Cinéma / QUE VIVA EISENSTEIN ! de Peter Greenaway.

Le cinéaste de Meurtre dans un Jardin Anglais ( 1982 ) et de The Pillow Book (1997 ), nous entraîne avec son dernier film dans l’aventure Mexicaine qui va  » ébranler » dans ses certitudes , le maître du cinéma Soviétique S.M Eisenstein qui s’éveillera à Eros et Thanatos lors de son séjour pour le tournage de son film , resté inachevé : Que Viva Mexico ! . Foisonnement d’un récit et d’une mise en scène baroque et flamboyante . Du grand art …

l'Affiche du Film.
l’Affiche du Film.

Dès les premières images, le ton du film est donné avec cette arrivée dans la ville de Guanajuato au début des années 1930 où se déroulera le tournage de son nouveau film :  »  j’arrive escorté de mouches …de mouches soviétiques espionnes « , ironise le cinéaste excédé par les moustiques lors du voyage , et surveillé par les hommes de Staline qui le suivent depuis qu’il a eu son permis de quitter le pays pour se rendre à Hollywood où il va rencontrera le « gotha » du cinéma , et où on lui fait miroiter des contrats qui seront annulés, et qu’il va quitter pour le Mexique afin d’y honorer une production indépendante Américaine financée par des sympathisants communistes et Upton Sinclair. Mais d’emblée, au cœur de ces premières séquences on sent le désappointement du cinéaste dont le génie reconnu dans le monde entier par les plus grands ( peintres , architectes philosophes, écrivains , comédiens , cinéastes…) , qui a du mal à encaisser le rejet des « élites » du pouvoir et de l’argent côté Ouest ; et dans son pays où il est déjà accusé de traitrise, devenu un renégat. A Guanajuato où il est accompagné du comédie, Alexandrov et de l’opérateur Edouard Tissé ( qui a signe la photographie de tous ses films) , accueilli par Frida Kalo et son compagnon ; puis découvrira le  luxueux hôtel ( avec douche «  il n’y en a pas en Russie ! »  ) où il va séjourner. Eisenstein ( Elmer Bäck , épatant ) , accompagné de son guide Mexicain , Palomino Canedo ( Luis Alberti , très bien lui aussi ),  professeur en histoire comparée des religions , va s’en aller à la découverte de la rue «  je suis venu pour voir votre révolution » et la spécificité de la religion Mexicaine « à laquelle le christianise s’est adapté » et son rapport avec la mort omniprésente dans les rituels et les processions . Il y a aussi cette autre initiation à la sexualité orchestrée par son guide Canedo , via laquelle le cinéaste aura la révélation tardive de son homosexualité….

Eisenstein ( Elmer  Bäck)  en compagnie de  son guide  Canedo ( Luis Alberti ) dans les  rues de Guanajuato
Eisenstein ( Elmer Bäck) en compagnie de son guide Canedo ( Luis Alberti ) dans les rues de Guanajuato

Le tableau posé – c’est bien le terme approprié – car la mise en scène de Peter Greenaway installe , ou mieux orchestre , sa dynamique autour de séquences en forme de tableaux. Des tableaux au cœur desquels il laisse libre- cours,  à une  débauche d’effets ( plans-séquence circulaires  vertigineux , travellings latéraux ou avant , panoramiques et ( ou ) plans avec inserts et découpages illustratifs, inserts de séquences des films du cinéaste … tout le panel de l’imagerie et des références habituelles de Peter Greenaway sont au rendez-vous dans une sorte de foisonnement baroque qui atteint des sommets dans l’art du jusqu’au-boutisme. Au cœur de cette orchestration , on y décèle aussi l’admiration de Peter Greenaway grand « fan » d’Eisenstein dont il explique dans la dossier de presse du film, le choc de la découverte  de ses  films  et de  l’influence qu’il a eue sur son propre cinéma «  j’ai découvert Eisenstein par hasard à 17 ans en 1959 , j’ai été fasciné par La Grève (…) je n’avais encore jamais vu un film datant des prémices du cinéma véhiculer un contenu aussi sérieux , des grandes idées résolument défendues par un torrent d’images (…) je n’avais vu autant de plans, ni une telle violence dans l’action (…) sans oublier un usage étonnant et revendiqué de la métaphore détournée et de la poésie associative (…) Autant d’éléments caractéristiques du montage, du cinéma de la comparaison , du film par association : un cinéma du rapprochement absolu enfin libéré du récit prosaïque (…) où tout n’est qu’association jusqu’à ce que le passé, le présent et l’avenir , l’ancien et le nouveau se mêlent » , dit-il . Une dynamique de récit et de mise en scène dont on retrouve les influences , encore plus présentes et revendiquées ici , pour servir et donner à comprendre l’aventure Mexicaine d’Eisenstein qui selon le cinéaste explique  «  cette part du mystère esthétique »    de l’évolution  du cinéma d’Eisenstein «  la façon de faire des films d’Eisenstein a radicalement changé entre le début et la fin de sa carrière , et on ne saurait l’imputer seulement à Staline . J’ai fini par  me dire que cette évolution était la conséquence des années passées loin de la Russie entre 1929 et 1931 (…) sa curiosité n’avait pas de limites , son imagination fonctionnait comme une énorme éponge (…) il a été assez traumatisé par certaines expériences vécues au Mexique liées au sexe et à la mort » , dit  encore  Greenaway.

Eisenstein ( Elmer  Back)  l'oeil à la  caméra
Eisenstein ( Elmer Back) l’oeil à la caméra

Et suivant cette idée , c’est dans le choix de cette dynamique  explicative , que le film trouve une belle cohérence en s’attachant aux basques d’Eisentsein qui se laisse emporter par le flot d’un torrent nouveau dont Eros et Thanatos – après les désillusions Soviétiques et d’ Hollywood – seront les maîtres d’une nouvelle prison. Et au cœur de celle-ci il y a cet « ébranlement », cet ouragan nouveau qui va l’enflammer de la découverte d’un « pan » de lui-même qu’il n’avait jamais pu imaginer. Comme l’illustre la magnifique séquence de «  l’initiation à la cérémonie essentielle chez les aztèques » qui va le conduire à un lâcher prise sur sa sexualité  qu’il voudra vivre désormais pleinement en toute liberté , comme il l’a fait pour imposer sa « liberté   d’expression cinématographique » . Assumant pleinement après son accomplissement intellectuel , un accomplissement sexuel revendiqué comme une suite logique d’un positionnement non – conformiste , qui fait fi de toutes les conventions.  Entre temps,  il y avait eu la découverte de la manière dont les mexicains avaient adapté le christianisme ( les cimetières , les ossuaires, les cérémonies et processions dont celle de la Toussaint le 31 octobre …) , la richesse et la variété de leur gastronomie et de leur culture ( folklore , musique , architecture des églises et monuments, opéra et bains douches …) ainsi que le tumulte de la vie ( les marchés , les cafés , les bandes oragnisées ) et les tragédies ( coulées de boues ) et  un « environnement » paysager ( chaleur , terres et paysages arides ) . Eisenstein s’imbibe de tout ce contexte dans le sillage de Canedo son guide… qui l’ouvre  à  la connaissance  de  son pays  durant  » ces  dix  jour qui  ébranlèrent  Eisenstein« , comme  reconnaîtra le cinéaste  Russe   faisant référence  au  titre  étranger  de  de  son  film  Octobre.

Une scène du  film , Eisenstein (  Elmer   Back)  dans l'hôtel de   Guanajuato
Une scène du film , Eisenstein ( Elmer Back) dans l’hôtel de Guanajuato

Et Peter Greenaway inscrit le foisonnement de sa mise en scène dans l’accompagnement « jouissif » de son personnage, se retrouvant en osmose avec lui , en même temps qu’elle interpelle à travers lui et ses propositions  à une réflexion multiple à laquelle le Génie d’Eisenstein et son sens de l’observation et sa capacité d’immersion ,  l’entraîne à partir de ses nouveaux acquis,  à se questionner à nouveau sur les idées maîtresses qui ont construit sa vision sur l’art et la politique, sur le sexe et la liberté ( la beauté ) du corps, sur la religion et la mort , sur le sens de la vie . Et ces phrases qui fusent en interrogations : Hollywood ?, «  Un pays en soi » , le Cinéma «  art du factice ? » ou exploitation , et faut-il tout filmer? ( la scène de la catastrophe naturelle , des victimes du déluge de boue ), l’argent ? on l’a dit plus haut  « associé à la mort et au sexe » , la politique?: « son pouvoir est sans limites » . Quant’à la liberté , d’expression, de création et la censure , elle est illustrée par les pressions des producteurs et la rupture du contrat qui verra Eisenstein interdit de montage de son film  dont  il  accumulera  les  Rushes  ( près de 400 000 Mètres  donnant le  tournis à ses producteurs )  . En ce qui concerne la liberté sexuelle , elle trouve son écho  dans la prémonitoire image de la procession finale dans les rues de Guanajuato ,avec le défile festif des squelettes en présence des enfants , et ces habits sombres et visages peints qui envahissent l’écran ( hommage aux séquences sauvées du film Que Viva Mexico) . Déjà dans une séquence précédente à l’hôtel on voit Eisenstein le visage revêtu d’un masque en forme de tête de mort, prophétisant un futur sombre : celui des lois de 1936 réprimant l’homosexualité comme un crime . Et puis   la mort qui sera au rendez-vous du cinéaste en 1948 emporté par une crise cardiaque , après avoir vainement tenté , de demander du secours à ses voisins en frappant sur le radiateur de sa chambre pendant plusieurs heures…

la procession de la Toussaint
la procession de la Toussaint

Peter  Greenway  qui s’était  fait  plutôt  rare   après   8 Femmes  et  demi (1999) ,  et n’avait  tourné , depuis ,   que  trois  films  ( The  Luper  Suitcases / 2003-2004,  Rembrandt , j’accuse  ( Documentaire / 2008),   et 3X3 D  en  2014 )  restés  assez  confidentiels  en  distribution ,   nous  revient  donc  en mode  majeur  avec  cette   aventure  Mexicaine  d’Eisenstein   dont  on  vous   suggère  de  vous laisser  emporter  par  la  beauté  visuelle  et  le  foisonnement  d’une mise  en scène   aux   envolées  superbes   et à   la  réflexion qui s’y  inscrit  sur l’Art  et  le  cinéma  en forme  d’hommage  « libertin »  à  un des  plus  grands cinéastes  du  Septième  Art .  un vrai  et  pur  régal …

(Etienne Ballerini)

QUE VIVA EISENSTEIN ! de Peter Greenawy – 2015- Sélection Festival de Berlin –
Avec : Elmer Bäck , Luis Alberti , Lisa Owen , Maya Zapata, Stelio Savante …

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Un commentaire

  1. […] A lire (bibliographie non-exhaustive): Eisenstein de Mary Seton Le Seuil. 1957 – 460 pages S.M. Eisenstein de Jean Mitry, Editions universitaires, 1956, 1962, puis 1978 – 207 pages Que Viva Eisenstein ! de Barthélémy Amengual. L’Age d’homme , Collection « Histoire te théorie du cinématographique. 1981 – 728 pages Les écrits mexicains de S.M. Eisenstein de Steven Bernas. Collection Champs Visuels. Edition L’Harmattan. 2001- 202 pages Eisenstein de Dominique Fernandez. Grasset. 1987 puis 2004 – 320 pages Sergueï Eisenstein de Stéphane Bouquet. Collection Grands Cinéastes – Le Monde/Les Cahiers du Cinéma. 2007 – 96 pages. A voir : Le film de Peter Greenaway Que Viva Eisenstein ! (critique) […]

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