Livre / Un printemps sans vie brûle

Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, il y a donc pas loin de 40 ans était assassiné Pier Paolo Pasolini. Ecrivain, poète, journaliste, scénariste, réalisateur ? 

« Il y a en Pasolini cette capacité de parler de n’importe quoi, de politique, d’économie, tout en restant poète »

Un printemps sans vie brûleCette phrase d’Alberto Moravia pourrait servir de principe au livre « Un printemps sans vie brûle ». Dix-neuf écrivains arpentent la trajectoire pasolinienne à l’aune de ce principe : qu’il filme, qu’il écrive un scénario, un article de journal, c’est avant tout un poète qui s’exprime.
Du temps de mes universités (je vous parle d’un temps….) il m’arrivait de lire ce qu’on appelait des « mélanges » : il s’agissait de recueil collectif d’articles offerts à un maître (le plus souvent, un professeur d’Université) par ses collègues, ses amis, ses élèves, dans un certain nombre de circonstances.
Quelque part ce recueil pourrait s’apparenter à un « mélange Pasolini », l’universitarisme en moins, bien sûr. Mais il s’agit d’explorer en dix neuf textes la prolificité intellectuelle d’un Pier Paolo, poème, roman, essai, film… et de « humer » qu’il s’agit de déclinaisons d’un même principe de subversion poétique.
Dix-neuf « interventions » qui empruntent la voie du poème, mais du poème-cri, de réflexions thématiques comme le langage, l’éloquence, le mythe au cœur du théâtre de Pasolini, des récits soit aboutissant à un commentaire de Pasolini, soit faisant intervenir Pasolini dans un continuum temporel. Mais toutes font état, à un moment ou à un autre avec ce sacrifice qu’a été sa mort. Comme si elle était le garant de la perduration de sa vie.
Le texte de Joël Jernet, « Le retour des coquelicots » pose le doigt dessus. « Pasolini fût mis à mort car toute son œuvre est questionnement, interrogation, cherchant l’horizon nouveau, jusqu’à ce qu’elle ne crût plus en aucun horizon … Pasolini est mort d’avoir tenté de faire alliance avec le peuple … et surtout de n’avoir jamais passé de compromis sur le principe de Liberté».
Je me souviens d’une chanson de Guy Béart composée en 1968, La Vérité : « Le premier qui dit la vérité/ Il doit être exécuté. » Lorsqu’il était en exil en Finlande, Berthold Brecht avait fixé aux poutres de son atelier comme un rappel incessant : « La vérité est concrète ».
Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, sur la plage d’Ostie, près de Rome, Pasolini est tué à coups de bâton puis écrasé par sa propre voiture.* « Sa fin a été à la fois similaire à son œuvre et très différente de lui. Similaire parce qu’il avait déjà décrit, dans ses œuvres, les manières crasseuses et atroces, et différente parce qu’il n’était pas l’un de ses personnages mais une figure centrale de notre culture, un poète qui avait marqué une époque, un réalisateur brillant, un essayiste inépuisable. » (Alberto Moravia)

Les Contes de Canterbury de Pasolini
Les Contes de Canterbury de Pasolini

Un des « arcs » pasolinien est le théâtre : imprégné de la tragédie grecque son importance dans ce domaine est le regard novateur qu’il porte sur la traduction. Pour Angela Biancofiore (La naissance d’Athéna : le mythe au cœur de l’histoire dans le théâtre de Pasolini) « … il ne s’agit pas d’une traduction littérale destinée à une édition critique… il veut faire apparaître la trilogie d’Eschyle comme une œuvre sur la naissance des institutions démocratiques de la polis, donc comme une œuvre fondamentalement politique. » Dans son texte « La parole poétique au cœur de la société », Angela Biancofiore met en exergue les deux maitre-mots de cette parole poétique : la quête de la vérité et l’exigence de la sincérité qu’il déploie dans des articles dans le Corriere de la sera et Il Mondo, auxquels il collabore régulièrement en 1975, mais aussi dans ses réactions à l’attentat du train Italicus, le 4 août 1974, et celui de Brescia, le 28 mai. Son article le plus important parait le 1er février dans le Corriere de la sera, « Le vide du pouvoir en Italie ». Connu comme l’article sur « la disparition des lucioles »**, il utilise la métaphore : avant la disparition des lucioles, pendant la disparition des lucioles et après la disparition des lucioles pour analyser l’évolution de la société italienne depuis la fin de la guerre aux années 70.
Pier Paolo PasoliniUne vingtaine de films, une dizaine de recueils d’essais, une quinzaine de recueils de poésie, douze romans, des « Ragazzi » à « Petrole ».
À sa mort, ce dernier est inachevé. Petrolio est construit autour des liens entre les services secrets, le pouvoir politique et l’ENI, dirigé alors par Eugenio Cefis. Cefis, également président de la Montedison, qui apparaît dans le roman sous le nom d’Aldo Troia, la « truie », est un personnage-clé et quelque peu obscur de l’histoire politique italienne, que les enquêtes ont souvent présenté comme le principal fondateur de la loge maçonnique P2, et que Pasolini accusait d’avoir commandité l’assassinat d’Enrico Mattéi son prédécesseur à la tête de la compagnie pétrolière, et d’un certain nombre d’autres meurtres politiques. Le livre paraîtra à titre posthume, un chapitre manquant, « mystérieusement » disparu après la mort de l’auteur.
« Je fais un métier très étrange, le métier d’écrivain. Tous les soirs et toutes les nuits, ma vie consiste à avoir des rapports directs et immédiats avec tous ces gens que je vois se transformer. Et cela fait partie de ma vie intime, de ma vie privée, quotidienne. »
Au football, sport qu’affectionnait Pasolini, le joueur n° 10 (ex. Zinédine Zidane) est celui qui a « la vista », c’est-à-dire la vision de l’ensemble du jeu, son instinct. Transcendé par l’instinct poétique, Pasolini avait « la vista ». Qui, maintenant ?
Jacques Barbarin
*voir « Dolce Vita 1959-1978 » de Simonetta Greggio
**in « Ecrits corsaires » de Pier Paolo Pasolini

 
« Un printemps sans vie brûle » avec Pier Paolo Pasolini – Collectif d’auteurs
Editions « La passe du vent » – Collection Haute Mémoire
Illustration :
Un printemps sans vie brûle
Pier Paolo Pasolini
Les Contes de Canterbury – Pier Paolo Pasolini
Mama Roma – Anna Magnani

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