Théâtre / Le Horla

Le théâtre de la Cité nous offrait vendredi 5 février une superbe adaptation, par la Compagnie  « Nouez-Vous » d’une nouvelle de Guy de Maupassant, « Le Horla ». Au demeurant, je crois cette nouvelle comme l’une des plus fortes de la littérature dite fantastique.

Eric Fardeau
Eric Fardeau (photo Dominique Agius)

Guy de Maupassant (1850 – 1893) a marqué la littérature par ses six romans, dont Une  vie, Bel-Ami,  et surtout par ses nouvelles comme Boule de suif en 1880, ou le Horla (1887). Ces œuvres retiennent l’attention par leur force réaliste, la présence importante du fantastique et par le pessimisme qui s’en dégage le plus souvent, mais aussi par la maîtrise stylistique. La carrière littéraire de Maupassant se limite à une décennie — de 1880 à 1890 — avant qu’il ne sombre peu à peu dans la folie et ne meure peu avant ses quarante-trois ans. Reconnu de son vivant, il conserve un renom de premier plan.
La nouvelle Le Horla est un journal intime où le narrateur rapporte ses angoisses et divers troubles. Il sent progressivement, autour de lui, la présence d’un être invisible qu’il nomme le Horla. Il sombre peu à peu dans une forme de folie en cherchant à se délivrer de cet être surnaturel. Le Horla, un être surhumain, le terrasse chaque nuit et boit sa vie.
Cette folie le conduira à de nombreuses actions, toutes plus insensées les unes que les autres. Il en viendra même à mettre le feu à sa maison et laissera brûler vif ses domestiques. Dans les dernières lignes de la nouvelle, face à la persistance de cette présence, il entrevoit le suicide comme ultime délivrance.
L’aspect fantastique du récit vient du doute créé chez les lecteurs quant à la démence du narrateur ou à la réalité des faits qu’il rapporte. Maupassant souffrait lui-même de troubles : il avait l’impression de se voir à l’extérieur de lui ou qu’il était étranger à la personne qu’il voyait dans le miroir. Le Horla est l’aboutissement d’une série de contes qui font référence à un sentiment de double puis à un être monstrueux ou surnaturel. C’est une littérature de genre fantastique, mais aussi d’épouvante et, dirais-je, de prémonition.

Eric Fardeau (Photo Dominique Agius)
Eric Fardeau (Photo Dominique Agius)

Quant au terme « Horla » c’est un néologisme  créé par Maupassant. Plusieurs hypothèses ont été évoquées pour en expliquer l’origine. Il pourrait être composé à la fois de l’expression « hors la loi» et du mot normand « horsain » qui signifie « l’étranger ». Mais il pourrait aussi être la juxtaposition des mots « hors » et « là », ce qui crée un oxymore destiné à faire apparaître à la fois l’anormalité de cette créature et sa présence.
La veille de voir cette adaptation théâtrale, j’ai relu la nouvelle. En fait, c’est une chose qu’il ne faut pas fondamentalement faire, on risque d’être influencé et il est vrai qu’il faut (faudrait ?) voir une œuvre totalement « vierge ». Et à l’écoute de cette adaptation j’ai pu m’apercevoir que m’était délivré l’intégralité du texte, c’est à dire que la mise en scène (Anne Sophie Tiezzi) avait respecté la structure même du texte : on n’avait pas cherché à « rapidifier » tel ou tel passage. Cette nouvelle ne peut pas être écourtée, chaque mot donne une importance à l’ensemble de la nouvelle.
Écrit à la première personne, ce conte fantastique intemporel peut nous appartenir comme un journal intime, au sein duquel le lecteur, comme le spectateur, s’identifie et devient le personnage principal. La scénographie entre en relation constante avec l’univers mental du « héros » : un intérieur « cossu » que nous imaginons intérieurement évoluer avec l’évolution du récit. Et les lumières d’Erik Saint-Ferréol y sont pour beaucoup : elles définissent précisément la « tonalité » de chaque espace, leur « coin chaud », comme dirait Tourgueniev.
Et il était important que la scénographie rende compte – ne serait-ce que stylistiquement, un bureau, un fauteuil, un lit – de l’espace clos du narrateur : lorsque celui-ci se trouve à l’extérieur,   en voyage, ses phobies s’estompent. C’est lorsqu’il se trouve dans sa demeure que son démon le reprend. Note personnelle : si je devais rapprocher le Horla d’un tableau, cela serait « Le cri » d’Edvard Munch.
Alors ? Crise mentale ? Préscience d’un être du futur, d’un « non-mort » (nosferatu en roumain), le Horla comme figure du xénomorphe (forme étrangère, l’étranger au sen large, en anglais alien) ? Est-ce que le moi n’est pas maître dans sa propre maison ?(Freud)
A louer également l’interprétation sensible d’Eric Fardeau. Il est véritablement au diapason du texte, il en épouse toutes les phases. Il est le médium entre nous et le narrateur, voire entre nous et le Horla. Chacun de nous a son Horla qui patiente dans un coin de la pièce, sous le lit ou dans la tête et qui attend patiemment qu’on perde pied et qu’on lui ouvre la porte, cette porte qui lui donnera accès à un terrain de jeu infini…

Jacques Barbarin

Le Horla, par la compagnie Nouez-Vous

 

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