Cinéma / Disparition: Jacques RIVETTE , l’élégante liberté de l’expérimentateur…

Une des grandes figures du cinéma disparaît à nouveau en ce début d’année 2016, le grand cinéaste Français  Jacques Rivette  est décédé à l’âge de 87 Ans . Assistant de Jacques Becker et Jean Renoir , puis directeur de la Revue les Cahiers du Cinéma , et passé au cinéma à  la fin des années 1950, devenant un inlassable expérimentateur des formes , il défia la censure avec La religieuse ( 1966 ) et a inscrit au panthéon du cinéma Français nombre de grands films ( L’Amour Fou, Out 1, Céline et Julie vont en bateau , la Belle Noiseuse , Jeanne La pucelle , Ne touchez pas à la hache …) servis par les plus grands comédiens français …

Jacques Rivette
Jacques Rivette

Né à Rouen en 1928,  lorsqu’il rejoint la capitale , c’est aussitôt vers des intellectuels et cinéastes       ( Eric Rohmer et Jean Gruault ) avec lesquels il se retrouve en « affinités », qu’il se lance dans des collaborations en fondant la revue critique « la gazette du cinéma » , puis rejoignant la revue Les Cahiers du cinéma dont il deviendra le Rédacteur en chef en 1963 puis collaborateur . Avec ses amis et collaborateurs , c’est dans ce contexte que va naître la réflexion et la mise en œuvre de ce mouvement de cinéastes décidés à imposer une nouvelle vision du cinéma qui deviendra «  la nouvelle vague » du cinéma Français. En effet l’aventure critique et théorique va se concrétiser dans le passage à l’acte des réalisations avec la « bande «  des cahiers » ( Truffaut , Godard , Rohmer , Chabrol… ) et comme eux il réalisera ses premiers courts métrages ( le coup du Berger / 1956 ) produit par Pierre Bromberger , puis se lancera dans le tournage de Paris Nous appartient ( 1958 ) sur un groupe de jeune comédiens montant un pièce de shakespeare confrontés à  divers événemnts  entraînant le suicide d’un membre du groupe . Dès ce premier long métrage on retrouve le thème ( la passion complotiste et amoureuse ) qui irrigue la plupart des films et l’oeuvre du cinéaste . De la même manière qu’on y décèle déjà , ce qui sera la ligne directrice de son cinéma tourné vers la liberté et la volonté de surprendre et d’explorer librement les formes ( par la durée , par une certaine forme de jeu des comédiens… ) , dont le romanesque et la passion sous toutes ses conjugaisons , y compris celles  de la création …

Une scène de  Suzanne Simonin , La  Religieuse  ( 1967)
Une scène de Suzanne Simonin , La Religieuse ( 1967)

Avec son second long métrage adapté de Diderot , Suzanne Simonin ,la religieuse , en même temps qu’il inscrit son film sur la thématique de la liberté opprimée autour de son héroïne cloitrée contre son gré par ses parents dans un couvent où elle subit les humiliations et tortures d’une supérieure qui l’estime possédée par le démon , son film va devenir le symbole d’un cinéma libre que la censure Gaulliste de l’époque voulut interdire . Présentation au festival de Cannes , levées  de boucliers des intellectuels et Jean-luc Godard qui interpelle le Ministre de la culture André Malraux. Le combat finit par tourner en faveur du film qui fit la « une » de la presse de l’époque et ( la décision de censure levée , il sortira sur les écrans, l’été 1967 ) rencontrera le succès public. Si celui-ci lance la carrière du cinéaste qui lui permettra de continuer son œuvre , se dernier ne s’éloignera pas, au contraire , de ses obsséssions de cinéaste cherchant dans le décor du réel son inspiration et ses solutions de mise en scène où cette liberté nécessaire d’improvisation qui doit permettre de sublimer le romanesque, doit sans cesse être présente en même temps qu’elle doit interpeller et surprendre le spectateur , lui offrant toutes les subtilités d’une mécanique des relations humaines et des passions au cœur desquelles ils se débattent. C’est avec L’Amour-fou (1969 ) inspiré d’ André Breton, qu’il cherchera à réaliser cette osmose au cœur d’un film dont la durée ( 4h16 ) offre la superbe dimension portée par des comédiens Bulle Ogier et Jean- Pierre Kalfon. Autour du thème de la dissolution d’un couple d’artiste , d’un amour impossible . Jacques Rivette s’inscrit désormais dans le panorama du cinéma Français comme une expérimentateur hors normes .. .

Jean- pierre Léaud  dans  Out  Onde , Noli me Tangere
Jean- pierre Léaud dans 
Bulle Ogier  et Jean- Pierre Kalfon dans  L'Amour  Fou ( 1980 )
Bulle Ogier et Jean- Pierre Kalfon dans L’Amour Fou ( 1969 )

Et son film suivant , Out 1, Noli me tangere ( 1971) ne déroge pas à la régle bien au contraire , d’une durée de 12h 30 construit en huit épisodes (  et qui donnera une version courte de 4h 20 ) , à laquelle participent Jean- Pierre Léaud , Juliette Berto , Michael Lonsdale , Michèle Moretti, Françoise Fabian, Barbet Schroeder , Bulle Ogier , Bernadette Laffont …le film fait sensation ( récemment sorti en version restaurée , coffret Blue-Ray et DVD, éditions Carlota) ), Jacques rivette y inscrit la dimension de cette liberté créatrice sublimée , en complicité avec ses comédiens. Dont il offre une nouvelle déclinaison dans  Célinet Julie  vont en Bateau (1974 ) qui trouve dans la complicité d’un quête fantastique entre ses deux héroïnes , une bibliothécaire magicienne             ( Dominique Labourier ) et une danseuse prestigitatrice ( Juliet Berto ) qui se décline en comédie déjantée où surgissent les fantômes de l’enfance en miroir du mélodrame ( présence d’ un étrange impréssario) du présent . Rêves et réalités de la « comédie de la vie » .

Juliet Berto  et   dans  Céline et Julie  vont en bateau
Juliet Berto et Dominique Labourier dans Céline et Julie vont en bateau

Retour au réel, empreint de mystère au cœur d’une certaine théatralité ,qui imprègne l’atmosphère par une mise en scène qui s’inspire de la conspiration complotiste qui imprègne aussi  les films  suivants ( Le Pont du Nord / 1980 , L’Amour par Terre / 1984 ) et La bande des Quatre / 1988 ) qui constituent une sorte de trilogie . Avec cette mystérieuse Police parallèle ( Pierre Clémenti / jean-François Stevenin ) qui traque Marie et baptiste ( Bulle et Pascale Ogier ) dans les rues de la capitale , ou ces comédiens de  L’Amour par terre ( Jane Birkin , Géraldine Chaplin, André Dussollier …) , invités dans la propriété d’un homme mystérieux à jouer un texte dont ils ne découvrent la trame qu’au jour le jour …  et cette Bande des quatre étudiants d’art dramatique réunis en communauté dans un pavillon de banlieue , confrontés aussi à  un homme mystérieux qui s’insinue dans leur vie privée à la rechecrhe d’un tableau volé. La verve des dialogues , le mystère qui imprègne la mise en scène et le jeu de rôles et de mise en abîme, fait mouche … au delà de la référence à Blazac qui revient souvent au générique de ses films , on y retrouve celles revendiquées aussi au surréalisme ( Breton) , à Jean Cocteau et à Lewis Caroll…

Emmanuelle Beart et Michel Piccoli  dans  La  Belle Noiseuse
Emmanuelle Beart et Michel Piccoli dans La Belle Noiseuse

La décennie 1990 sera marquée par des essais ambitieux et tout aussi fructueux sur la création ( la peinture ) et sur l’exploration de l’histoire ( Jeann d’Arc ) . La belle Noiseuse (1981) présenté au Festival de Cannes , y fit sensation interprété par un trio « magique » , Emmanuelle Béart, Michel Piccoli et Jeanne Birkin . Autour du tableau qui donne le titre au film , inspire de Balzac, le cinéaste y décline dans le sillage de l’écrivain une superbe réflexion sur les affres de la création artistique , y intégrant celle des rapports entre l’artiste et son modèle qui irrigue le film d’une belle sensualité ( le rapport avec le corps ) , et y invitent à une réflexion sur la « rencontre destructrice » qui s’y décline au cœur d’un huis clos fascinant , entre le modèle et son peintre . Suivi par Haut , Bas et Fragile ( 1995 ) , joli divertissement musical sur le thème de « changer la vie » et le quotidien vécu et décidé par trois femmes . Autre variation du secret et du mystère ( Secret Défense / 1998) sur le mode du polar .

Sandrine Bonnaire dans Jeanne  la Pucelle
Sandrine Bonnaire dans Jeanne la Pucelle

Avec Jeanne La Pucelle (1994) décliné en deux parties ( Les batailles , Les Prisons ) de la rencontre de Jeanne avec le Dauphin Charles à Chinon jusqu’à la prise d’Orléans , puis du sacre de Charles VII à Reims jusqu’au procès de Jeanne et son exécution à Rouen. Jacques Rivette y revisite l’histoire de Jeanne ( incarnée par Sandrine Bonnaire ) et écrit à sa manière réaliste et romanesque , l’histoire de la Pucelle confrontée , et sacrifiée , aux jeux de pouvoirs , de la politique et de la religion. Il offre à la fresque historique par son ancrage dans le réel, une nouvelle dimension ….Les anénes 2000 seront , encore très créatrices débutent avec le petit joyau Va savoir !( 2001) présenté au Festival de Cannes ( avec Jeanne Balibar , Sergio Castellito et Jacques Bonnafé ) , le film qui mêle une fois encore le théme du theâtre ( la représentation d’une pièce de Pirandello), le cinéma            ( inspiré et en hommage au Carosse d’or de Jean Renoir ),  et le réel , est construit en saynètes et confrontations inattendues sous le signes des amours et comportement limites , tandis que s’égrène en parallèle la recherche d’un manuscrit ( de Goldoni) perdu , et convoité par d’anciens amants . Le charme qui s’en dégage a fait le succès du film .

Jeanne Balibar  et  Guillaume Deaprdieu dans Ne  Touchez pas à la Hache
Jeanne Balibar et Guillaume Depardieu dans Ne Touchez pas à la Hache

Inspiré une nouvelle fois de Balzac ( la duchesse de langeais ) , son avant dernier film , Ne touchez pas à la Hache ( 2007 ) réunissant Jean Balibar et Guillaume Depardieu),  ambitieux dans la forme est une réflexion sur le pouvoir occulte , la Franc- maçonnerie ( histoire des Treize ) et sur celui du pouvoir tout court dont la duchesse en question abuse envers son soupirant , le général de Montriveau . Le film d’adieu du cinéaste restera donc 36 Vues du Pic Saint- Loup  ( 2009) dont l’action se déroule au cœur d’un cirque ambulant où les deux personnages qui s’y retrouvent et se lient, vont laisser sourdre leur passé tragique dont ils portent les stigmates , puis , tentent de retrouver la paix avec eux-mêmes… Un bel adieu émouvant que le cinéaste offre à ses admirateurs en conclusion d’une œuvre majeure , qui , par ses choix aura écrit une partie importante de l’histoire  du cinéma Français des ces   dernières années ,  et qu’il nous laisse en héritage … et surtout à la redécouvertes des jeunes cinéphiles ,qui pourront y puiser toute la magie de son cinéma dont la fantaisie et la fantastique qui irradie le réel, convoque les ( ces ) fantômes qui,  parfois ,nous habitent .

(Etienne Ballérini)

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Un commentaire

  1. Je me souviens… je me souviens que j’ai appris à « lire » le cinéma avec les films de Rivette, L’amour fou,Out 1, Céline et Julie vont en bateau, Duelle. C’était à la MJC Gorbella, c’étaient les golden seventies. Dans les 80, L’amour par terre continua la leçon , mais aussi La bande des 4. Les 90 avec La belle noiseuse. Les 2000 avec Va Savoir.
    Je me sens tout décontenancé, mais je sais que je dois à Rivette une part de ce que je suis.
    Jacques Barbarin

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