Vieux-Nice / A la découverte du Puy St Martin, un quartier chargé d’Histoire

 Ami lecteur, cette fois-ci je vais vous parler d’un très ancien quartier niçois, blotti entre la colline du Château et  la place Garibaldi, autour de l’église St Martin-St Augustin qui en constitue l’élément central.

 Parlons tout d’abord de la situation de cet édifice religieux et de la genèse de son existence dans cette partie du Vieux-Nice, sur une butte, le Puy St Martin, dominant l’actuelle place Garibaldi défigurée momentanément par les travaux de la ligne «2» du tramway de Nice, mais, patience, dans moins de deux ans maintenant le quartier sera redevenu paisible et nous ne serons pas déçus de ce nouvel équipement.

Façade de l’église St Martin
Façade de l’église St Martin

Dès le XIVe siècle, nous étions là sur le «Camas Soutran» ou «Champ de Mars» du dessous. Mars était le dieu de la guerre des romains. C’était un terrain vague nommé ainsi par opposition au «Camas Soubran» ou Champ de Mars supérieur, localisé sur la plateforme sommitale du Château  et qui disparaîtra dès 1783 quand va se créer à cet endroit le premier grand cimetière chrétien et israélite de la ville de Nice. Rappelons que depuis juillet 1706, Nice avait perdu sa vocation militaire suite à la destruction de ses fortifications sur ordre exprès de Louis XIV libérant ainsi des terrains. Le Camas Soutran, au relief très tourmenté, a pu servir opportunément de terrain d’exercice idéal aux militaires de toutes les époques.

Une église St Martin existait déjà depuis (au moins) le XIIe siècle, un édifice gothique sans doute, dédié à St Martin de Tours (315-397), militaire romain célèbre pour avoir généreusement partagé son manteau avec un mendiant transi de froid. Pourquoi St Martin particulièrement? On peut penser, mais nous n’en avons pas la preuve formelle, que l’église était peut-être au départ une chapelle à vocation militaire vu sa proximité avec le terrain de manœuvre des soldats, d’où sa dédicace à cet ancien légionnaire romain. A la fin du XIIIe siècle, les ermites de St Augustin, ordre contemplatif, bâtissent un couvent situé vers l’entrée de l’actuelle avenue de la République. L’endroit est à l’époque très isolé de la ville, les crues du Paillon sont violentes et fréquentes, l’insécurité ici est permanente. Au XVe siècle, les moines demandent et obtiennent (1405) de l’évêque et de l’antipape Benoît XIII, alors à Nice, la permission de se réfugier derrière les murailles de la       ville. Il est décidé alors de leur faire desservir l’ancienne paroisse St Martin qui devient ainsi St Martin-St Augustin.

Ils vont dès lors aménager les lieux, créer un couvent à l’est de l’église, rénové et agrandi au XVIIIe siècle.

Ces religieux, chassés par la Révolution ne revinrent plus. Le couvent a encore été agrandi par la construction d’une aile orientale et transformé par l’armée sarde en caserne en 1821-1822. Ce site est toujours occupé par des militaires aujourd’hui (les trois armes + la Légion).

Une petite anecdote : l’établissement porte le nom du comte de Filley, militaire français décapité par un boulet savoyard lors du siège de 1705-1706 (guerre de succession d’Espagne). Il accompagnait le général de Berwick (un anglais au service de la France) lors d’une inspection des tranchées creusées devant la forteresse niçoise.

L’église a été restaurée au goût baroque entre 1683-1689 avec quelques aménagements par la suite. En 1854, on ouvre l’édifice au sud alors que jusque là, l’entrée se situait latéralement, côté ouest pour le public et côté est pour les religieux. Le dessin de cette porte dans le goût baroque a été réalisé seulement en 1895 avec, sur le fronton, le rituel D.O.M. (Deo Optimo Maximo) et la date de la décoration de la façade MLCCC XCV.

Sur la droite la plaque commémorant le sacrifice des soldats niçois du quartier, morts pendant la Grande Guerre (une cinquantaine de noms!).

Choeur de l'église
Choeur de l’église

L’église comportait deux clochers jumeaux jusqu’en 1887 année du gros tremblement de terre régional qui a    mis à mal les rivages ligure et niçois. A Nice de nombreux bâtiments ont souffert et en particulier St Martin-St Augustin dont un des clochers s’est effondré suite aux secousses. Il ne sera pas reconstruit faute de moyens. Le clocher actuel, sécurisé, attend toujours une restauration qui tarde à venir.

L’intérieur du sanctuaire est intéressant. Sur la grille fermant les fonds baptismaux, on lit une inscription faisant allusion au baptême en ces lieux de Joseph Garibaldi en 1807. Une autre inscription, sur la droite de la nef des fidèles signale que Martin Luther, le célèbre moine augustin dissident aurait de retour de Rome, en 1510, fait étape ici et aurait célébré, à cette occasion, une messe en ce lieu mais cet évènement est à prendre avec circonspection. Un boulet de fer (français ou turc?) scellé à une colonne voisine rappelle les combats du terrible siège franco-turc de 1543. On en trouve cinq autres dans la vieille ville dont trois sous le balcon de la chapelle voisine du St Sépulcre.

St Antoine de Padoue
St Antoine de Padoue

Au sol, à droite, devant la porte d’accès interne à l’ancien couvent, une pierre tombale porte une gravure presque effacée, illisible. Il s’agit de l’accès aux anciens caveaux souterrains ayant accueilli les restes des moines et de certaines familles nobles de la cité.

La 1ère chapelle latérale droite, honore St Antoine de Padoue au travers d’un groupe sculpté, véritable lucarne par laquelle le fidèle assiste à la vénération de l’Enfant-Jésus en gloire par le saint homme, ermite de St Augustin tout d’abord, puis devenu franciscain par la suite (fête le 13 juin). Il semble bien que ce groupe ait appartenu autrefois aux Pénitents Blancs qui célèbrent toujours sa mémoire par une messe au cours de laquelle on distribue à l’assistance des petits pains bénis censés protéger des dégâts causés par la foudre. C’est aussi le saint que l’on invoque en cas de perte d’objets familiers. Cette tradition des petits pains entretient une confusion avec St Nicolas de Tolentino vénéré dans la chapelle latérale suivante, invoqué pour la guérison des malades, en particulier des enfants et la délivrance des Ames du Purgatoire. Le saint aurait été guéri par la Vierge qui lui aurait donné un petit pain. Le jour de sa fête, le 10 septembre, la distribution de petits pains bénis est de règle.

 La 2ème chapelle latérale gauche est dédiée à N.D. de la Ceinture, culte propre aux moines Augustins dont un détail vestimentaire de l’ordre est la large ceinture de cuir.

La 3ème chapelle latérale gauche est la chapelle corporative des tailleurs et chaussiers (plaque de marbre  portant le dessin de deux paires de ciseaux, datée 1444).

On trouve aussi en ces lieux une Pietà de Louis Bréa qui doit être en fait un élément rescapé d’un polyptique du grand maître et une représentation de St Antoine de Padoue attribué, elle, plutôt à l’école des Bréa. Songeons, un instant, ami lecteur, que nous avons encore le privilège au XXIème siècle naissant de contempler ces œuvres exceptionnelles nées sous le pinceau de cet artiste niçois au début du XVIe siècle…il y a cinq cents ans! Parlerons-nous encore avec pareille admiration de nos barbouilleurs de toiles modernes en l’an 2500?

Vers l’autel principal, une chapelle à droite est consacrée à St Joseph avec un tableau assez classique: «La mort de St Joseph». Remarquer au chevet du mourant, sur une tablette, une pomme qui montre qu’il n’est qu’un simple humain dont la vie terrestre a été entachée par le péché originel, à la différence de la Vierge mère du Christ.

A la voûte de l’édifice, très décorée, on voit nombre de représentations de saints de l’iconographie chrétienne avec bien sûr St Martin partageant son manteau avec un pauvre hère.

Le maître-autel est surmonté d’un tableau représentant Saint-Augustin en prière. Sur un mur latéral du chœur on peut voir «l’Archange St Michel terrassant le démon» (Luca Giordano), tableau que l’on retrouve à la chapelle Ste Croix mais en plus lumineux.

En 1518, les Pénitents Blancs font bâtir contre l’église un bel oratoire, bien à eux, visible sur certains vues cavalières de Nice (Plan de Pastorelli /1610) avant d’abandonner ce site trop exigu en 1767 pour la chapelle en cours de restauration qu’ils occupent toujours, un peu plus bas, à l’angle des rues de la Croix et St Joseph.

Mur Ségurane
Mur Ségurane

La placette devant l’église se nomme place St Augustin. Au milieu, on y voit un grand mur massif sur la face nord duquel est apposé un bas-relief dédié à Catherine Ségurane, la Jeanne Hachette niçoise. Cette dernière se distingua, pour sa part, lors de la défense de Beauvais contre Charles le Téméraire (1472). En novembre 1923, le Comité des Traditions Niçoises inaugure ce monument. D’aucuns affirment que ce vestige   de muraille reste le seul souvenir tangible du bastion Sincaïre où la «maufacia» (figure horrible) se serait illustrée lors du siège mémorable franco-turc de 1543. Rien n’est moins sûr toutefois même si le fameux bastion se situait bien sur cet emplacement. Ce mur, malgré ses dimensions imposantes n’est pas médiéval. C’est un vestige ancien, restauré au XIXeme siècle (on le voit sur le cadastre de 1872) qui a servi bien avant de mur de clôture au jardin des Visitandines St François de Sales présentes en ce lieu jusqu’à leur départ à la Révolution. En 1818-1819 c’est l’œuvre charitable de la Providence (Cessolines) fondée par le chanoine Eugène Spitalieri de Cessole qui s’établira ici. C’est, aujourd’hui, un centre culturel municipal où se tiennent des conférences et des concerts très appréciés du public.

Dans la rue du Chœur, voisine, on trouvait autrefois le siège des Fourneaux Economiques, une autre œuvre charitable, fondée en 1906 par la Sté St Vincent de Paul, animée par des bénévoles, des religieuses et des pénitents (4 jours par semaine). Pour la modique somme de 1€, les visiteurs de ce centre reçoivent un repas complet. Il a déménagé de la vieille ville pour se fixer désormais à la rue Badat (quartier Barla). Le local de la rue du Chœur a été récupéré pour une œuvre sociale du C.C.A.S de Nice. A l’occasion de la Semaine Sainte 2016, une opération «Cafés du cœur» animée par l’Ordre de Malte s’est tenue tous les samedis de mars et le premier samedi d’avril, un torréfacteur niçois prêtant les cafetières industrielles et offrant les dosettes de café (200 tasses distribuées par samedi!). L’œuvre des Fourneaux Economiques présidée par les pénitents Noirs est subventionnée par la ville de Nice et des dons de particuliers.

Depuis environ un an le quartier se transforme surtout vers la place Garibaldi. Des bâtiments de la caserne Filley, en bordure de la rue Ségurane, ont été démolis pour faire place aux engins de chantier de la ligne «2» du tramway, en particulier à la construction de la première station dite «Garibaldi». C’est aussi depuis ce chantier qu’opère depuis quelques semaines la foreuse géante qui creuse la partie du parcours en tunnel, du port jusqu’au jardin Alsace-Lorraine. Ce monstrueux engin a reçu le doux prénom de «Catherine» sans doute pour honorer le souvenir de notre héroïne niçoise.

Yann Duvivier
Mai 2016

Sources:
-Centre du Patrimoine: information orale (pour la titulature de St Martin).
-Vieux Nice, Guide historique et architectural: Hervé Barelli, Editions Serre (1997)
-Baroque niçois et monégasque: Dominique Foussard et Georges Barbier, Picard (1988)

 

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