Cinéma / 21 NUITS AVEC PATTIE d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu.

Après, L’Amour est un crime parfait , les frères cinéastes nous invitent à nouveau au cœur d’un été au Sud de la France , à un cocktail savoureux où l’hymne à l’amour , au désir et à la nature sont au rendez-vous. Un Cocktail où s’invitent la mort et  le deuil, ouvrant les portes d’une fable onirique et fantastique où la parole libérée se fait révélatrice d’une renaissance à la vie et à l’épanouissement…

l'Affcihe  du film
l’Affcihe du film

L’Univers des Frères Larrieu s’inscrit depuis leurs premiers films, Fin d’été ( 1997 ) et la Brêche de Roland (2000 ) dans cette nature du Sud-Ouest de la France au coeur de laquelle ils ont grandi et où leur imaginaire nous invite au cœur des paysages magnifiques où ils ont installé leurs  thématiques ( désir , sexe et mort ) qui traversent les récits de leurs films au centre desquels elles s’inscrivent  avec leurs variantes. On les retrouve ici avec cette propension à y inviter -aussi- la part du mystère et des fantômes qui les habitent , puis se matérialisent pour les libérer des tabous et      ( ou ) désirs refoulés . Comme dans Peindre ou Faire l’amour ( 2005 ) , la parole et les comportements qui s’y attachent deviennent les moteurs d’une marche libératrice à laquelle ici – le personnage de Caroline ( Isabelle Carré , une fois encore parfaite , et toute en nuances ) , mère de famille qui débarque dans cette petite communauté villageoise du Sud de la France pour y organiser les funérailles d’un mère à la réputation volage et qu’elle ne voyait plus guère – va se retrouver confrontée . Ceux du passé , du deuil mais aussi de ses fantasmes refoulées . On devine dès les premières séquences en compagnie de Pattie ( Karin Viard , impayable!) la femme de ménage lui racontant avec crudité et moulte détails,  ses multiples aventures sexuelles auxquelles elle est devenue addictive . Et Caroline qui,  elle,  semble s’être petit à petit muée dans une sorte de refoulement du désir  qui  ne comprend  pas  pourqoi  elle est  l’objet de ces  confidences  intimes . Subtilement , les cinéastes installent un « climax » où le mystère et ses personnages excentriques qui y circulent et s’y invitent, vont réactiver comme les éclairs précédant l’orage , la personnalité de Caroline qui s’était quelque peu éteinte…

Isabelle Carré  et Karin Viard
Isabelle Carré et Karin Viard

Il faut dire que les frères Larrieu,  sont devenus de film en film de sacrés conteurs qui ne cessent de creuser le sillon qui enrichit leurs récits en y invitant, les mots et les formes d’un traitement original , ouvrant les horizons de leurs personnages en même temps qu’ils enrichissent ceux de leur cinéma et des thématiques évoquées dont ils ne cessent d’explorer les possibles . Comme ici , par exemple , délaissant rapidement l’aspect enquête policière sur la disparition du corps de la morte, la prolongeant et l’ouvrant , via ce personnage de l’ex-amant de la morte qui se dit écrivain , en  un magnifique récit au cœur duquel la parole se retrouve au centre de l’image et lui sert de moteur pour  faire dériver la mise en scène de la trame policière , vers d’autres pistes . C’est la magnifique idée du film et d’une mise en scène inventive  organisant subtilement ces dérives ( digressions, parenthèses…) et nous y entraînant avec elles , pour nous plonger au cœur de ce qu’elles finissent par révéler. Ainsi l’enquête policière abandonnée , dérive-t-elle vers un « portrait de deux mortes : la mère , mais aussi caroline sa fille qui n’est pas très en vie non plus , comme éteinte séparée d’elle -même (…) qui se nourrit des récits de Pattie , puis peu à peu affronte son problème avec le désir (… ) Pattie réactive quelque chose en Caroline avec ses mots  » , expliquent les cinéastes dans le dossier de presse. Procédé habile qui leur permet d’inverser les choses, et finit  en arpentant d’autres dimension, par changer la donne et glisser vers d’autres approches …

Isabelle Carré  et André  Dussollier
Isabelle Carré et André Dussollier

Comme c’est la cas pour celles,  de la parole et  de la nature , via la tonalité de la fable onirique et fantastique qui s’y insinue . Dès lors le récit devient un jeu subtil et excitant qui invite le spectateur dans ses envolées lui ouvrant d’autres chantiers de réflexion dont la mise en scène des Frères Larrieu nous fait, témoins.  A l’image par exemple de leur choix de « développer un érotisme parlé » , sans avoir recours aux images et à la nudité des corps comme c’est le cas le plus souvent au cinéma . Un choix voulu , mais   «  pas si simple car les mots de Pattie suggèrent les images (…) il y avait aussi l’idée d’une inversion avec un discours sur la sexualité qui peut être perçu comme masculin , mais par une femme. Nous aimions l’idée de cette provocation ( .. . ) ce qu’elle produit dans le film c’est le langage comme pénétration . Nous voulions que Caroline soit pénétrée par ses récits » , disent-ils.
Et ce pouvoir de la parole et des mots se concrétise par l’autre belle et géniale idée , de faire du personnage de l’écrivain ( André Dussollier , extraordinaire ) ex-amant de la mère défunte …un Jean -Marie Gustave Le Clézio adoubé comme possible « père » par Caroline . Le Prix Nobel de Littérature dont la parole magnétique portée par André Dussollier , va enflammer à la fois les rêves de Caroline et les désirs de Pattie. Coup de génie de la transgression et de la provocation des frères cinéastes , pour faire passer par le biais de l’auteur de Le Procès Verbal , Le Livre des fuites ou de l’extase matérielle ( cité dans le film ) , le questionnement sur la nécrophagie et la nécrophilie !.

Jeu de miroirs : ndré Dussolier  tient dans sa  main  l'ouvrage de  Jean-Marie Gustave Le  Clézio
Jeu de miroirs : André Dussolier tient dans sa main l’ouvrage de Jean-Marie Gustave Le Clézio

Si la parole a son poids, l’humour s’y emploie aussi , et y a également l’intervention de l’onirisme et du fantastique qui s’y ajoute et complète leur approche , avec celle de la présence de la nature qui y invite. Cette nature dont les frémissements et la beauté attirent les corps ( à se baigner dans la rivière) ou aux promenades ouvrant à l’aventure et à la communion avec les éléments , et dont les éclairages ( magnifiques ) comme les manifestations ( l’orage ), se font les révélatrices d’une autre promenade ( dans l’inconscient ). Comme le sont aussi ces immersions dans les rêves , ou ces cauchemars qui – eux – ouvrent la porte du fantastique ( les yeux brillants  croisés dans la nuit ) , en même temps que celle des cinéastes qui les investissent de leur regard toujours en éveil. Inscrivant dans leur approche de ces thématiques les mêmes décalages qui traduisent , les états d’âmes et les ambiguïtés ( le personnage de Denis Lavant ) , ouvrant  à la fragilité de la frontière de l’imaginaire et du réel , et  à  celle du fantastique poétique  qu’illustre la magnifique séquence muette du fantôme de la morte ( Mathilde Monnier ) qui se matérialise dansant en surimpression d’image , sur la table de la maison «  en découvrant sa liberté de fantôme, son personnage transmet quelque chose à sa fille par de pures sensations … et Caroline peut dès lors se rendre au bal  » , expliquent les Larrieu . Par sa confrontation à la mort et au fantôme du passé , après ceux du désir refoulé, Caroline dès lors libérée fait son retour au présent et au monde des vivants . Un retour sublimé par le cinéma impressionniste des frères Larrieu , au cœur duquel le réel et l’onirique et le fantastique  se mélangent , nous offrant de purs moments de beauté et de mystère .

Le cheminement au cœur de cet « espace » dans lequel ils inscrivent Caroline , les frères cinéastes en font leur credo «  pour nous , la vraie provocation et l’ouverture,  se retrouvent là » disent -ils . Et pour nous spectateurs que nous sommes , leur film et sa liberté de ton qui ne manque ni d’audace , ni de subtile ironie est un vrai régal , un plaisir de « provocation » partagé… et nécessaire, qui invite à sortir de la torpeur des normes et des sentiers battus. Et le final  optimiste que  renvoie leur fable , est un joli clin d’oeil moqueur et lucide à la fois …

(Etienne Ballérini )

21 NUITS AVEC PATTIE d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu -2015-
Avec : Isabelel Carré, Karin Viard , André Dussollier , Denis Lavant , Sergi Lopez , Mathilde  Monnier ….

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s