originale signée Philippe Rombi   ( dans l’esprit de Mahler ) , et le morceau de Chopin joué par Adrien au violon , Adrien qui par ailleurs a été membre de l’orchestre de Paris, et à appris à Frantz à en jouer . Et la petite musique d’Anna c’est la poésie de Verlaine dont son Frantz était fan et qu’elle a appris en Français, et dit avec émotion ces « sanglots longs des violons de l’automne… » dont le poète se fait l’ écho de sa douleur . C’est en effet à son retour de la guerre , à l’automne , que Frantz avait décidé de fixer la date de leur mariage …

le père de Frantz ( Ernest Stötzner
le père de Frantz ( Ernest Stotzner)

François Ozon orchestre , lui , un de ses films les plus accomplis, maîtrisant parfaitement tous les ingrédients avec une délicatesse infinie , pour nous offrir un superbe et bouleversant film dont les mensonges , les désillusions et le drame, qui affleurent en guise de protection , vont finir par laisser percer les rayons d’un retour à la vie… dont la beauté tragique du tableau de Manet qui y contribue , est aussi une manière pour le cinéaste d’évoquer la force de l’art qui peut servir à y contribuer…

(Etienne Ballérini)

FRANTZ de Françosi Ozon- 2016-
Avec Pierre Niney , Paula Beer , Ernest Stotzner, Marie Grüber, Johan Von Bülow, Anton Von Luke,Cyrielle Clair, Alice de Lencquesaing

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