Théâtre / The Valley of Astonishment de Peter Brook

La vallée de l’étonnement. Les étonnés, c’est nous. Que dis-je, étonnés, sidérés.
En sidération devant l’harmonie, la simplicité, l’évidence de la dernière création
de ce géant du théâtre, Peter Brook.

Le travail d’un maître. On est au cœur des choses. On a devant soi l’idée de l’accomplissement d’une œuvre. Ce bonheur de voir un discours théâtral qui va jusqu’au bout de son déroulement. Et pour ce prodige nul n’est besoin que d’une heure et presque pas de décor : quelques éléments scéniques très simples. Des chaises de pin clair et deux tables sur roulettes. Dans un coin des blouses blanches de médecins, de personnel hospitalier sont accrochées.

The Valley of Astonishment.

Et cette épure scénographique s’allie à la pleine présence des acteurs. Ils nous conduisent vers la vallée des mystères insensés du cerveau. Qu’un homme ne puisse plus guider ses membres qu’en les regardant, qu’une femme soit douée d’une mémoire tellement exceptionnelle qu’elle ne puisse plus effacer ce qui s’inscrit et que cette mémoire alors devienne souffrance…
Peter Brook et Marie-Hélène Estienne ont travaillé avec des médecins, des neurologues, des patients. Les pathologies sont  expliquées sans précision pédagogique. On comprend par le jeu même, par le théâtre même.
Par une sorte d’inspiration poétique, et surtout par un tour de force cérébral qui fait autant son délice que son malheur, Sammy, le personnage principal, associe les lettres et les couleurs, les mots et les situations.  Il est synesthète.
La synesthésie est un phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés. Par exemple, dans un type de synesthésie connu sous le nom de synesthésie « graphèmes-couleurs » les lettres de l’alphabet ou nombres peuvent être perçus colorés. Dans un autre type de synesthésie, appelée « synesthésie numérique », les nombres sont automatiquement et systématiquement associés avec des positions dans l’espace.

Peter Brook

Une nouvelle fois, Brook et sa complice de toujours, Marie-Hélène Estienne, ont hanté les services et les centres de documentation psychiatriques, interrogé des neurologues. Puis ils ont représenté ce cas médical dans le contexte médical. Le plus souvent, la femme douée d’une folle capacité mnémonique fait face à deux psychiatres qui la mettent en confiance, la soumettent à quelques exercices et tentent de comprendre (en fait, la mémoire passe par des associations immédiates avec des images).
Le spectacle se compose seulement de ces courtes scènes et change de cadre, à la fin, puisque la « malade » accepte de se produire en public et faire la démonstration de ses dons dans un music-hall. Mais le décor ne change pas. Il y a juste une table et des chaises, qu’on décale de quelques centimètres.
The valley of astonishment est en anglais –bien sûr sur-titré- mais « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » : le langage utilisé n’offre aucune difficulté et le jeu des acteurs égale la clarté du propos. Au demeurant –et c’est la marque de fabrique brookienne- les acteurs de Peter Brook proviennent de plusieurs nationalités. On trouve sur ce plateau français, grecque, italien… s’exprimant à certains moments de la pièce dans leur langue natale, l’anglais étant alors une sorte de ciment.
De plus, il y a dans le traitement artistique de ce sujet, grosso modo une réflexion autour du cerveau, un humour, oui un humour typically british, is’n it ? Peter Brook et Marie-Hélène Estienne – qui cosignent le spectacle – ont toujours un talent unique pour raconter simplement une histoire, en alternant rire et émotion.

Kathryn Hunter

Trois acteurs « à tomber » : Hector Flores Komatsu, Kathrin Hunter, Marcello Magni. Un musicien sur scène, Raphaël Chamboulet, instillant les « couleurs » et intervenant « times to times » dans le jeu.
Et, sans fâcher les autres acteurs, je dirais qu’il y a Kathryn Hunter, que cette artiste est exceptionnelle. Une toute petite femme, frêle et qui donne le sentiment d’une force, d’une intériorité surnaturelle. Elle interprète le rôle de Sammy, elle a un art consommé de se glisser dans les méandres et les entrelacs de ce scénario. Il y a en elle quelque chose de l’enfance. Mon Panthéon d’actrices vient de s’enrichir d’une nouvelle entrée.
« Le théâtre est un art autodestructeur. Il est écrit sur le sable. Le théâtre réunit chaque soir des gens différents et il leur parle à travers le comportement des acteurs. Une mise en scène est établie et doit être reproduite – mais du jour où elle est fixée, quelque chose d’invisible commence à mourir. » (Peter Brook- L’Espace vide).

Jacques Barbarin

The Valley of Astonishment, TNN 04 93 13 90 90
Dimanche 22 15h ; Mardi 24 et Mercredi 25 20h

 

 

 

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