Cinéma / LES CHEVALIERS BLANCS de Joachim Lafosse.

Inspiré de l’affaire de l’Arche de Zoé qui défraya la chronique , le nouveau film du réalisateur de A Perdre la raison (2012 ) aborde à nouveau un thème de société qui interpelle sur les comportements humains dont les bonnes intentions peuvent générer des dérives qui le sont bien moins, reflétant une certaine noirceur de l’âme humaine…

l'Affiche du film...
l’Affiche du film…

Après l’affaire de Geneviève L’hermitte , cette mère de famille Belge victime d’un harcèlement moral poussée a assassiner ses cinq enfants ( A Perdre la raison)  , le cinéaste Belge découvert en Compétition au Festival de Venise avec Nue Propriété (2006) sur l’éducation sexuelle d’un adolescent soumis au bon vouloir de son tuteur , poursuit ici son introspection de l’âme humaine et les dérives auxquelles elle peut se laisser aller ( et être soumise ) , en l’élargissant cette fois-ci au cœur d’une communauté , une Association Humanitaire composée de bénévoles conduite par Jacques Arnault ( Vincent Lindon ) président de l’ONG «  Move for kids » chargée de recueillir Trois Cent enfants Africains orphelins de moins de Cinq ans d’un pays dévasté par la guerre ( le Tchad) , afin de les nourrir, soigner et les éduquer jusqu’à l’âge de quinze ans . Mais le hic qui se cache derrière cette « mission » dont les intentions semblent les plus louables, c’est que ce dernier n’a pas dit toute la vérité sur son projet dont les raisons qui le motivent sont bien plus obscures , et notamment , son intention de mettre en place une sorte de camp de réfugiés pour enfants orphelins qui seraient préservés de toute violence, n’est qu’une pirouette. Son but n’est pas que de les recueillir et de rester sur place . Il est basé sur un mensonge qui lui a permis de recueillir des fonds et de mobiliser des bénévoles acquis à une cause noble, dont le but réel est en fait de ramener ces enfants dans un bref délai ( un mois ) en France , de les exfiltrer , pour les destiner a des parents en mal d’adoption , qui ont dans ce but , payé un somme rondelette pour que l’opération en question soit mise en place …

Jacques Arnault ( Vincent Lindon ) en pleines tractations avec les populations locales ...
Jacques Arnault ( Vincent Lindon ) en pleines tractations avec les populations locales …

Dans le désert de ce pays Africain où dans le camp recueillant les orphelins , dès les premières scènes Joachim Lafosse installe le malaise et les difficultés rencontrées avec les interlocuteurs Africains , chefs de village et population , qu’il s ‘agit de convaincre et faire participer à l’opération en aidant et facilitant le travail pour mettre en place les rassemblement des orphelins. Le contexte et l’enjeu dévoilé très rapidement par le cinéaste qui ne manque pas d’ajouter que l’opération jouant sur ce mensonge faciliterait l’ exfiltration des orphelins , qui dès lors qu’ils ont atteint le sol Français ne pourraient plus être renvoyés en Afrique, jouant sur un incident diplomatique … l’opinion internationale comprendrait mal qu’ils soient renvoyés et sacrifiés à la violence du conflit ! .La manipulation de Jacques Arnault , ancré dans ses certitudes , qui a mesuré toutes les données et régente les opérations d’une main de fer , etqui  sait , lorsque les conflits internes  se tendent ,jouer sur une certaine confiance mais aussi de la colère ,  renvoyant  ses interlocuteurs au respect de leurs engagements faisant office de  contrat . Les rapports de forces installés par les manipulateurs des précédents films du cinéaste se retrouvent ici dans le personnage de Jacques Arnaud qui se cache derrière l’épais et fumeux rideau de l’engagement, qu’il a posé , avec une certaine perversité  comme  paravent de ( sa )  protection. «  le thème de l’enfer pavé de bonnes intentions me passionne . Dans mes films les personnages principaux érigent en loi l’idée qu’ils se font du bien et l’appliquent aux autres sans se soucier des conséquences que cela déclenche : un élève en décrochage scolaire ( Elève Libre ) rencontre un professeur qui veut le sauver malgré lui , un médecin ( A perdre la raison ) accueille une famille qu’il couve de dons jusqu’à l’étouffer …ici, des « humanitaires » qui s’arrogent le droit de sauver des enfants (…) l’affaire de Zoé m’a permis de poser à nouveau la question complexe du droit d’ingérence et de la limite entre le bien et le mal . Cette affaire est un outil de fiction magnifique », explique Joachim Lafosse dans le dossier de presse du film.

Laura ( Louise Bourgoin )
Laura ( Louise Bourgoin )

Inscrivant son film dans le cadre de cet « outil » fictionnel qui lui permet conduire son récit non pas sous la forme d’un dossier destiné à proposer au spectateur les tenant et les aboutissants ( politique, juridiques , journalistiques) de l’affaire  dont  il  a souhaité « proposer un autre angle de vue et des pistes de réflexion différentes de celles offertes par les médias et la justice » , ajoute-t-il encore. De fait , son récit reste concentré sur l’opération en question jusqu’à la tentative d’exfiltration qui échouera par l’intervention des forces Tchadiennes , portant l’affaire sous les feux des médias. Au cœur de ce huis-clos à ciel ouvert dans un paysage désertique et de montagnes, Joachim Laffosse y inscrit, le contenu de cette « progression du mal » dont ses films portent l’obsession. Et dès lors, il peut, au cœur du processus en marche dont il ne manque pas de fustiger le mensonge de Jacques Arnault jouant sur la crédulité des Africains qui , poussés par les conditions ( Guerre , misère …) , qui  au delà des orphelins veulent aussi y confier et déposer leurs enfants qu’ils  ne  peuvent  éléver  décemment . Fustigeant, en miroir, le comportement des sociétés occidentales et le désir d’adoption conduisant … à un «  vol d’enfants » , ni plus ni moins. Pointant également dans la continuité, l’argent de la bonne conscience blanche qui « achète » l’adoption,  ou celui qui est proposé en change de leur collaboration et pour services rendus , aux chefs de village par Jacques Arnaud , qui, pour arriver à ses fins n’hésite pas à user de la menace, lorsque certains (peut-être pas dupes…) ne jouent pas le jeu et tentent de le garder.

Françoise ( Valérie Donzelli )
Françoise ( Valérie Donzelli )

Au delà des multiples difficultés des tractations avec les populations locales et de ce qu’elles révèlent , il y a aussi le regard au cœur du groupe de l’arche de Zoé et les dissensions qui s’y inscrivent au fil des événements dont les personnages se font porteurs des contradictions , des doutes et désillusions dont certains se font l’écho . A l’image du beau personnage de Xavier ( Reda Kateb) , révélateur par son comportement à la fois contestataire et participatif de la « dualité » de l’entreprise à laquelle il renvoie en petites réflexions bien senties , son comportement lucide et désenchanté . De même Chris ( Yannick Rénier ) qui, lui , ne supporte plus le mensonge et qui refuse de continuer l’aventure et préfère, avec d’autres , quitter le bateau avant le naufrage . De même que le beau personnage de la journaliste, Françoise ( Valérie Donzelli ) venue de l’extérieur et acceptée pour filmer de l’intérieur le quotidien de l’opération , et qui , portée par les événements et ses émotions , finit par en oublier le regard critique et le recul qu’elle avait au début  qui devrait continuer à être le sien . Dans la tourmente , il y a  , aussi , le personnage de Laura ( Louise Bourgoin ) la compagne de Jacques Arnault , qui fait à la fois dissension avec son honnêteté d’engagement et son indestructible croyance dans l’opération, en même temps qu’ elle fait écho-miroir ,  au comportement de ce dernier dont l’honnêteté  nous l’avons dit, est plus que douteuse. Vincent Lindon lui offre d’ailleurs toute la dimension et sa complexité , dans une interprétation magistrale d’un rôle ambigü ( à contre-emploi du registre dans lequel il a excellé jusqu’ici ), convaincant ( les échanges téléphoniques avec les familles adoptives ) , intransigeant ( dans les négociations ) et sûr de lui et de sa bonne -foi dans sa posture de chantre de l’humanitaire qui ne supporte pas la contestation . Joachim Lafosse explique sans détours , le rôle essentiel joué par le comédien dans l’aventure : « Vincent amène au personnage la dimension nécessaire (…) je n’y serais pas parvenu sans lui , il m’a offert son intelligence . A chaque plan , à chaque séquence il m’a donné la possibilité de nous remettre en question . Il était animé par le même désir de cinéma et prêt à partager avec moi toutes les incertitudes de la création » .

Joachim Lafosse , est de ces cinéastes exigeants qui n’hésitent pas à aller du côté du malaise et d’en décortiquer les mécanismes , quitte à surprendre et ( ou ) déranger , et aller dans des directions qui interpellent , comme ici , sur les risques de l’humanitaire détourné , sur l’adoption , sur le droit d’ingérence , sur la bonne conscience…. son film, à cet égard est passionnant.

LES CHEVALIERS BLANCS de Joachim Lafosse -2015-
Avec : Vincent Lindon , Louise Bourgoin , Valérie Donzelli, Reda Kateb , Yannick Renier , Philippe Rebot….

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