Cinéma / Entretien avec Carmen CASTILLO , réalisatrice et écrivain.

Entretien avec Carmen Castillo, écrivain et réalisatrice, une femme engagée et militante, à l’occasion de la sortie dans les salles du film Fui Banquero de Patrick Grandperret auquel elle a collaboré.

Carmen Castillo
Carmen Castillo  ( Crédit Photo : Ph. Descottes )

Professeur d’Histoire, Carmen Castillo a fait partie du cercle des proches du Président chilien Salvador Allende. Compagne de Miguel Enriquez, Secrétaire général du Mouvement de la gauche révolutionnaire chilienne (Movimiento de Izquierda Revolucionaria – MIR), et elle-même engagée et militante, elle se réfugie dans la clandestinité après le coup d’Etat militaire de Pinochet le 11 septembre 1973. Un an plus tard, Miguel Enriquez est assassiné par la police politique du régime. Carmen Castillo, enceinte, est gravement blessée. Arrêtée et torturée, elle est expulsée vers l’Angleterre suite à la pression internationale. Elle perd son enfant et s’installe définitivement en France en 1976.
Ses films, comme ses livres, témoignent de son vécu, de ses blessures, du Chili, mais aussi de son engagement permanent et de ses aspirations à un autre monde, plus juste.
En 2015, le 27e édition de Cinélatino s’était terminée avec la projection en avant-première de documentaire On est vivants. Habituée des Rencontres la cinéaste est intervenue cette année pour présenter plusieurs films du Forum consacré au « Grandes figures d’Amérique latine ». Elle fait également une courte apparition dans Fui Banquero, le nouveau film de Patrick Grandperret (Court circuits, L’Enfant lion, Meurtrières) coréalisé avec sa fille Emilie, présenté dans la sélection Découvertes Fiction qui est sorti ce mercredi 13 avril dans les salles. C’était l’occasion de rencontrer Carmen Castillo, quelques-heures avant de s’envoler vers Cuba pour un documentaire produit par Arte.

Comment vous est venue l’idée de On est vivants ?
« Je pense que le film est né des débats qui ont suivi Rue Santa Fe (Calle Santa Fe – 2007). Comme tous les films documentaires, il faut les accompagner longtemps lors de la sortie dans les salles art et essai, puis en dvd, et avec des débats. Je l’ai fait en France, mais aussi dans d’autres pays. A chaque fois, à la fin, revenait cette question : « Vous avez fait un film sur l’engagement politique des années – pour aller vite – 1960,1970, 1980. Maintenant on fait quoi ? » J’avais toujours cette question au fond de moi : « Qu’est-ce que serait aujourd’hui l’engagement politique ? ». Le désir de faire un film s’est cristallisé autour d’un événement : la mort d’un ami, Daniel Bensaid (1) en janvier 2010 ».

Comment l’avez-vous rencontré ?
« Daniel et moi sommes d’une génération où militer, s’engager, était une évidence. Dans notre religion de l’Histoire, le futur, la révolution, viendrait à l’échelle de nos vies. C’était le temps du progrès, où on avançait, on vivait des nuits éclairées, des amours, des victoires… En tant que Chilienne, j’ai vécu la défaite, la mort, l’emprisonnement… J’ai atterri en France, exilée, réfugiée politique, et j’ai rencontré à cette époque cet homme ainsi que d’autres personnes, comme Gilles Deleuze ou Félix Guattari.
Un Hommage lui a été rendu à la La Mutualité, à Paris, où il y avait à la fois l’esprit du passé et les enjeux du présent. Daniel est quelqu’un qui n’a jamais renoncé. Il a continué à expérimenter les nouvelles formes de lutte et, quand il a appris sa maladie, il a énormément écrit à partir des années 1990. J’ai eu une longue discussion, très importante, avec Serge Lalou, mon producteur. Je lui ai dit : « je veux faire un film sur l’engagement politique. Daniel est mort, il y a sa pensée… Il y a le vaste monde ». Il m’a répondu : « Ce film-là tu ne pourras pas le faire pour la télévision, écrit-le pour le cinéma.»

Une fois le projet monté, combien de temps s’est écoulé avant la sortie du film?
« Le processus a été très long. Il a nécessité une année d’écriture pour donner forme à cette « chose » qui est très difficile à raconter. Comme dans tout film, il fallait un récit, une narration, de l’émotion, une dramaturgie et c’était très très difficile. D’autant plus qu’il y avait des expériences, des formes de luttes que je connaissais, qui faisait partie de ma vie, mais d’autres pas. Aussi, il a été nécessaire d’enquêter, de rencontrer les gens pour que tout cela devienne un scénario et cela a pris du temps. Il a été terminé fin 2014, pour une sortie en avril 2015 ».

Affiche des films
Affiche des films  On est Vivants  et Fui Banquero.

Et depuis ?
«…le film continue sa carrière. En dehors de sa sortie dans les salles, il a été montré lors de festivals, de débats et de rencontres. Ce qui m’a surpris, ce sont les réactions différentes d’un pays à l’autre, que ce soit en Amérique latine, en France ou en Algérie où il a été montré il n’y a pas très longtemps. Je pense que c’est lié à l’état de la société au moment où il est diffusé. Mais voilà, il est la, même si cela a été très difficile pour trouver un lien, celui de l’amitié, entreprendre un voyage dans la pensée, dans les textes, que l’on sente quand même une progression, et faire en sorte que ce ne soit pas un catalogue. Un film n’est qu’un film. Le temps filmique est court, aussi j’ai choisi de donner toute la place filmique aux anonymes en luttes, car je voulais dire que, non seulement c’était possible, ça a existé et cela rendait la vie plus gaie. Par la révolte, le non à l’injustice, et, parlons clairement, contre le capitalisme mondialisé qui nous impose la fatalité comme discours économique mais qui n’est qu’une utopie de plus et la pire des utopies. Je ne voulais pas parler du pouvoir, de la guerre, de la violence, des horreurs. Par exemple, dans les Quartiers Nord de Marseille, on agite toujours le chiffon rouge des faits divers mais on ne rencontre jamais ces femmes qui travaillent dans des associations de quartier. On ne parle jamais de leurs initiatives, Pour l’Amérique latine, ce sont des luttes de longue durée qui ont connu des victoires comme la guerre de l’eau en Bolivie, les mouvements zapatiste au Mexique ou des Sans Terre au Brésil. Je voulais tout simplement un film qui donne de énergie. Et qui dise que, peut-être, ça vaut la peine de lutter et en même temps de créer autre chose. Entre l’écriture et le tournage, il s’est écoulé du temps et des événements se sont produits : les Indignés, les Printemps arabes, les grandes mobilisations des étudiants au Chili, mais je ne voulais pas aller partout et surtout pas de l’extérieur. Dans mon cahier des charges personnel, je me disais qu’il fallait aller là où la lutte a tenu dans la durée, sans pour autant que ce soit un film de militant « A delante ! » (On va gagner). Il se termine d’ailleurs par une défaite syndicale. A chaque fois pourtant, dans tous les lieux, j’ai été étonnée par la pensée politique, philosophique et poétique de ces personnes qui est extraordinaire. Je retiens, parmi d’autres, cette phrase de Christophe, leader syndicaliste de la raffinerie Total à Donges, qui, en pleine émotion, malgré l’issue, après une longue grève en 2010 et la fin d’occupation du site déclare : «  il y a des défaites qui ont le goût de victoires ». Nous sommes en plein dans la pensée de Walter Benjamin et de Daniel Bensaid. L’aveuglement du pouvoir est total, car il suffit d’écouter les gens pour sortir du langage incantatoire et de l’impression de fatalisme. J’espère qu’avec ce film c’est l’espoir qui se dessine à l’horizon et, comme le dit le grand poète essayiste anglais John Berger : « avec l’espoir entre les dents ». C’est à dire, qu’il faut mordre l’espoir. On ne sait pas ce qu’il y a au lointain. Mais l’espérance c’est aujourd’hui. C’est avec elle qu’on agit. Il faut lutter pour vivre… et pour lutter il faut être vivant ! »

Vous l’avez déjà évoqué en partie, mais comment s’est effectué le choix des différentes expériences ?
« Je suis partie sur l’idée qu’un film n’est qu’un film. Je ne pouvais pas être partout et donc j’ai choisi des situations où j’avais des amitiés ou des connaissances. J’avais peur de tourner en France. C’était la première fois que j’allais le faire et cela a changé ma manière d’être française. Je suis « double », comme tous les exilés. J’avais toujours tourné en Amérique Latine, ou, le plus près, en Espagne. Cette fois, je tournais avec des militants, des personnes au combat et l’espace politique français est devenu différent. Dans un premier temps, je suis partie des exemples de l’Amérique Latine, ensuite, pour construire une évolution de la pensée, je me suis tourné vers Droits au Logement, le DAL, que je connaissais bien comme le mouvement des sans papier ou des chômeurs pour les années 1990. Puis je me suis orienté vers des choses plus compliquées et de plus longues durées. Il y a aussi des thèmes que l’on ne voit pas forcément et qui sont liés, par exemple, à l’émotion. Comme j’avais aussi très peu de jours de tournage, j’ai travaillé avec les images d’autres vidéastes qui étaient eux en immersion. Compte tenu de la durée de leur mouvement, je n’étais pas présente tout le temps bien entendu, mais il y avait une grande complicité avec ces images tournées de l’intérieur. Après, au montage, il a fallu bien réfléchir et notamment où je m’arrêtais . »

D’où vient le titre du film ?
« Tant qu’on est vivant on lutte. Quand on sera mort on arrêtera. J’ai beaucoup hésité. J’avais un peu peur que cela fasse nostalgique et référence à ma génération à de vieux militants qui regrettent ou ne lâchent pas le passé. Tous les protagonistes le disent. Comme c’était tellement lié aux personnes de ces collectifs, je l’ai gardé ».

Pour vous qui êtes chilienne d’origine, curieusement il n’y a pas d’exemple de lutte au Chili…
« J’ai bien essayé, mais il fallait un exemple de lutte qui s’inscrive dans la durée. Au Chili, en dehors du territoire des Indiens Mapuche, il n’y en a pas. Ils sont en guerre, une guerre déclarée par l’Etat avec des lois antiterroristes. J’ai beaucoup d’amis qui sont en prison ou clandestins. Cependant, je ne pouvais pas tourner à ma façon. Il y avait aussi le grand mouvement étudiant de 2011 pour réclamer une éducation gratuite, publique et de qualité, mais je n’avais pas de contact. Par rapport au film, je ne pouvais pas faire une exception. Je vais de plus en plus au Chili, je donne des cours, suis en contact avec l’école populaire de cinéma initiée par José Luis Sepúlveda et Carolina Adriazola et qui font un travail extraordinaire avec les jeunes des quartiers pauvres, lesquels s’émancipent à travers la création de courts films, j’essaie de transmettre des choses, humblement, à ma petite échelle, d’interroger le passé à partir du présent et non l’inverse. Le Chili est le plus ancien régime néo-libéral au monde, et il fonctionne. La transition démocratique n’a pas contribué à un changement économique. Il y a eu de petites avancées, mais la pauvreté est immense. Cela m’a fait de la peine, mais pour le film ce n’était pas encore le moment pour le Chili ».

Couverture B.D " vaincus mais vivants" et Affiche du film Calle Santa Fe
Couverture B.D «  vaincus mais vivants » et Affiche du film Calle Santa Fe

Vous faites une courte apparition dans Fui Banquero de Patrick Grandperret…
« Patrick est un ami, un frère. Par le hasard de rencontres, je l’ai connu au moment où il tournait Mona et Moi. J’ai travaillé avec lui sur ce film et beaucoup appris. Puis, nous avons vécu ensemble en Afrique l’aventure qui a abouti à ce film magnifique L’Enfant lion. Il a continué sa carrière et j’ai commencé la mienne. Mais Patrick, c’est ma famille. A un moment, nous avons créé ensemble une collection de six films, « Terres étrangères », pour Pierre Chevalier et Arte. Dans les années 1990, pour cette collection, il a réalisé Inca de Oro, auquel j’ai participé et qui a été tourné au Chili. Grâce à lui, je suis rentré clandestinement au Chili par le désert d’Atacama. Il m’emmène ensuite à Cuba en 1999 où il tourne Couleur Havane. C’est grâce à lui que j’ai revu mes amis, dont Alfredo Guevara qui est le fondateur de l’Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographiques (ICAIC) qu’il a dirigé pendant plus de vingt ans. Je suis retourné à Cuba par la suite à l’invitation d’Alfredo. De son côté, Patrick est tombé amoureux du pays et il m’a demandé de l’accompagner pour son nouveau projet de long métrage à Cuba, Fui Banquero. Sur ce film, en dehors d’une apparition, j’ai travaillé avec l’ICAIC qui était prestataire de services. La Havane que Patrick a magistralement filmé, est le nôtre. C’est une ville où les Cubains ne sont pas des caricatures. Il n’y a ni sexe ni folklore, mais la vie »On est tenté de faire un rapprochement avec Retour à Ithaque de Laurent Cantet…
« Oui, mais ce sont deux cinéastes différents et deux films différents. Laurent Cantet a co-écrit le scénario avec l’écrivain Leonardo Padura. Il a choisi le cadre d’un huis clos. Toutes les situations dans Fui Banquero sont réelles. Patrick n’avait pas de scénario. Il n’y avait pratiquement pas de comédiens professionnels. Par exemple, Saulius Liutkus, que l’on voit pourtant pendant les 2/3 du film, était en fait assistant réalisateur. L’ambassadeur, c’est le vrai qui était en poste à l’époque ! Patrick écrivait avec Emilie, sa fille, au fur et à mesure. Le film prenait forme en fonction des obstacles et des rencontres. Patrick a été guidé par son amour d’un pays où les choses se transforment et où on ne sait pas où on va. Jean Mendelson,l’ambassadeur, a beaucoup aimé le film car c’est La Havane qu’il a vécue. C’est un film très riche avec tout ce que l’on y voit, tourné dans des lieux incroyables, avec très peu de moyens et l’aide précieuse de l’ICAIC. La liberté était totale. A Cuba, il y a ce qui est interdit et ce qui est autorisé. Entre les deux il y a une zone, « a-legal » en espagnol, dans laquelle tout le monde bouge. En France, pour une majorité, Cuba est un goulag tropical, pour quelques-uns, c’est la fête révolutionnaire. Ce n’est ni l’un ni l’autre ! Même si la vie est très difficile avec des problèmes économiques, les collectifs de jeunes, les associations, les organisations locales que je connais veulent préserver l’esprit de la révolution, sortir de la crise économique bien sûr, mais aussi créer autre chose et garder leur dignité et la souveraineté nationale. Dans ses deux films Patrick nous montre des bribes de tout cela. Et je suis heureuse d’y avoir participé. »

Jusqu’à présent vous avez réalisé des documentaires. Envisagez-vous de passer à la fiction ?
« Dernièrement, pour un projet personnel, je me demandais comment résoudre un problème de récit et de temporalité. C’était peut-être une possibilité. Dans mes films, pour le cinéma ou la télévision, j’ai toujours comme base l’exigence d’un récit. Un récit est une fiction. La narratrice de On est vivants, c’est moi et ce n’est pas moi.On sait d’elle que c’est une exilée, mais ce n’est pas la même que celle de Calle Santa Fe ou de La Flaca Alejandra (ndlr son 1er long métrage documentaire). C’est de la fiction, même si c’est à chaque fois au plus près d’une vérité personnelle. Quant à travailler avec des comédiens, je ne sais pas si je saurai le faire ? »

Compte tenu de votre vécu, de votre parcours et de votre engagement, peut-être avez-vous encore beaucoup de choses à raconter et que la fiction viendra plus tard…
« C’est ça ! (rires). J’aimerai consacrer un film entier aux Quartier Nord de Marseille, à la situation au Chili, aux Sans Terre du Brésil… »

Merci Carmen Castillo

( Philippe Descottes – Entretien réalisé le 16 mars dans le cadre de Cinelatino – Toulouse 2016)

( 1 )-Daniel Bensaid a été philosophe et théoricien du trotskisme en France. Il fut un dirigeant historique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et de la Quatrième Internationale. Militant politique mais aussi penseur, il a beaucoup écrit et réfléchi pour renouveler sa pensée après les échecs, notamment après la chute du Mur de Berlin et la fin des utopies. Le site de Daniel Bensaïd

Pour aller plus loin :

Voir la bande annonce officielle : On est Vivants de Carmen Castillo – Happiness Distribution
Voir la bande annonce :  Fuy Banquero de Patrick Grandperret – EMael Films

Une bande dessinée sur Carmen Castillo a été éditée par Le Lombard. Vaincus mais vivants. Scénariste : Maximilien Le Roy/ Dessinateur Loïc Locatelli.
Les dvd :
La Flaca Alejandra et Calle Santa Fe sont réunis dans un coffret édité par l’INA
On est vivants est édité par Blaq Out

 

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