Cinéma / STEFAN SWEIG, ADIEU L’EUROPE de Maria Schrader.

Second film derrière la caméra de la comédienne et scénariste Allemande,  suit en plusieurs séquences le parcours d’exil de l’écrivain Autrichien auteur entre autres de La pitié dangereuse  et  dont les ouvrages furent  interdits,  et contraint à l’exil par le régime Nazi. Elle esquisse , tout en nuances , le superbe portrait d’un homme détruit par une tragédie et , dont « le monde de son langage » avait disparu avec la guerre et la destruction de l’Europe…

l'affiche du film
l’affiche du film

Le premier plan-séquence qui  ouvre  le film nous entraîne dans les salons dorés d’une réception officielle Brésilienne donnée en 1936 en l’honneur de l’écrivain récemment exilé. Il donne à la fois la tonalité du récit par le choix d’une stylisation voulue par la comédienne-cinéaste qui a souhaité voulu se détourner de ces Biographies Cinématographiques « qui tentent de résumer toute une vie dans un mélodrame », trop souvent ampoulées et  qui , soucieuses de « tout » dire sur leurs sujets  finissent par rester illustratives et , au bout du compte , superficielles . C’est le chemin inverse qu’elle a donc choisi avec son co-scénariste Jan Schomburg  , en se consacrant à ce qui a été la dernière partie de la vie de l’écrivain et la tragédie de son exil qu’il vit comme une sorte de fantôme détaché désormais du monde et dont il ne peut supporter le poids , miné  qu’il était par : « la disparition de son pays , de sa patrie spirituelle , loin des intellectuels de son temps , les nouvelles et l’idée, qu’après la guerre , il faudrait des dizaines d’années pour tout reconstruire .. . » . C’est cet « état » là , que les auteurs ont choisi de privilégier du destin d’un homme admiré du monde entier et contraint – comme beaucoup de ses confrères- à devenir un « paria »,  dont il ne peut supporter le fardeau . Il fallait pour traduire cette vie d’errance et cet inexorable détachement , qui, malgré les honneurs et le respect qui l’on entouré, est resté une blessure à jamais ouverte, et a fini par le conduire à l’irrémédiable . Dès lors le choix a germé  chez la cinéaste de « construire le film en chapitres indépendants représentant les événements quasiment en temps réel »…

réception avec les  honneurs  au brésil  - Stefan Zweig ( Josef Hader  , à droite )  et Virgilio Castello
réception avec les honneurs au brésil – Stefan Zweig ( Josef Hader , à droite ) et Virgilio Castello

 

Une approche destinée à poser au travers de ces « chapitres » une introspection suscitant réflexion sur l’état de sidération de l’écrivain dont l’oeuvre a été construite sur la passion pour l’être humain et les grandes idées de tolérance et de nuance d’idées , et qui va se retrouver confronté à devoir remettre tout en question . C’est la belle idée du film tenue jusqu’au bout et qui en fait à la fois sa cohérence esthétique et dramatique. En même temps qu’elle fait écho à ce qui a été par la contrainte laissé derrière soi et dont les douleurs sont restées vivaces et qui tout à coup surgissent à la mémoire au cœur de ces « chapitres » , à l’image de la séquence du « Congrès international des poètes, essayistes , nouvellistes et écrivains »  de Septembre 1936 où sont énumérés les noms de tous les confrères de Stefan Zweig interdits et persécutés en Europe mais aussi dans tous les pays du monde où la barbarie en marche veut les réduire au silence . Cette souffrance elle s’insinue sans cesse au cœur de ces séquences quotidiennes où les journaux que l’on consulte font resurgir à chaque fois le fantôme de l’oppression ,  de l’exil ou de l’assassinat de ceux que l’on veut faire taire . Elle est présente aussi dans ces confidences qui de temps en temps cèdent la place à la souffrance muette de Stefan Zweig dans les magnifiques paysages qu’il semble traverser avec le double sentiment de la beauté qui l’entoure et celui de l’horreur lointaine de laquelle son exil le protège …

Stefan Zweig ( Josef Hader )  au Brésil  en compagnie de sa  seconde femme , Lotte ( Aenne Schwartz)
Stefan Zweig ( Josef Hader ) au Brésil en compagnie de sa seconde femme , Lotte ( Aenne Schwartz)

Ainsi par exemple quand il est fait référence au parcours de la fuite de sa première épouse Friderike Zweig ( Barbara Sukowa ) se retrouvant sur le quai de Marseille au milieu de milliers d’autres exilés fuyant la guerre et les persécutions , la confidence se fait alors l’écho plus global d’une situation et d’un vécu dont les générations du passé , du présent …et du futur, se retrouvent sans cesse prisonnières et victimes. Et Maria Schrader souligne «  quand on lit le récit de cette fuite de Friedrike Zweig on ne peut s’empêcher de regarder autrement ceux qui aujourd’hui risquent leurs vies, en cherchant pour d’autres raisons à traverser la méditerranée ». Pointant la modernité de l’écriture visionnaire de Stefan Zweig face à cet avenir incertain auquel il ne voyait pas d’issue «  A soixante ans passés , mes forces sont épuisées après de longues années d’errance aussi je pense qu’il vaut mieux mettre fin à temps , et la tête haute , à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde . Je salue tous mes amis , puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit!. Moi je suis trop impatient , je pars avant eux …», ainsi s’exprime-t-il dans la lettre expliquant son suicide à Petropolis,  la Ville près de Rio de Janeiro en Février 1942. L’Europe encore en guerre et la barbarie nazie en marche qui apportera tant de souffrances , qui pour d’autres raisons et sous d’autres formes , depuis perdurent . Dès lors les honneurs et les célébrations dont il est l’objet semblent vaines à l’écrivain qui finit par s’en détacher et sombrera dans un état de contemplation extérieure tragiquement désabusée , à laquelle Jospeh Hader  ( Stefan Zweig ) offre une dimension étonnante de souffrance intériorisée qui, de temps en temps, laisse sourdre des signes d’exaspération …

Stzfan Zweig en compagnie de sa premier  femme , Friedrike ( Barbara Sukova
Stefan Zweig à New-York,  en compagnie de sa premier femme , Friedrike ( Barbara Sukowa)

C’est  cet  état d’esprit  que la récit et la mise en scène on choisi de traduite au cœur de ces chapitres où s’insinue au milieu des  magnifiques paysages  Brésiliens ( les plantations de canne à sucre , les villes de Bahia , Rio de Janiero et Petroplis ) où il séjourne   en compagnie de sa seconde épouse , Lotte Zweig  ( Aenne Schwartz )  faisant honneur aux signes d’affection, manifestée par les populations. Tout au long du parcours de cet exil Brésilien où on va le suivre , mais aussi à Buenos-Aires et  à New-York où par sa notoriété il aura un rôle important à jouer , facilitant les démarches administratives des exilés , où il retrouve pour l’occasion sa première femme Friedrike très engagée dans ce combat . Au cœur de ces étapes en forme de chapitres,  s’inscrivent en parallèle de ce détachement inexorable , aussi,  les moments de sursaut et de colère ou d’exaspération envers un monde qu’il voit sombrer  perdant  ces idéaux de tolérance tant célébrés dans ses œuvres . Insupportable! .

Le  congrès des écrivains , poètes  et novéllistes   en 1936 -  A gauche :Stéfan Zweig (  Josef Hader )
Le congrès des écrivains , poètes et nouvellistes en 1936 – A gauche : Stéfan Zweig ( Josef Hader )

C’est ce sentiment que capte magnifiquement le film au détour d’une discussion où les mots ou les expressions finissent par traduire les sentiments et le ressenti , de la même manière que c’est le détail des textes o,u le sous- texte,  des discours ( des réceptions officielles ou ceux improvisés des autres rencontres ) qui s’en fait le révélateur. De la même manière qu’au cœur des « chapitres » la caméra se fait tour à tour intrusive ( à la manière documentaire ) ou contemplative ( les plans-séquences ). Traduisant deux regards et points de vues opposés , à l’image du magnifique final avec son dispositif de plan fixe figeant dans une partie du plan la pièce du suicide et  de recueillement, et dans l’autre utilisant le miroir d’une armoire qui reflète l’entrée de la maison et l’extérieur , cette agitation suscitée par la tragédie…

C’est doublement un film respectueux . Sur un grand écrivain confronté à la tragédie de l’exil dont la forme et le choix de récit cherche ( et réussit )  à trouver l’osmose nécessaire pour , sans artifices ni pathos , en faire percevoir la douleur intime, insupportable. Celle qui encore aujourd’hui peut être ressentie par de nombreux hommes des lettres ( ou civils ) persécutés dans le monde , pour leurs idéaux de liberté …

(Etienne Ballérini)

STEFAN ZWEIG , ADIEU L’EUROPE de Maria Schrader – 2016-
Avec : Jospef Hader , Anne Schwanz , Barbara Sukowa , Ernest Feder, Charly Hübner …

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