Théâtre / Femme non-rééducable [mémorandum théâtral sur Anna Politkovskaïa]

Semaine bien remplie au TNN avec trois spectacles qui exploraient la société contemporaine et comment nous nous positionnons face à ses urgences : en deux mots comme en quatre l’exil (Retour du fils prodigue), le pressurage des agriculteurs (Terre noire) et, hélas pour une seule représentation samedi 30, la conception particulière de la liberté de la presse (Femme non-rééducable [mémorandum théâtral sur Anna Politkovskaïa])
Le texte est d’un auteur que les niçois commencent de bien connaître, Stefano Massini (Chapitres de la Chute et Terre noire). Quant à cette femme non – rééducable, vous la connaissez.
Anna Stepanovna Politkovskaïa née en 1958, assassinée le 7 octobre 2006 (Son corps a été découvert dans la cage d’escalier, devant l’ascenseur de son immeuble, dans le centre de Moscou), est une journaliste russe et une militante des droits de l’homme connue pour son opposition à la politique du président Vladimir Poutine, entre autre pour sa couverture du conflit tchétchène.
« À chaque fois que la question se posait de savoir s’il y avait un journaliste honnête en Russie, le premier nom qui venait à l’esprit était pratiquement toujours celui de Politkovskaïa », selon Oleg Panfilov, directeur du Centre pour le journalisme dans des situations extrêmes.

femme non rééducableUn mémorandum est un rappel de faits visant à justifier ou rétablir le déroulement exact d’une action, et c’est là la grande vertu de ce texte, de se présenter comme un compte-rendu, un rappel exact des faits de la dernière année d’Anna Politkovskaïa, qui raconte sur scène les faits, rien que les faits. Mais il ne faudrait pas croire que Femme non-rééducable s’assimile au théâtre documentaire : elle est, et peut-être avant tout, une tragédie dans le sens où, au fur et à mesure du déroulé,  la disparition de l’héroïne semble programmée, inexorable.

La partition du texte est confiée à une immense actrice italienne, Ottavia Piccolo, à laquelle il faut ajouter l’immatérialité de la musique, interprétée à la harpe, sur scène, par  Floraleda Sacchi, ainsi qu’un superbe travail de lumière, qui met au diapason la luminosité de ce texte.
Ottavia Piccolo est apparue dans 45 films depuis 1962. Elle a remporté le prix de la meilleure actrice au Festival du Film de Cannes 1970 pour le film Metello. En plus de sa carrière d’actrice, elle a travaillé en Italie comme un acteur de la voix, les prêts, entre autres choses la voix de la princesse Leia dans la science-fiction saga Star Wars  de George Lucas.
Ottavia rayonne dans ce rôle par sa tenue sur scène, dans la manière dont elle habite le personnage en « coulant » réellement d’une attitude à une autre, rien en elle n’indique la posture, elle est toute en dignité. Et si j’ai parlé de sa voix dans sa présentation, ce n’est pas pour rien : elle est nette, détachée, précise, on pourrait presque « voir » le spectacle les yeux fermés. J’ai eu l’immense plaisir de voir quelqu’un qui savait ce que voulait dire servir un texte et un auteur.
Stefano Massini est également servi par la mise en scène de Silvano Piccardi : on a l’impression que c’est la lumière qui est l’élément fondamental de cette mise en scène, qu’elle travaille sur le décor, qu’elle capte les déplacements et la réalité d’Ottavia – Anna, qu’elle n’oublie pas la présence de la harpiste, qu’elle la sente comme élément de la dramaturgie.
Au demeurant, la première intervention musicale est très « parlante » : Floraleda Sacchi parcourt rapidement tout l’intervalle sonore de sa harpe et cela résonne tels les 3 coups de la 5ème symphonie. C’est le destin qui vient frapper à la porte, c’est le fatum, c’est la tragédie grecque.
Et ce texte soulève d’autres questionnements ? Quand la parole est muselée, quelle échappatoire reste-t-il face au silence ? Quel rôle le théâtre peut-il encore jouer ? Anna Politkovskaïa n’avait que ses mots mais Des armes et des mots c´est pareil/ Ça tue pareil (Léo Ferré – Le Chien).
Quand j’entends « non rééducable » j’entends aussi « non récupérable » (la dernière réplique des Mains Sales, de Sartre)
Inutile de vous dire que j’attends avec impatience mon 4ème Stefano Massini
Jacques Barbarin

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