Cinéma / LES HABITANTS de Raymond Depardon.

Après son Journal de France (2012) le cinéaste reprend le chemin des routes du pays et visite , du Nord au Sud , les habitants des petites et grandes villes. La mise en place d’un dispositif qui permet des rencontres «  sans contraintes et en toute liberté » ou le naturel du dialogue intime s’installe. Magnifiques instantanés impressionnistes révélateurs des préoccupations de chacun, un «  état des lieux » surprenant sur la France « profonde » …

l'Affiche du film.
l’Affiche du film.

Le cinéma de Raymond Depardon est le prolongement d’un dispositif imprégné de son regard et travail de photographe qui a sillonné le monde et les événements du monde ( Tchécoslovaquie 1968 ) ou conflits ( Guerre d’Algérie , Vietnam, Afghanistan…) et qui a fait aussi dans le « people » , ou le suivi de la vie politique ( la campagne de Giscard d’Estaing en 1974 ) et les «  faits divers » (titre de son film en 1983 ) qui marque un tournant dans son travail cinématographique qui va l’amener à s’intéresser plus particulièrement a la vie quotidienne et les institutions , se penchant sur l’institution judiciaire ( Délits flagrants, 10 ème Chambre instants d’audience ) , ou la vie rurale et paysanne ( sa magnifique trilogie : l’approche , le quotidien , la vie moderne ) qui se complète par son Journal de France (2012 ) où il sillonne la France en camping- car équipé de deux chambres photographiques pour « imprimer » les visages de la France et des Français , tandis qu’en parallèle s’inscrivent les images , dont certaines inédites , des reportages de ses débuts. La mémoire et l’histoire au cœur de son œuvre , cette mémoire dont il continue par son travail dans Les Habitants  aujourd’hui –  à la manière des peintres impressionnistes – les portraits dont les individus rencontrés se font l’écho des multiples situations et conditions de vie , reflétant par la multiplicité des regards et des points de vues , cette «  histoire quotidienne » d’une communauté nationale , dont finalement son œuvre , veut tenter de témoigner . Celle dont il continue dans son dernier film à saisir ce quotidien des gens dont il cherche à s’approcher au plus près , à la manière d’un entomologiste , de cette « image juste » qui en restituerait le sens profond…01

En continuant, inlassablement son journal de France , et en donnant la parole aux Français , cette parole  qui laisserait entrevoir une autre réalité que celle dont les média servent quotidiennement le même menu . Et pour ce faire il sait , en vieux baroudeur du métier , que le seul dispositif d’approche qui le permet est d’être spectateur et à l’écoute , surtout ne pas être intrusif ou directif . «  ne pas filmer les échanges n’importe comment », comme il le souligne « la solution fut de transformer une petite caravane toute simple en simple studio ambulant , de l’installer au plus près des lieux de passage , au plus près des gens de la rue , et de les filmer ( …) nous accostions les gens déjà en train de discuter et leurs demandions s’ils étaient disponibles pour parler devant la caméra de sujets qui les motivaient , les préoccupaient ou les enthousiasmaient ( …) le principe était surtout de ne pas leur poser de questions, de les mettre à l’aise…cela dépassait les espérances !, c’était incroyable ! , très vite ils nous oubliaient et abordaient naturellement leurs préoccupations. Leur langage était très imagé et révélait très vite beaucoup de choses sur leurs conditions de vies ( …) ce fut un beau voyage , je cherchais une France du « centre » , des gens qui travaillent , qui passent leur bac , qui se marient , qui divorcent , qui votent, je voulais offrir une image des villes lumineuse et colorée telles qu’elles sont aujourd’hui. », dit- il.  Et le miracle a lieu , le dispositif mis en place qui , en même temps qu’il les  met à l’aise et les respecte , les « invités » de la caravane, la font sienne . Elle devient un lieu « intime » où il confient à l’autre comme s’ils étaient seuls. C’est prodigieux …03

Dès lors, en présence de ces hommes et des femmes et ce qu’ils se disent , en tant que spectateur on est totalement « bluffés » , à la fois amusés et émus par le recul qu’ils ont  et la lucidité par rapport à leurs situations personnelles dont certaines libèrent les mots sans doute longtemps retenus des souffrances à l’image de cette incroyable séquences où l’une des femmes confie son vécu des dix années d’un quotidien où elle a subi sans rien dire les violences conjugales d’un mari , guidée par l’amour qu’elle lui porte espérant qu’il change , se pensant même coupable de ne pas lui apporter ce qu’il attend d’elle . Tandis que ce dernier multipliant les aventures ne la voit que comme un « objet » à sa disposition quand il en a envie , ou besoin ! . De la même manière que le réalisme de la description du vécu quotidien de ce couple de divorcés où s’immiscent les rapports d’argent et de forces  («  c’est la guerre ! , avoue la femme à son amie ) dans la gestion du jugement et du partage des visites et des frais de vacances des enfants . Et que dire de cette incroyable discussion  en forme de tentative d’harmonisation des rapports de vie commune …  butant sur le « dormir «  ensemble » accompagné de ronflements et autres mouvements divers durant le sommeil  qui  sont  insupportables à l’autre !. Les petits faits quotidiens de la vie de couple , ou les ressentis et les colères ( femme battue ou divorce qui devient un drame ) , prennent une dimension juste et forte d’une parole dont les mots sont rarement exprimés , comme ici , en toute liberté et avec autant de justesse et de détails, significatifs …06- le jeue coupe qui s'aime

Et il en est ainsi avec les autres thèmes des discussions qui agrémentent les  séquences illustrés par les personnages du film . A l’image de cette mère de province qui vit mal l’éloignement de ses enfants partis travailler et faire leur vie dans la capitale. Ou celle , face  à son père   le fils  de  17 ans  qui vient de passer le Bac et  qui dit son indécision  à passer le cap et a du mal a  mal à se décider  de  ce qu’il entend faire de son avenir . Et puis , l’affrontement de cette mère et de son fils , la drogue au coeur du débat .   Aventures  ou relations amoureuses compliquées  et propos  sexistes des  hommes,  la nostalgie  du quartier  qui  « change ». Les « tchatches » vont bon train dans le Sud , comme dans le centre ou dans le Nord ( avec les  accents qui les caractérisent …)  , ou le quotidien de tout un chacun ( vie familiale, couple , travail , relations…) sont au cœur des débats   où la politique , le racisme   ou les tensions communautaires sont peu évoquées   (il y a quand même  cette femme qui  évoque  le changement du quartier  avec l’arrivée  des  immigrés ) ;  et le  débat sur les  religions ,  ( Islam et Christianisme ), l’ est  entre ces deux femmes qui s’interrogent sur les « obligations » imposées à leurs fidèles  respectifs , où les « on dit » sont plus présents dans leur dialogue que leur croyances personnelles . Par contre, est pointé comme indispensable le thème de la quête de stabilité par la travail ( pour se réaliser quitte à faire des concessions)05- La femem qui ne peut dormir avec qulqu'un à côté et des relations amicales , ou familiales «  t’es pas tout seul , tu m’as ton frère ! » ) ou celles des rencontres amoureuses avec la belle scène du jeune couple noir qui parle de son futur mariage , ou , de ces jeunes « dragueurs » qui se vantent de leurs    «  jolis coups ! » . Les séquences s’enchaînent habilement entrecoupées par des pauses musicales ( belle musique signée Alexandre Desplat ) qui accompagnent sur la route la caravane  sur la route , quittant une ville ou une région pour nous amener à d’autres rencontres de leurs habitants …

Et leur humanité dont Raymond Depardon nous donne à voir et à entendre les confidences qu’il sait si bien susciter et « capter » . On ne s’ennuie pas un seul instant et la diversité des regards et des moments qu’il nous propose , et a choisis,  sur les 40 Heures de « rushes »,  pour en faire un ( beau )  montage ( avec Pauline Gaillard ) et un ( superbe )  travail sur le son avec sa complice , Claudine Nougaret ( également sa productrice ) . C’est comme on dit , vraiment de la belle ouvrage . Et on ne s’ennuie pas un seul instant ….

(Etienne Ballérini )

LES HABITANTS de Raymond Depardon – 2016-
Directeur de la Photographie : Raymond Depardon.
Musique  Originale : Alexandre Desplat
Montage  : Pauline Gaillard .
Production : Claudine Nougaret ( Palmeraie et Désert ) et France 2 cinéma .
Mixage : Emmanuel Croset

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