Cinéma / LA PEUR de Damien Odoul.

Après Le Souffle et L’Historie de Richard O, le Cinéaste et Poète nous entraîne dans le sillage d’un « poilu » plongé dans l’enfer quotidien de la guerre de 14-18 . Adapté du récit qu’en a fait Gabriel Chevallier qui l’a vécue, délaissant l’adaptation historique traditionnelle, c’est par des séquences en forme de tableaux impressionnistes que l’auteur exprime l’horreur d’une boucherie dans laquelle se retrouvent   immergés,  les soldats dont les vies vont être broyées… Saisissant ! . Prix Jean Vigo 2015.

l'affiche du film
l’affiche du film

D’emblée la scène -étonnante-d’ouverture du film interpelle le spectateur. La guerre vient d’être déclarée , on y voit une foule chantant la Marseillaise avec ferveur et quelques phrases des dialogues dans le brouhaha général laissent percevoir l’état d’esprit avec lequel cette dernière est perçue «  on va leur donner la pâtée à ces « Boches »…et on reviendra très vite ! » . Au cœur de cette ferveur patriotique quelques voix dissonantes s’élèvent , celles des pacifistes . L’un d’entre ‘eux pointé comme « traitre » va être roué de coups et lynché pour avoir tenté de faire entendre sa voix dissonante et parler de « boucherie vers laquelle on nous entraîne ». La scène se déroule sous les yeux de trois jeunes garçons et amis qui ont décidé de s’engager , et au cœur de celle-ci la voix ( off) de l’un d’entr’eux Gabriel ( Nino Rocher ) s’élève alors pour exprimer à la fois son indignation contre cette réaction violente collective  comme le reflet -miroir d’une folie à venir , à laquelle elle fait écho . Celle d’une violence et d’une boucherie qui va emporter dans son tourbillon les vies et les espoirs des soldats partis « la fleur au fusil » pour une victoire rapide,  et qui s’embourberont dans l’horreur des combats et des tranchées , pendant quatre longues années. Dès lors pour chacun la question sera : comment survivre à cet enfer, et comment vivre après tout cela ? . C’est cette réflexion qui est au cœur du film : «  la grande guerre par sa dimension Mondiale , par sa durée , par son poids est devenue un cas d’école pour une réflexion sur ce qui est la matière même de l’histoire : le poids des morts sur les vivants » , explique le cinéaste  dans le dossier de presse du film..

la scène du recrutement des jeunes soldats
la scène du recrutement des jeunes soldats

Ce poids dont il a découvert par la transmission des récits faits par sa grand- mère et autres membres de sa famille , mais aussi par le récit de l’expérience vécue par Gabriel Chevallier dont il adapte ici librement le récit , auquel s’ajoutent les  références  à l’oeuvre de  Goya ,  et au  travail du peintre et graveur Allemand Otto Dix qui a cherché à en restituer le quotidien de l’horreur , dans son journal de guerre avec des mots saisissants  «  des poux , des rats , des barbelés , des puces , des grenades, des bombes , des cavernes , des cadavres , du sang, de l’eau de vie , des souris ,des chats , des gaz , des canons , de la crotte , du feu , de l’acier , voilà ce que c’est la guerre , tout cela c’est l’oeuvre du diable ! », explique Otto Dix dans son Journal de Guerre. Et c’est ce cauchemar là que Damien Odoul a voulu faire transparaître dans son film conçu comme une suite de séquences -tableaux,  et porté par la voix-off de Gabriel qui nous y plonge dans son sillage avec ses interrogations . Nous livrant au fil des jours son ressenti , celui de cette « peur » qui  va s’emparer de lui au vu des horreurs qu’il côtoie , des camarades dont les corps sont déchiquetés par les bombes devant ses yeux, cette peur qui s’installe qui vous fait penser que ça va être votre tour…ces camarades de combat qui cherchent à vous raccrocher à la vie quand on chancelle , ces souvenirs des jours heureux d’hier ( à jamais enfuis …) qui remontent à la mémoire et font du bien . Et ce fantôme que l’on devient au cœur de la tourmente et qui se traîne comme un zombie , comme un survivant au cœur de la multitude des camarades qui y sont plongés , eux aussi ….

dans l'enfer des tranchées
dans l’enfer des tranchées…

Les Tableaux sont saisissants de réalisme portés par une beau travail sur les décors conçus comme reflétant « un théâtre de la cruauté qui bascule vers le grotesque » dont Damien Odoul tire un admirable parti,  servi par un beau travail de mise en image ( de Martin Laporte ) et la texture d’une « couleur » dont les tonalités cherchent à restituer par la dégradation des couleurs vers le monochrome,  la descente dans l’enfer des tranchées. Mais aussi par le traitement réaliste de l’image et d’une caméra portée parfois à l’épaule et immergée au cœur des séquences avec les soldats. Le traitement sonore « un mélange de bruits et de silences »,  cherchant   lui , à mettre en évidence l’impact des déflagrations assourdissantes des explosions ressenties par les soldats . Dès lors, on se retrouve plongés au cœur de l’atrocité et d’une apocaplypse dont on mesure l’impact sur les individus. Le Cinéaste dit avoir conçu son film comme un ventre «  je l’ai imaginé comme un ventre humain( …) comme un grand labyrinthe avec ses boyaux , ses tranchées, ses veines . En effet j’ai fait un film viscéral. Tout le décor est un ventre , le ventre de Gabriel le personnage principal, mais aussi celui des autres soldats  . C’est dans ce ventre masculin, violent , sourd « avec la peur au ventre » que Gabriel évolue . Le ventre maternel est à jamais oublié (…) c’est le ventre de l’enfer dont il est question et rien d’autre(…) .Cette grande destruction dont on parle , le désastre et ses expressions , traumatisantes , hallucinatoires, voilà ce que je voulais montrer » , dit le cinéaste . Et cette vision elle est admirablement transmise par une mise en scène dont la dimension obsédante de la peur et de l’angoisse se retrouve dans la voix -off , de Gabriel devenu un fantôme parmi les autres dans la tourmente , et par ces images de « ventre labyrinthique » dont le Cinéaste a la belle idée d’en faire la matrice de son film. Superbe idée, vraiment …

Gabriel ( Nino Rocher ) emporté dans la tourmente ...
Gabriel ( Nino Rocher ) emporté dans la tourmente …

A laquelle s’ajoute encore d’autres choix tout aussi judicieux qui offrent au film la dimension d’une œuvre originale ( comme le sont d’ailleurs toutes celles du cinéaste dont l’univers et l’approche de son cinéma, apporte la dimension d’une recherche, à la fois esthétique et dramatique , rare dans le cinéma Français ) qui nous entraîne dans son sillage à la découverte d’horizons nouveaux dans l’exploration dramatique qui nous est proposée. Et la cohérence de ses choix qui en fait le prix , comme ici  par exemple , celui  de comédiens au visages inconnus ( hormis Patrick De Vallette qui interprète le personnage de Ferdinand) renforce l’impact du film dans sa dimension humaine de vouloir restituer  la petite histoire collective dans laquelle l’individu se fond pour n’être qu’un exemple parmi tant d’autre de cette multitude sacrifiée . Au cœur de celle-ci, Gabriel est un de ces nombreux soldats anonymes qui souffre et s’accroche à ses souvenirs et à ses camarades d’infortune devenus des bouées de sauvetage qui lui permettent de survivre . On y découvre quelques belles figures qui s’y distinguent par leur force physique ou mentale , comme cet anar ( Pierre- Martial Gaillard ) bateleur de son métier qui « conchie » les puissants , ou ce clown soûlard cité ci-dessus , clin-d’oeil du cinéaste au personnage du roman de Louis Ferdinand  Céline, Casse-Pipe . Ou , encore,  le beau personnage de cet autre soldat anonyme, l’occitant  venu de sa province natale , comme beaucoup d’autres appelés pour défendre son pays,  plongé dans l’enfer et encore plus perdu , ne sachant ni parler ni écrire en français, et demandant de l’aide pour qu’on lui écrive une lettre pour donner de ses nouvelles à  sa famille.
Enfin , il y a cette réflexion sous-jacente qui s’inscrit au cœur du récit de cette guerre qui va  marquer ,  la fin d’un monde et d’une époque , comme l’illustre cette belle image symbolique du dragon à cheval qui s’enlise dans la boue qui fait écho aux guerres Napoléoniennes.
Autant de raisons qui nous incitent à vous conseiller de vous laisser aller à découvrir cette œuvre à la fois , forte et originale …

( Etienne Ballérini )

LA PEUR de Damien Odoul -2015-
Avec : Nino Rocher , Pierre- Martial Gaillard , Théo Chazal , Eliott Margueron , Patrick De Valette …

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