Cinéma / LE BOUTON DE NACRE de Patricio Guzman.

Après le magnifique Nostalgie de la lumière (2010), le cinéaste Chilien continue à explorer le passé et l’histoire de son pays en l’invitant au cœur d’une réflexion sur la mémoire de la nature ( l’eau ) et l’Univers Cosmique. Un document passionnant su les heures sombres de son pays et le devoir de mémoire . Le film a obtenu , l’Ours d’argent du Scénario au Festival de Berlin 2015.

l'Affiche du Film.
l’Affiche du Film.

D’emblée dès les premières images et la voix off qui l’accompagne le cinéaste nous entraîne dans les paysages sublimes de la Patagonie et sur le rôle de l’eau et de la mer dont le pays coincé entre les Andes et l’Océan sur une longueur de plus de 4000 Kilomètres . Ce contact avec la mer dont il est expliqué que les possibilités économiques qu’il représente n’ont jamais été vraiment exploitées. Et d’évoquer dans la foulée la vie dans le Sud du Pays, en Patagonie au 18éme siècle de ces tribus indigènes qui ont su résister aux températures extrêmes et qui avaient construit un rapport étroit avec cet «  archipel de pluie » , avant que la « civilisation » avec l’occupation des territoires par les colons, ne vienne changer la donne. L’idée du « bouton de nacre » qui sert de « fil rouge » à son film pour décrire deux périodes «  noires » de l’histoire de son pays , il l’explique dans le dossier de presse du Film : «  c’est une histoire sur l’eau, elle part de deux mystérieux boutons découverts au fond de l’Océan pacifique, près des côtes Chiliennes aux paysages surnaturels de volcans , de montagnes et de glaciers . A travers leur histoire , nous entendons la parole  des indigènes de Patagonie , celle des premiers navigateurs Anglais , et celle des prisonniers Politiques . Certains disent que l’eau a une mémoire . Ce film montre qu’elle a aussi une voix » , explique le Cinéaste . Le premier bouton de nacre est celui échangé par un jeune commandant de la marine Anglaise avec  l’indigène « Jemmy Button » qu’il va emmener dans son pays pour lui enseigner les « bonnes manières . Le second , c’est celui retrouvé au fond de la mer accroché à un morceau de rail qui avait servi à « lester » un corps d’opposant à Pinochet, jeté à la mer .

Photo de groupe d'une tibu indigéne de Patagonie
Photo de groupe d’une tibu indigéne de Patagonie

La mémoire de la mer et ces boutons de nacre , qui ramènent à celle du cinéaste le souvenir douloureux de deux périodes de l’histoire où se sont déroulées deux massacres organisés. Celui , dans les années 1830 et suivantes , des tribus indigènes de Patagonie qui ont étés décimées au nom de la « civilisation » conquérante en moins de cinquante ans et vu leur culture vieille de milliers d’années , totalement détruite. Une sorte de génocide dont le gouvernement d’alors les a spoliés de leurs terres pour les attribuer aux colons . Des chasses aux « sauvages » étaient même organisées , ainsi que des camps dans lesquels ils étaient détenus . Dès 1880 , La Colonisation pour élevage a en effet entraîné expropriations , déportations , éliminations , internements à l’île de Dawson , et un processus de déculturation. Les témoignages des rares descendants( il en reste un peu plus d’une vingtaine) des indigènes de Patagonie qui ont étés contraints de s’intégrer sont bouleversants dans ce qu’ils révèlent et en disent long à l’image, de cette femme qui , à la question « te sens-tu chilienne ? » , répond sans hésitation «  non ! » et qui le prouve en ayant voulu conserver la survivance de sa langue. On y découvre les histoires des différentes ethnies ( des Tehuelches , des Manekenk , des Kawesqar , des Yogan , et des Selk’nam …). Et l’histoire de la fin pitoyable de l’indigène « Jemmy Button » ramené un an après dans son pays et sombrant dans l’alcool ne trouvant plus sa place. Des documents complétés par Les magnifiques photographies de la vie des indigènes , prises dès le 19 éme siècle par des photographes , dont celles de l’Australien Martin Gusinde qui a notamment réalisé celles des indiens Selk’nam avant qu’ils ne soient anéantis par la civilisation . Ou encore , l’évocation du travail de l’anthropologue Claudio Mercado pour la conservation des chants traditionnels . Et enfin celui de celui Martin C. Calderon découvreur de peintures rupestres et qui a traversé la cap Horn avec son père à l’âge de 12 ans . On vous laisse découvrir bien d’autres exemples…

une vue de la mer de Patagonie
une vue de la mer de Patagonie

Au bouton de nacre qui a permis d’évoquer cet épisode terrible d’une civilisation indigène sacrifiée au nom de la colonisation et du progrès, le cinéaste en évoque un autre plus récent avec ce corps ramené du fond de la mer et resté accroché à un morceau de ferraille avec lequel il avait été lesté . Un corps qui se révélera être celui d’une résistante au régime de Pinochet que l’océan a fini par rejeter sur le rivage ( celui- là même où le réalisateur avait vu un ami d’enfance y être emporté par les vagues ) . Quarante après  le doute levé et la lumière faite sur ces « disparus » dans l’océan , qui font écho à ceux qui furent découverts , enterrés dans le désert d’Acatama dans le Nord du chili , dont La Nostalgie de la Lumière, révélait aussi le secret d’une disparition programmée dans le sable chargé de les ensevelir de son manteau du néant .
Le désert du Nord et l’eau du Sud , dans lesquels on a voulu nier les identités de ces vies , Patrico Guzman les ramène à la vie et au souvenir d’un pays et d’une jeunesse qui ne doit « plus avoir peur ». Là encore les témoignages cette fois-ci des survivants des prisons  ( dont certains furent internés dans le Camp de l’île de Dawon, celui là même où furent au  18  émé siècle  internés par les colons, les indigènes de Patagonie ) et de l’enfer, sont une fois de plus bouleversants . Ici , comme pour les documents faisant état du processus d’extermination des indigènes, les témoignages des  survivants  des tortionnaires de Pinochet de l’île de Dawon et ce corps ramené sur le rivage apportant les  preuve des exactions , qui permettent de les sortir du déni et de l’oubli. Aboutissement des recherches des disparus menées depuis les années 1990 ( les rails qui ont servi à lester les corps  qui ont , depuis, étés remontés de l’océan sont désormais exposés à la villa Gimaldi , ancien centre de Torture de Santiago du Chili ) . Des recherches dont la quête de vérité et de justice qui les accompagne,  a permis  enfin, de faire le deuil , et de «  laisser mourir les morts pour permettre aux vivants de vivre » .

Les peintures sur le corps d'un indigène de Patagonie
Les peintures sur le corps d’un indigène de Patagonie

Et le film offre sa belle dimension aux deux évocations des tragédies par sa remarquable construction scénaristique ( prix amplement mérité ) qui l’enveloppe , avec l’utilisation des « échos » , que se renvoient les deux histoires . Celle aussi de la voix-off qui décline sa propre déambulation et ses interrogations où s’insinue tour à tour , la métaphore , la réflexion philosophique , les échos du cosmos ou ceux de la poésie qui renvoient à la fois, à l’intime et à l’universel.
Dès lors la souffrance des individus est investie d’une dimension dont témoignent ces peintures et dessins sur les corps de l’ une des tribus indigènes , dessins qui évoquent les étoiles et le cosmos. Renvoyant à la mort terrestre , l’écho d’une autre vie au sein de la voûte étoilée.
La poésie est là , qui fait un pied- de- nez à la violence et à la terreur ,et qui , comme l’affirme une des indigènes dans l’entretien qui dit que les mots « dieu » et « police » n’existe pas dans sa langue natale « parce qu’on en a pas besoin ! » . La métaphore du cimetière marin utilisée par le cinéaste «  comme élément pour éveiller la réflexion et utilisée comme un éléments narratif pour se distancier du documentaire brut » , à laquelle il ajoute des éléments de fiction ( la scène de la reconstitution de la préparation du corps qui va être jeté à la mer ) et puis cette omniprésence des éléments , et ces envolées poétiques dans lesquelles les deux tragédies sont renvoyées, à la globalité de l’Univers ( dans l’eau du cosmos ) et dont le poète Raoul Zurita ne manque pas de pointer « les responsabilités » qui doivent être prises en compte. Et puis la symbolique de cette eau qui est le lieu de naissance à la vie et qui est devenue un cimetière des opposants à Pinochet.   Et encore , cette légende indienne selon laquelle les morts se transforment en étoiles qui se fait écho poétique des traditions culturelles  que  les  colons  ont voulu jeter dans lé néant .

Pour surmonter les fractures , les blessures …celles restées à jamais ouvertes chez le cinéaste qui avait fui la Dictature en 1973 pour se réfugier d’abord à Cuba , puis en Espagne et à Paris , et pour qui , l’oubli est impossible. Ce dernier , pour les exorcises nous transporte avec son film dans toutes ces dimensions qui nous touchent au plus profond en même temps qu’elles nous entraînent vers des sommets de poésie et de grâce . Vous avez compris , on aime ce film poignant , bouleversant… et terriblement envoûtant. Du grand , du très grand cinéma …

(Etienne Ballérini)

LE BOUTON DE NACRE de Patricio Guzman – 2015-
Avec les témoignages de Gabriella Paterito , Christina Calderon, Martin Claderon, Gabriel Salazar, Raul Zurita ( le poète ) , Claudio Mercado , et les photograhies des indigènes de Paz Errazuriz, Martin Gusinde, Dirceteur de la photo et Caméra : Katell Djian.

Publicités

2 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s