Cinéma / LA ISLA MINIMA d’Alberto Rodriguez

Dans l’Espagne Post-Franquiste des années 1980 , deux policiers sont envoyés en Andalousie pour y démêler le mystère de l’assassinat de deux adolescentes .Face à la loi du silence et dans un décor aussi magnifique qu’inquiétant, l’angoisse s’installe . Un superbe « polar » sombre et vénéneux qui a remporté un énorme succès en Espagne et couronné par 10 « Goya » , l’équivalent de nos Césars . Succès au rendez-vous en France ?, il le mérite  . Ne le manquez surtout pas …

l'Affiche du  film
l’Affiche du film

Le jeune Réalisateur et Scénariste Espagnol dont c’est le sixième film , n’est connu chez nous que pour Groupe d’Elite ( Grupo 7 / 2012) qui se situe à la même période et fait le portrait d’un groupe de Policiers « ripoux » chargés de mettre fin au trafic de drogue et chargés de rétablir l’ordre dans la ville de  Séville . Une période de « transition de l’après-franquisme »,vers la démocratie sur laquelle le cinéaste s’est penché pour tenter d’analyser et de comprendre «  ce qu’est devenu le pays et pourquoi nous sommes tombés dans les mêmes travers », dit-il . Continuateur en quelque sorte de Films de « la a movida »  ou des cinéastes , qui ,comme Carlos Saura cherchaient également à analyser le poids du passé et à comprendre quel chemin prenait cette liberté retrouvée , et,  éventuellement au prix de quel compromis . Le Compromis il est au cœur de La Isla Minima par le biais de ces deux policiers qui personnalisent à la fois par leurs caractères et engagement  , l’ambiguité de cette « transition » démocratique . Il y a le jeune policier idéaliste sorti de l’école de police, Juan ( Javier Gutierrez), et le vieux policier au passé trouble qui a fait carrière sous Franco, Pédro ( Raul Arevalo ) . les voilà donc plongés au cœur de cette région marécageuse ( les marais du Gaudalquivir) et dans cette petite ville d’Andalousie , où règnent encore en maîtres les « latifundistes » grands propriétaires soucieux de faire prospérer leur biens et de maintenir – avec l’aide de la police locale – dans le «  droit » chemin les revendications,  sous peine de répression, des journaliers exploités pour quelques pesos . On y est moins regardants par contre sur les « trafics » qui ont suscité quelques crimes dont nos deux compères vont avoir à résoudre le mystère entretenu par la loi du silence et tenter de découvrir une vérité qui semble déplaire à certains ..

Les deux policiers ( Javier  Gutierrez  et Raul  Arevalo )  en   plein interrogatoire
Les deux policiers ( Javier Gutierrez et Raul Arevalo ) en plein interrogatoire

Le cadre des l’enquête à résoudre est posé , et celui de l’atmosphère d’une région qui l’est en apparence à la vue de ces paysage marécageux de rizières et son  mystère de la nature où couchers de soleils splendides et pluies diluviennes se succèdent , tandis que les étendues d’eau ou chemins forment un véritable puzzle qui se révèle aussi difficile à parcourir que celui de l’enquête et de son mystère , peut l’être , à élucider. L’atmopshère nébuleuse et classique du polar et de la tension qui doit y régner , y trouve admirablement son décor servi par une admirable photographie d’Alex Catalan . Nature sauvage , atmosphère lourde de la petite ville où les tensions sociales sous surveillance , font écho au silence assourdissant d’une population encore sous influence d’un passé franquiste qui a garrotté les langues . Cette présence d’une passé de soumission est encore présente dans la scène de la chambre d’hôtel où débarquent nos policiers en mission avec ce crucifix orné des portraits du Caudillo et du Fürher !. Et lorsqu’il s’agit d’avoir quelques renseignements par la police locale qui a suivi l’affaire , on leur fait comprendre gentiment que tout ce qui pouvait l’être a été fait !. Celà a le don d’irriter Juan qui a déjà été sanctionné pour avoir dénoncé l’inaction et la corruption…et Pedro qui, lui ,  en a vu d’autres  s’en accommode , et  n’est pas gêné d’avoir recours à des méthodes brusques . Mais voilà, celles de ceux qui voient l’arrivée des deux policiers de la ville venir contrarier leurs plans et trafics, vont se faire bien plus rudes, et vont mettre leur vie en péril…

Scène de traque dans les  marais  sous la tempête...
Scène de traque dans les marais sous la tempête…

Alors la lutte pour la survie de nos deux  policiers , va prendre le pas sur celle des manières et des rivalités qui les oppose , sur le sens du compromis. Le danger, il va falloir l’affronter à deux pour éviter les coups bas, les pièges , le jeux double des surveillances , les poursuites folles en voiture ou la traque dans les  eaux des marais . Il y a des personnages énigmatiques ( l’homme au chapeau ) , un journaliste curieux , des villas où ont lieu d’étranges va et viens et trafics, il y a des personnages troubles et inquiétants ( le jeune tombeur et  petite frappe ) et d’autres qui cultivent le mystère; il  y a un réseau nébuleux  qui  attire les jeunes  filles dans ses  filets  …il y a aussi quelques langues qui finissent par se délier ( la mère des deux filles assassinées ), des chantages  et des exécutions sommaires. Il y a le mystère et l’étrange ( la voyante ),  et il y a cette fête des récoltes,  qui , l’alcool aidant radicalise les tensions, lors  de  cette semaine Sainte dont le cinéaste précise dans le dossier de presse ce    qu’ elle véhicule comme poids du passé «  La culture du riz dans la région qui existait depuis 1926, il a été rationalisé par un Général Franquiste dix ans plus tard  , la guerre courant depuis un an, y voyant un moyen de nourrir les troupes rebelles . Pour cela , la terrible ironie c’est que des centaines de prisonniers politiques républicains furent mis aux travaux forcés pour faire prospérer cette réserve alimentaire ( …) plus étonnant encore , l’une des  figures les plus adorées de Séville,la Vierge de la Macarena, lors de la semaine sainte porte une écharpe de ce Général Franquiste qui …avait pourtant appelé au viol des femmes des prisonniers Républicains !. Nous sommes un peuple amnésique » constate amèrement le cinéaste .

La mère des jeunes  filles assassinées  ( Neera  Baros
La mère des jeunes filles assassinées ( Neera Barros )

Et cette noirceur elle est présente dans chaque image du film y compris dans celle qui semble la plus anodine , comme pour définitivement (?) , y «  fixer la terre andalouse dans sa misérable splendeur » . Le cinéaste interpelle en effet constamment les comportements et ne cesse d’y guetter les dangers qui s’y cachent , ceux des démons du passé qui persistent et de ces années de transition qui l’obsèdent dans ce qu’elles révèlent d’un équilibre précaire , reflet de cette maladie amnésique de laquelle , à tout moment peut ( re ) surgir le spectre d’une autre guerre civile . C’est un peu cette atmosphère lourde  qui plane sur le récit et l’enquête dont les côtés obscurs laissent sourdre une indicible peur , qui finit par avoir son impact sur le spectateur  toujours tenu sur la corde raide et dans l’attente possible d’un nouvelle surprise ou danger… et qui,  en même temps, se retrouve interpellé par une certaine éthique morale  ( passer l’éponge , faire le bon choix ou le compromis , et à quel prix ? … qu’elle justice , quel avenir ?) . Alberto Rodriguez ne cesse d’interpeller tout au long du récit le spectateur, via ses deux héros typiques du film noir , pour en dévoiler les zones d’ombres qui les habitent .

Le père des  jeuens filles  assassinées  ( Antonio  Della Torre
Le père des jeunes  filles assassinées ( Antonio Della Torre )

 

Une complexité que le cinéaste offre à son film  qui au delà film de genre,  un Thriller remarquablement réussi,  se retrouve enrichi d’une dimension sociale et politique dont le cinéaste  revendique la dimension qui renvoie à la fois à un «  état » de la situation de l’Espagne , mais pourrait être élargi à d’autres, pays , lorsqu’il fait référence à ce compromis de « nos hommes Politiques de ces trente dernières années , de droite comme de gauche, qui ce sont concertés pour « aller de l’avant », par peur de « rouvrir des bléssures » , comme ils disent couramment .Mais peut-être suffirait-il de les soigner ? , pour qu’elles cicatrisent enfin » .

La Isla Minima,  s’inscrit,  dans la lignée des grands thrillers du cinéma qui ont su conjuguer le suspense et l’éfficacité de l’intrigue ancrée dans un contexte politique et social , et comme l’ont également illustré les grands écrivains , Dashiel Hammett et Raymond Chandler. Ne manquez  pas  le  frisson  et  la réflexion  qu’il  suscite   autour d’une  intrigue  fouillée  et  complexe  qui  vous tiendra en haleine de  bout  en bout.

(Etienne Ballérini)

LA ISLA MINIMA d’Alberto Rodriguez – 2015-
Avec : Raul Arevalo , Javier Gutierrez, Antonio De La Torre, Salva Reina, Jésus Castro, Neera Barros …..

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