Cinéma / COUP DE CHAUD de Raphaël Jacoulot.

Après Barrage (2006) et Avant l’Aube (2012 ) le troisième film du  jeune Cinéaste , confirme son intérêt pour les sujets à caractère social avec l’adaptation d’un fait divers qui pose le problème d’une communauté – un petit village Français ordinaire – qui  va faire  d’ un jeune homme perturbé aux comportements parfois inquiétants, son  bouc- émissaire.  Rejet de l’autre et du « différent », au  cœur d’une fable naturaliste dérangeante qui n’hésite pas explorer les points de vues contraires pour mieux , y faire sourdre les mécanismes des peurs qui conduisent à l’intolérance. Fort et éfficace …à voir.

l'affiche du film
l’affiche du film

C’est au cœur de l’été d’un petit village de la France profonde plongé dans la chaleur caniculaire  que le « coup de chaud » du titre , va donc se produire . Celle-ci ,  aidant – qui exacerbe encore un peu plus le climat délétère d’une période de crise  pénalisant les finances publiques ( municipales ), et les revenus déjà modestes des agriculteurs , artisans et autres habitants du village – et attisant par là même, les rivalités de cohabitations  et ( ou ) relationnelles qui en sont  souvent  le lot traditionnel , que résume très bien par exemple,  la rivalité  qui oppose Diane ( Carole Frank ) à son voisin agriculteur déjà le mieux loti du village,  qui convoite ses terres. Tandis que s’ y ajoutent celles  , plus intimes , des situations  précaires personnelles  et  des douleurs et souffrances  de chacun,  dont les frustrations trop longtemps retenues sont parfois,  des braises en sommeil,  que le moindre souffle de perturbation ( de peur ) peut réveiller . Et dans le village la présence de Joseph ( Karim Leklou ,  superbe , une belle révélation ) , jeune trentenaire souffrant de débilité mineure dont les comportements parfois agressifs sont  révélateurs de frustrations et signes d’une instabilité qui le conduit parfois à commettre des délits mineurs, en réponse à une forme rejet dont il souffre. Joseph, taciturne et maladroit ne sait pas ( plus ) comment s’y prendre pour se faire accepter . Lorsqu’il tente de rendre service ou aider il se voit essuyer un refus poli ou une prote se fermer ,  comme réponse aux maladresses commises jadis et  qu’on lui renvoie …Même son meilleur copain du village l’évite «  il est lourd   » lorsqu’il s’agit de l’écarter des   sorties en groupe où Joseph maladroit en voulant s’ y imposer , va multiplier les bourdes  , et voir  , ses frustrations trop longtemps étouffées  se libérer  sous  l’effet de l’alcool , dans des actes provocateurs …

Joseph ( Karim Leklou , au centre ) qui cherche à s'impose dans le groupe des jeunes du village
Joseph ( Karim Leklou , au centre ) qui cherche à s’impose dans le groupe des jeunes du village

Deux agressions physiques dont une présumée ( sur la jeune  Manon ) , un acte de sabotage ( la pompe à eau ) présumé, lui aussi …et voilà les conditions réunies , pour un point de non retour . Dès lors , le rejet de plus en plus mal ressenti par Joseph qui  a voulu par ces actes  manifester  son mal être ,  va entraîner la cristallisation de la haine de celui-ci par une communauté , qui jusque là , s’était plus ou moins accommodée de sa présence  encombrante et  parfois  agressive. C’est cette analyse là (  déjà  abordée  dans  le cadre d’un cercle plus  restreint  dans Avant l’Aube ) , celle d ‘une situation qui se dérègle et qui se cristallise en rejet définitif  pouvant  conduire aux pires excès , dont Raphaël Jacoulot,  tente   , ici , encore  à  approfondir  les mécanismes  et  à  les  analyser , habilement, en cherchant à traduire le ressenti des deux camps comme reflet d ‘un état des lieux,  dont il interpelle les réflexes  qui peuvent entraîner au pire . Portrait d’une société malade d’une crise dont les réflexes d’enfermement sur soi,  se cristallisent en rejet de l’autre . Et  aussi  questionnement sur des structures de société ( structures sociales , justice , police ..) qui se retrouvent mises sur la sellette . Comme l’illustrent ces phrases devenues des leitmotivs sécuritaires bien connus «  il met le village en danger , et on ne fait rien ! » et entraînent les réflexes poujadistes d’une demande dont se fait le reflet , en réaction , une certaine forme de « justice » communautaire, au goût le plus rance! .

La maire du Vilalge ( Jean Pierre Daroussin ) et Diane ( Carole Frank )
La maire du Vilalge ( Jean Pierre Daroussin ) et Diane ( Carole Frank )

Dans cette posture le personnage de Diane ( Carole Frank ) qui l’incarne , est étonnante dans les raisons évoquées et  par la manière,  poujadiste, de le faire . Et Raphaël Jacoulot à la fois dans se choix de mise en scène , comme dans ceux du choix des comédiens ( un casting impeccable ) et d’une atmosphère révélatrice d’un « climax » ( état des lieux) impulsé par la matière ( documentaire ) d’une fait divers , y  trouve son écho efficace par  sa  « radiographie » des mécanismes d’un récit , dont il révèle au cœur  de la forme d’un polar-social , les effets  de ce  qu’une société malade et en crise,  peut faire rejaillir comme pires réflexes de sa propre maladie dont elle renvoie , la faute et la culpabilité de ses maux  sur  l’autre. Ce différent qui ne veut pas se plier aux règles et aux lois , comme  ce  Joseph  malade souffrant de « débilité débonnaire et affective » ( selon des experts médicaux et psychiatriques) , dont le cinéaste construit un portrait,   qui refuse de verser dans la simplicité qui réduirait l’impact de son récit  » il n’était pas question d’en faire un personnage sans ambiguïtés, sa différence peut faire peur . Mais je tenais à ce qu’il soit émouvant par rapport à la violence qu’on lui fait subir. Jospeh a trente ans, mais fonctionne comme un ado tourmenté de quinze ans. On lui refuse , l’affection mais aussi la sexualité , et cette frustration l’agite (…) . Diane s’énervant sur Joseph , je la comprends, il peut être totalement insupportable ! . on a voulu aussi se situer dans le regard et le ressenti des villageois , y compris lorsqu’ils dérapent , afin de comprendre comment le mécanisme se met en place . Et comment cette ronde d’individus finit par former un collectif' », ,explique le cinéaste dans le Dossier de presse du Film.

Réunion de crise au conseil Municipal pour évoquer le cas de Jospeh
Réunion de crise au conseil Municipal pour évoquer le cas de Jospeh

Et c’est cette approche,  qui fait la richesse et la force de son film,  dont la dramaturgie se retrouve renforcée dans les thématiques qu’il aborde comme dans le constat qu’il en fait . Interpellant le spectateur qui se retrouve lui- même confronté par la construction en éllipses du récit , à se questionner non seulement sur le comportement de la communauté et de cette rumeur assassine qu’elle répand sur Jospeh dont le cinéaste,  appelle le spectateur également,   à s’interroger sur les comportements violents de ce dernier, résultante d’un engrenage de tensions , dont Joseph il sera  la victime désignée . Comme le souligne d’emblée la première séquence du film qui  s’ouvre  par le  flash-back   d’une scène  de la violence qui lui est faite  et  annonciatrice d’un sombre constat,   qui va trouer un écho d’espoir dans le superbe et beau final , celui   de  la scène  réunissant la famille de Joseph et les adolescents du village, apportant l’apaisement nécessaire d’une forme  de compréhension et de  solidarité nécessaire,  pour éloigner les ombres nauséabondes du pire. Celles , dont le spectre auquel les habitants du village vont être confrontés,  au moment de l’enquête qui leur permettra de mesurer les conséquences  de leurs comportements . Des comportements auxquels le cinéaste offre à la communauté du village , la dimension de microcosme révélateur d’un constat  qu’il élargit à celui d’une société ( Française )  toute entière , qui pourrait être tentée par les mêmes démons ,  à franchir la même ligne rouge …

La force du film – et l’efficacité de sa démonstration-  est  là ,  dans la conduite d’un récit exemplaire (  qui n’hésite pas à interpeller le spectateur  souvent mal à l’aise )  ,  dont on a souligné, la belle et forte idée sur laquelle le cinéaste s’est appuyé d’une  analyse  des mécanismes qui peuvent conduire,  au point de non retour … On vous  invite dans la chaleur de cet été , à  aller  découvrir  le  regard  interrogateur  d’un cinéaste  qui  nous  incite   -avec  talent-   à une  forme de  cohabitation citoyenne  responsable , et  respectueuse de  l’autre.  Un message  qui ne  peut pas  faire  de mal …

( Etienne Ballérini)

COUP DE CHAUD de Raphaël Jacoulot -2015-
Avec : Jean-Pierre Darroussin, Grégory Gadebois , Karim Leklou, Carole Frank , Isabelle Sadoyan ,Serra Yilmaz…

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