Cinéma / NOUS TROIS OU RIEN de Kheiron .

Le premier film de l’humoriste et rappeur d’origine iranienne qui  raconte la vraie histoire de ses parents contraints de fuir la dictature de leur pays,  embrasse la veine du film populaire où se mêlent la satire , la drôlerie , et la gravité avec un sens du rythme étourdissant . Il y plane celle  du conte qui se décline avec un bel humour empreint de réalisme dans l’exploration de l’idéal du vivre ensemble. Porté par l’amour de ses personnages,  le film fait mouche par sa sincérité …

l'Affiche du Film
l’Affiche du Film

On le sait,  souvent les premiers films sont inspirés par le vécu personnel , et  le passage de Kheiron , derrière et devant la caméra , n’y fait pas exception . Mais ce  qui pourrait lui faire courir le risque de rater son pari compte tenu des partis-pris  de récit et de la mise en scène auxquels s’ajoute le sens du rythme des dialogues ( expérimentés sur la  scène des « stand-up » , d’où il vient),  font tomber rapidement les réserves . Par le sens du « tempo » avec lequel il brasse les « couleurs » de la comédie sociale dont les tonalités s’inscrivent,  avec l’habileté des formes qui lui sont propres, dans la veine du genre . On le comprend tout de suite avec une entrée en matière tonitruante qui nous plonge dans un petit village du Sud de l’Iran où vit Hibat ( Kheiron , aussi devant la caméra ) au cœur de la Dictature du Shah Rezha Palhavi   ( Alexandre Astier ) , à laquelle il est opposé et contre laquelle il milite activement  avec ses camarades démocrates.  Arrêté à l’issu d’un action de contestation, il sera plongé pendant Sept ans dans l’enfer des prisons et ses tortures. Un enfer, au cœur duquel il inscrit d’emblée, le miroir de la satire et de la dérision, comme « arme » de lutte et de résistance . Comme l’illustrent les nombreuses scènes qui y font écho et renvoient à la manière de « charlot » ( les scènes du ghetto dans Le Dictateur ),  l’arme du rire à celle de la répression. A l’univers du centre de détention avec ses gardiens impitoyables,  Kheiron,  via son personnage d’Hibat  et ses compagnons, il y renvoie le miroir de l’humour qui permet d’y survivre , fustigeant les gardiens et leurs méthodes tournées en dérision , mais aussi envers les co-détenus ( le personnage du voleur fétichiste ) . Jusqu’à la belle idée faite de l’ultime « provocation » d’Hibat ( le refus de manger la part du gâteau offerte par le Shah , aux détenus politiques ) en forme d’acte fondateur emblématique du soulèvement populaire marquant la destitution du Dictateur , et la libération des prisonniers politiques…

La scène de libération des oposants au Shah . retour triophal dans la petite ville ...
La scène de libération des oposants au Shah . retour triomphal  d’ Hirat dans sa petite ville …

Mais quand un Dictateur ( Khomeyni) en remplace un autre, à la désillusion ressentie ,  fait place une nouvelle lutte clandestine contre ceux qui ont « trahi » l’espoir Démocratique ( «  ce n’est ni une révolution Nationaliste , ni une révolution démocratique » , déclare Khomeyni ) qui  jette  lui aussi ses  opposants  en prison. Au cœur de ces nouvelles années sombres , où de nombreux amis vont tomber et où il faudra désormais se faire à l’idée de quitter le pays. Kheiron y inscrit encore l’espoir qui trouve à la fois son écho dans la résistance , et la concrétisation d’une union  qui va changer la donne pour Hirat qui va se marier avec celle dont il est tombé éperdument amoureux. Là encore, au cœur du quotidien de terreur, c’est la réponse de la vie et de l’espoir, que lui oppose le cinéaste , dont les figures d’Hirat et de celle qui est devenue sa femme, Fereshteh ( Leila Behkti , magnifique ) et lui a donné un bel enfant, vont devenir emblématiques d’une nouvelle résisistance  . Celle qui trouve toujours  encore la parade de l’humour et de la débrouillardise dont témoignent les situations rocambolesques des multiples « planques » d’Hibat et de ses amis pour échapper aux militaires , mais aussi , celles qui s’inscrivent dans le relationnel avec les parents ( Gérard Darmon et Zabou Breitman ) de celle qui est devenue sa femme après de « longues » négociations, objet d’une scène irrésistible. Puis, de ce fils dont il va falloir penser à l’Avenir … et l’exil se révèle, être la seule solution compte tenue  de l’étendue de la nouvelle terreur  qui s’est installée  et  dans laquelle  beaucoup  d’amis  vont tomber sous  les  balles   ou la torture . La douleur et la tragédie de devoir quitter le pays et la famille , Kheiron la rend doublement bouleversante en l’inscrivant au cœur  du passage du barrage d’un  contrôle policier, où l’enfant de l’espoir est au centre d’une scène osée où le suspense et l’humour , se retrouvent au cœur. Que parachève, un peu plus tard , cette communication téléphonique silencieuse ( par peur des écoutes ) , objet de cette scène déchirante de l’appel de sa fille au père , pour lui dire qu’ils ont réussi à quitter le pays! .

Gérard Darmon et Zabou Breitman
Gérard Darmon et Zabou Breitman

Et puis , c’est l’arrivée » au pays des droits de l’homme » et de la première démocratie : la France … et la déception à la découverte des pavillons de banlieue et des cités  ( ici celle de  Stains ) et de ce quotidien qu’il va falloir apprivoiser sans argent , apprendre la langue  et  trouver  du travail . Mais toujours  avec cette énergie qui caractérise le couple  faite de persévérance et d’un calme étonnant permettant de faire face à toutes les situations. Gardant par ailleurs les « liens » avec les résistants à la dictature de leur pays, désormais  disséminés un peu partout en Europe  et tombant, pour certains,  sous les coups des services secrets Iraniens . Une déchirure toujours ouverte qui les oblige à rester en exil et tirer un trait sur le possible retour au pays . Dès lors le couple qui s’en est fait une raison , va s’investir de plus en plus dans la cité, dans l’aide et l’éducation pour tenter d’y créer ces liens qui permettent de lutter contre les violences et les exclusions et y faire entrer le dialogue et l’entr’aide afin de créer la nécessaire marche vers l’insertion et le travail. Hibat qui a – enfin-  obtenu son diplôme pour exercer comme avocat et sa femme qui travaille comme infirmière, s’y investissent tous deux. Lui , en s’occupant des jeunes qui versent dans la délinquance , et elle , de l’émancipation des femmes confrontées aux traditions et aux contraintes religieuses qui les enferment. Magnifiques séquences portées toujours par ce regard qui ne cesse de mêler réalisme et dérision , et  des dialogues qui font  mouche . Parsemé  de « vannes »   dont on vous laisse découvrir le « fil rouge » comique   qui   pour certaines perdure au long  du  récit , à l’image de  celles qui fait écho  chez les jeunes de la cité,  à  l’histoire du gâteau du Shah . Ou celles qui s’inscrvent  en situation  ( fou-rire  garantii)  que  déclenchent  les réactions des femmes réunies pour « une leçon de choses sexuelles »! , ou encore , cette « rencontre » suscitée par Hibat entre policiers et jeunes cités qui tourne à l’empoignade et aux reproches réciproques, et qui fait dire à un responsable «  au moins ils se parlent ! » .

Leila Behkti , Kheiron et leur fils . l'exil en France et la marche vers l'intégration
Leila Behkti , Kheiron et leur fils . l’exil en France et la marche vers l’intégration

Kheiron  qui n’est pas dupe , dans ce portrait qu’il fait de la cité et des banlieues il y montre aussi le revers de la médaille, comme par exemple le « saccage » du centre  par certains jeuens , comme une forme d’échec . De la même manière qu’il renvoie , à ceux  qui   justifient  par le  ressenti  d’exclusion ,leur   basculement dans la  violence , le reflet de celle  qu’il a subie comme opposant politique dans son pays. «  j’ai simplement voulu montrer la banlieue avec le regard de mon père pour qui la violence qui peut y exister , n’a rien à voir avec ce qu’il a pu vivre dans les prisons Iraniennes . j’avais en tout cas cette volonté essentielle de mise en perspective » , dit-il dans le dossier de presse . Et dès lors, le face à face d’Hirat avec le jeune délinquant sorti de prison qui l’interpelle sur son rôle  d’éducateur social,  prend une toute autre dimension . D’ailleurs dans la réalité ce dernier à fini par être convaincu par le message  d’Hirat, devenant à son tour…éducateur !. On voudrait enfin , souligner le beau regard porté par le cinéaste sur le rôle des femmes et leur poids dans la vie et les décisions familiales – jouant  sur  l’humour  – il leur offre une belle et vraie dimension… à laquelle son couple n’échappe pas , comme l’illustre cette scène irrésistible où Hirat obligé de se « plier » à l’avis de sa femme , essuie de la part de ses amis la réflexion  qui tue,  sur sa capacité de « résistance ».

Bref , on vous laisse à la découverte de ce joli film dont la volonté de divertissement qui l’habite vous emporte dans sa spirale , et abrite un regard sensible et juste,  rempli d’une  belle  humanité , qui vous fera voir d’un autre œil  cette prétendue difficulté d’intégration et du « vivre ensemble » qui ne cesse de faire débat… à laquelle  son film offre  une belle réponse  aux  « clichés  » qui  ont la vie  dure.

(Etienne Ballérini)

NOUS TROIS OU RIEN de Kheiron -2015-
Avec : Kheiron , Leila Bekthi, Gérard Darmon, Zabou Breitman , Alexandre Astier , Michel Willermoz….

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