Cinéma / L’ATTENTE de Piero Messina.

Autour du deuil et du déni , le jeune Cinéaste Italien dont c’est le premier long métrage ( présenté au Festival de Venise  2015) , porté par superbe un travail de mise en scène et des trouvailles visuelles qui créent une atmosphère pesante et troublante dans cette demeure Sicilienne où deux femmes confrontées à l’inadmissible se défient, puis  se retrouvent  dans une sorte de silence douloureux … et complice.

l'affiche du film
l’affiche du film

Les premières images du film forcent aussitôt notre attention par la beauté sauvage qui se dégage de ce paysage sicilien qui entour cette demeure ancienne isolée . Une demeure inscrite au cœur de cette campagne  aride accrochée au flancs de l’Etna envahi petit à petit par le brouillard . Le bouillard c’est celui aussi dans lequel a été plongée soudainement Anna ( Juliette Binoche ) dont elle a du mal à se relever, qui s’enferme dans le noir et la solitude . Celle-ci cloîtrée dans sa demeure fenêtres fermées , refuse de voir le jour et se réfugie dans la douleur, tandis que pietro( Giorgio Colangeli) le fidèle homme à tout faire , tente de préserver un peu de vie et s’adonne a ses tâches quotidienne. Piero Messina le cinéaste, Sicilien d’origine né à Caltagirone en 1981, en quelques belles séquences plante le décor d’une région qu’il connaît bien, mais aussi fait ressentir d’emblée ce que constitue dans celle-ci , la perte d’un être cher dont le deuil est souvent porté pendant des années . La maison habillée de noir ( rideaux fermés et lumière éteintes …) ) comme Anna qui en porte les habits et s’enferme dans l’ombre de sa chambre . Le jeune cinéaste ( primé dans de nombreux festivals pour ses courts métrages ) et qui est aussi musicien de métier, installe d’emblée une sorte de « musique » d’images et de sons portée par des magnifiques plans-séquences au cœur desquels s’installe la douleur et le mystère qui va l’entourer , lorsque l’arrivée de Laura ( Lou De Laâge ) la petite amie de Giuseppe le fils d’Anna invitée par ce dernier à venir passer quelques jours dans la demeure sicilienne , va en bouleverser tout le quotidien …

Anna ( Juliette Binoche ) cloitrée dans sa chambre
Anna ( Juliette Binoche ) cloitrée dans sa chambre

Laura accueillie par Pietro tandis qu’Anna reste cloîtrée dans sa chambre et qui constate l’absence de Giuseppe qui l’a invitée, sans qu’il la prévienne … le lendemain Anna qui s’excuse de ne pas l’avoir reçue , la  lui explique par le deuil de la perte de son frère auquel elle a été confrontée … et que Giuseppe qui a dû s’absenter va revenir bientôt , très bientôt …sans doute pour la célèbre cérémonie et procession religieuse des fêtes de Pâques. Dès lors l’attente qui s’installe et qui va tisser les rapports des deux femmes sur celle-ci et le mystère qui s’épaissit et l’entoure , va trouver dans le choix de sa mise en scène qui distille , avec parcimonie,  les éléments possibles d’un secret qui , finalement finira par se faire le miroir d’une entente secrète  et d’un déni dont les deux femmes ne peuvent se résoudre à affronter la vérité . Petit à petit les éléments qui s’inscrivent en voix-off ( les messages téléphoniques échangés entre Laura et Giseppe faisant état d’une dispute et d’une rupture lors des précédentes vacances…) et les colères de Pietro qui quitte momentanément la maison reprochant à Anna de retarder le moment de dire la vérité à Laura. Le silence d’Anna, le  mensonge et cet aveu des raisons de l’absence du fils qui ne viendra jamais , et l’attente de Laura , et les interrogations qui s’installent et qui font peur , trouvent dans les doutes de l’une et le refus de l’autre le refuge du silence . Comme une sorte de réflexe tacite de douleur partagée  qui les réunit. C’est à ce bel échange tout en non-dits que le cinéaste nous invite via une mise en image , très travaillée , dont les éléments de récit ( les échanges téléphoniques , l’imaginaire qui s ’emballe des deux femmes …) , crée l’atmosphère  et  le nerf de la guerre d’une attente , où le déni partagé va prendre le pas , se faisant l’écho d’une « réalité inconcevable »  dont l’auteur explore les méandres.

Anna ( Juliette Binoche ) et laura ( Lou de Laäge )
Anna ( Juliette Binoche ) et laura ( Lou de Laâge )

La magnifique séquence de la fête Pascale et de la procession de la madone devant une foule toute en osmose au cœur de laquelle Anna se retrouve seule avec sa peine , offre un écho emblématique à cette attente douloureuse dont le cinéaste ouvre , l’écho et le non-dit d’un partage tacite entre Anna et Laura . Il en a trouvé les éléments dans ses références culturelles , dont celle liée à son enfance  au cours de laquelle il a assisté  à cette « communion » de   la fête  religieuse  qui fait écho aux ressenti des personnages de son film dont il dit dans sa note d’intention : «  c’est la nuit , la foule envahit les rues de mon village. On entend des cris , des pleurs , la tension monte (…) le simulacre poté en procession cesse d’être une statue sculptée dans le bois et devient quelque chose de réel pour chaque personne présente. C’est comme si le partage intense d’une expérience , d’une pensée , d’un sentiment avait la force de générer une vérité différente , irrationnelle et apparemment inconcevable . Au fond c’est ce qui arrive à Anna et Jeanne , Protégées et isolées du monde elles commencent à attendre le retour de Giuseppe , et en faisant cela , elles imaginent une réalité qui existe justement parce qu’elles la partagent ( …) presque inconsciemment elles s’apprivoisent , elles se rapprochent l’une de l’autre (…) la réalité est là sans doute trop proche pour être visible » , dit-il . Il y a également l’écho à cette référence culturelle incontournable , pour le sicilien qu’il est , au grand dramaturge Luigi Pirandello qui dans sa pièce La vie que je t’ai donnée , qui évoque également le deuil et le déni d’une mère …

Anna ( Juliette Bioche ) au coeur de la procéssion
Anna ( Juliette Bioche ) au coeur de la procéssion

Et , on l’a laissé entendre en parlant de ses choix de mise en scène , et stylistiques             ( image et cadre très travaillés, contrastes de  couleurset de sons… ) dont il pare de la beauté formelle son film pour y insuffler et rendre palpable , la tension dramatique et psychologique de de ce non-dit et du secret qu’il recèle. Le jeune cinéaste qui a travaillé comme assistant avec son compatriote Paolo Sorrentino notamment sur This Must Be the Place et la Grande Bellezza , en a,  à l’évidence retenu sa leçon sur la manière dont le travail sur l’image est un élément primordial pour susciter les émotions de la même manière que celui du travail intense de répétition avec les comédiens qui permet de faire sourdre cette « vérité » recherchée et indispensable à exprimer le ressenti et l’intime . Et ici ce qui fait écho à ce non-dit et cet « apprivoisement », se retrouve magnifiquement servi par une Juliette Binoche dont le moindre frisson ou geste , est d’une justesse et d’une intensité à laquelle fait écho celui de Lou de Laâge et son adolescence fragile qui se retrouve confrontée à une « vérité trop terrible pour être regardée ».
Un premier film qui trouve dans ses choix stylistiques la tonalité juste, pour donner à comprendre un sujet difficile : le déni , comme « parenthèse temporelle  de partage d’une pensée qui peut permettre de restituer à cette dernière la vérité » , explique le cinéaste .

(Etienne Ballérini)

L’ATTENTE de Piero  Messina -2015-
Avec : Juliette Binoche , Lou de Laâge , Giorgio Colangeli , Corinna Lo Castro ….

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