Cinéma / AFERIM ! de Radu Jude.

Dans la Roumanie du 19 éme Siècle un Policier et son fils, traquent un Bandit Tzigane pour le compte d’un potentat local. Dans un décor de Western en un superbe noir et blanc , la traque se transforme en une fable aux accents picaresques dont la chasse au bandit révèle le vrai reflet d’un société dont les relents xénophobes, les haines et la barbarie qui les  accompagnent, revoient leurs accents malsains d’hier à ceux d’aujourd’hui. Ours d’argent au Festival de Berlin 2015 . A découvrir d’urgence …

l'Affiche du Film.
l’Affiche du Film.

La première image du film avec au premier plan un végétation aride ,  au  loin  l’ondulation des collines et les silhouettes de deux hommes à cheval qui se détachent sur fond de ciel …c’est bien le décor d’un western qui semble envahir l’écran d’autant que les deux hommes qui vont parcourir à cheval la campagne la forêt et les villages de cette province Roumaine de Valachie sont à la recherche d’un esclave Tzigane   en fuite, voleur de son patron . Le thème classique du western et de la traque du bandit se retrouve donc au cœur d’un récit, où,  ici , le fuyard est en quelque sorte l’indien ( ou le noir ) local , cet esclave Tzigane , en fuite pour avoir volé son patron , et qui mérite la potence . En cet été de 1835 , le gendarme Constantin (Teodor Corban ) et son fils ( Mihai Cormanoiu ) adolescent qu’il forme au métier , sont chargés de le rechercher et de ramener au potentat pour qu’il subisse le châtiment prévu . Tout au long de leur traque sur le chemin de l’aller et du retour parsemé de multiples péripéties et situations reflétant le climat d’une époque trouble dont les auteurs – comme le précise une note au générique final – se sont inspirés de faits historiques réels, le récit construit sa propre dynamique d’un état des lieux révélateur d’une société , où les rapports de forces et de domination imposés par les puissants ( pouvoir central , potentats locaux , église …) , font loi. Et où la misère sert de creuset à l’injustice , au racisme , à la violence, à la haine et au rejet de l’autre, érigé en modèle d’éducation, dont le gendarme Constentin transmet à son fils les valeurs qui sont sensées lui servir de modèle , par le pouvoir des mots accompagné de celui des armes… destinées à servir le maintien de l’ordre.

Constatin ( Teodor Corbin) et Son fils ( Mihaï Comanoiu ) à la recherche du bandit
Constatin ( Teodor Corbin) et Son fils ( Mihaï Comanoiu ) à la recherche du bandit

Tout au long du trajet de la traque du fuyard, c’est au cœur de la  province de Valachie  que  les auteurs ( Le cinéaste Radu Jude, aidé par le scénariste Florin Lazarescu ) nous invitent  à les suivre dans les méandres d’un parcours parsemé d’embûches et de rencontres révélatrices d’une réalité plus complexe qu’il n’y paraît et dont les valeurs sur lesquelles elle est fondée vont finir par se craqueler au grand jour pour révéler le véritable visage d’une noirceur et d’une barbarie, que les auteurs ont la bonne ( et superbe !) idée de dynamiter, par une ironie distante et cinglante qui a le don de renvoyer à cette noirceur barbare le vrai visage qui la caractérise . Celui, dont la séquence finale ( qui fait penser au Salo ou les 120 journées  de Sodome de Pier Poalo Pasolini ) , vient rappeler par son verdict, la réalité insoutenable. Celle dont les auteurs ont le mérite de pointer , tout au long de leur récit et d’un parcours emblématique en forme de fable où les envolées oniriques , picaresques et comiques cherchent à faire sourdre des multiples situations , la réalité d’un constat historique accablant qui porte en lui les germes d’une intolérance dont le ver , n’a cessé depuis , de se répandre. A cet égard est significative , la séquence au cours de laquelle nos deux policiers qui sur leur chemin aident le prêtre à réparer son attelage et que ce dernier en guise de remerciement leur prodigue les conseils (?) qui leur permettront de rester  de bons chrétiens,  fidèles à la parole divine  et de rejeter ( les juifs, les trucs , les Russes …  et surtout les tziganes qui sont les pires de tous ! ) , bref ,  tous ces étrangers qui sont les suppôts de Satan! . Rejet de l’autre , xénophobie et racisme portés à leur paroxysme et perpétués au fil des siècles. Ces appels à la violence qui ont justifié, toutes les barbaries meurtrières guidées par la haine .

Miha£i Comanoiu , Teodor Corban avec leur prisonnier Tzigane ( Toma Cuzin )
Miha£i Comanoiu , Teodor Corban avec leur prisonnier Tzigane ( Toma Cuzin )

Comme on l’a dit, les auteurs du récit de  ce rejet qui au delà des petites phrases qui humilient ,  rabaissent l’autre et  finit par en faire l’objet des pires instincts meurtriers , lui  font écho  en miroir  sous-jacent  , le  récit  empreint  d’ ironie déstabilisatrice qui sème le doute et renvoie à la barbarie,   la  mise en perspective nécessaire qui ( devrait ?) permettre de mieux y faire face, quand on sait que le mal… continue d’être en germe . Au long de leur parcours à la poursuite du fuyard les certitudes sur lesquelles Constantin s’appuie pour inculquer à son fils la voie à suivre pour être un bon serviteur du pouvoir , vont finir par fondre sur le chemin du retour avec le fuyard fait prisonnier qui cherche à se justifier , et qu’ils ramènent au maître . Ce dernier qui finit par les convaincre de son innocence et surtout de montrer un autre visage que celui de la bête maléfique à laquelle lui et son peuple sont identifiés ( les Tziganes étaient alors , persécutés ou réduits à l’esclavage en Roumanie , mais aussi dans d’autres pays de l’ Europe de l’Est ) , et considérés comme indésirables . Le film rappelle cette cruelle réalité historique. Les hommes de loi vont être confrontés tout au long de leur parcours à prendre conscience d’un autre visage de la réalité dont les potentats et l’église ont entretenu le visage mensonger qui leur permet de garder leur puissance et leur pouvoir , et de renvoyer la responsabilité de la misère et de la violence à tous ces « étrangers » qui cherchent à déstabiliser le pays! .

Le potentat ( au centre chapeau en fome de vas e sur la tête va décider du châtiment
Le potentat ( au centre) ,  chapeau en fome de vase sur la tête va décider du châtiment…

Dès lors, sur leur chemin la découverte de tous ces hommes et ces femmes des villages de la campagne ou des petites villes où la misère sévit et qui cherchent à survivre comme ils le peuvent , ils se révèlent aussi être les « oubliés » d’un pouvoir qui ne fait que régner par la peur , la violence et l’exploitation de ceux qu’ils considère comme inférieurs . Le récit qui inscrit au fil des séquences ces personnages et leur humanité ( camp provisoire de Tsiganes près d’une rivière , paysans et villageois de la campagne survivant comme ils peuvent, petits artisans ou taverniers , ménagères et servantes , employés au service des patrons , prostituées , enfants vendus au marché, comme de légumes …) , peuplent le récit et nous décrivent tout un monde , univers de ces « oubliés » de l’histoire , auxquels , le récit s’attache et nous convie à découvrir les conditions dans lesquelles , ils ont vécu et subi cette oppression quotidienne dans laquelle ils ont essayé de survivre malgré les souffrances . Mais qui dit , aussi , le poids d’une forme d’éducation et de pouvoir qui a cherché à diviser et opposer les communautés et attiser les haines . Dans une magnifique scène, celle de la Taverne , qui réunit tout ce beau monde y compris quelques étrangers ( un Anglais en voyage ), où le cinéaste y inscrit cette diversité humaine qui cohabite , chante , boit , danse et s’oublie dans l’alcool ou le sexe, dans une sorte d’harmonie festive qui défie toutes les lois et les relents nauséabonds  des haines de toutes sortes .

Mais la réalité va revenir ( la scène finale ) au premier plan pour rappeler que l’utopie est un rêve lointain celui qui aujourd’hui , encore en Roumanie comme ailleurs , est sujet à bien des manipulations politiciennes , qui cherchent à entretenir la bête immonde qui sommeille dans l’oeuf du serpent . C elle dont Ingmar Bergman dans un magnifique film , curieusement un peu oublié ( L’oeuf du serpent / 1977 ) , avait en son temps déjà rappelé les dangers. Radu Yude, les rappelle ici, dans un récit et un film auquel il offre une dimension Universelle qui investit la thématique du western ; mais aussi celle d’un récit épique où la dimension de la fable est entretenue par les dialogues philosophiques épatants ( du duo père-fils  qui s’interroge  à  coups de proverbes  et autres  citations, ou  interrogations  sur le sens de la vie  et sur  l’avenir   » que pensera-t-on de nous dans les siècles  futurs ?) ,  et la tonalité comique des dialogues dont la distanciation comme on l’a dit, fait écho à la tragique barbarie de la réalité.  Aférim , est à la fois un film de pur plaisir visuel et de récit,  qui donne en même temps  à réfléchir sur des sujets brûlants . Un grand film , qu’on vous invite à découvrir sans attendre…

(Etienne Ballérini)

AFERIM !de Radu Jude – 2015-
Avec Teodor Corban , Mihai Comanoiu , Tomas Cuzin , Alberto Dinache …

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